PascalF Kaufmann
La CoronaJe tape la boîte de médoc sur la paume de main. Elle est vide. Ne sort en saccade que sa notice moulée dans la forme du carton. Je la déplie comme une carte géographique. Il n'y a ni Nord ni Sud, que des océans de langues. En français, il n'y a que quelques lignes. Posologie. Un comprimé par jour (ou pour une personne de moins de 50 kg : 1,5 mg/kcog/j). la prise est à débuter le jour de l’arrivée dans la zone à risque et à poursuivre 4 semaines après avoir quitté la zone impaludée. Merde. Le transistor distribue une chanson de Cabrel. Elle dit. /* Depuis le temps que je patiente/ Dans cette chambre noire/ J'entends qu'on s'amuse et qu'on chante */ Il est minuit moins le quart, il fait 38°C. J'entends déjà bzz, bzz. Cette nuit encore, je ne dormirai pas. Le siphon de la douche est bouché. Ça sent l'égout. Du pommeau, de l'eau s'égoutte. Un flop flop entêtant. La lumière tangue. Ils tournent autour. J'allume une spirale à la citronnelle. La lumière flanche et j'attends la fin de la nuit seul avec la chanson de Cabrel. /* Au bout du couloir/ Quelqu'un a touché le verrou/ Et j'ai plongé vers le grand jour */ Au déjeuner, Alejandro me raconte les nouvelles, Alvaro est mort, il était vieux mais Amada est née. Les gens ont peur, il restent chez eux. Mais ce qui n'a rien d' homme garde sa loi. Les bêtes restent dehors. Je n'avais pas faim, je n'ai rien pris du déjeuner. Des gouttes de sueur perlent au creux de mes reins. Je suis fiévreux. J'entends psalmodier des olé. /* J'ai vu les fanfares, les barrières/ Et les gens autour */ J'ai passé ma nuit à attendre le jour, je passe le jour à espérer la nuit. Le bzz, le flop. Sans Nivaquine, le mal va empirer. Ils vont s'emparer de mon corps, narguer mes anticorps. /* Dans les premiers moments j'ai cru/ Qu'il fallait seulement se défendre/ Mais cette place est sans issue/ Je commence à comprendre */ Sales bestioles flanquées d'antennes. Si ténues qu'elles passent les mailles de la moustiquaire. Le lendemain matin Alejandro pose le déjeuner devant la porte avec un mot. Il vaut mieux que tu restes confiné. Manuel est mort, mais Inès est née. Écoute, Maria chante pour toi. /* Ils ont refermé derrière moi/ Ils ont eu peur que je recule/ Je vais bien finir par l'avoir/ Cette danseuse ridicule/ Est-ce que ce monde est sérieux? */ La fièvre ne fléchit pas. J'ai la tête prise dans un étau. Je respire mal. Je ne sens plus l'odeur des égouts. La spirale consumée de citronnelle a brûlé aussi mes sens. J'étouffe, je délire Cabrel, tu comprends; pareil aux paroles d'une rengaine sans espace et sans paragraphe. Les fins rayons du soleil traversent suite...
les stores. Ils visent ma nuque. Ils désignent leur victime comme le mayoral t'avait choisi, taureau. Entre deux lames de jalousies, j'entrevois le ciel si bleu /* Andalousie je me souviens/ Les prairies bordées de cactus */ Je suffoque sous ton haleine, taureau. Je rassemble mes forces pour le dernier paso doble. Je cambre mes reins et plie la nuque. Avec le reste de grâce qui me reste, j'arme ma cape couleur de lie de vin. Ils me tournent autour, je les entends. Je plante mes banderilles spasmodiquement, au hasard. /* Je ne vais pas trembler devant/ Ce pantin, ce minus!/ Je vais l'attraper, lui et son chapeau/ Les faire tourner comme un soleil */ Je n'ai plus la moindre chance, moi le héros. Hier encore au Paseo, porté en triomphe, je faisais la fierté des miens. Les gens parlaient. /* Ce soir la femme du torero/ Dormira sur ses deux oreilles/ Est-ce que ce monde est sérieux? */ Maintenant, j'ai froid. Je m'emballe dans le verso de ma cape. Elle a pris la couleur d'un linceul. Je m'effondre. Je coule dans le sable de l'arène. Ils sont devenus mes hôtes sans rien demander. Caché sous ma peau, ils se sont rappliqués il se sont répliqués. /* J'en ai poursuivi des fantômes/ Presque touché leurs ballerines/ Ils ont frappé fort dans mon cou/ Pour que je m'incline/ Ils sortent d'où ces acrobates/ Avec leurs costumes de papier?/ J'ai jamais appris à me battre / Contre des poupées */ Ton épée de corne sur ma trachée, je suis à ta merci, taureau. Je vois ton œil en coin. Ton regard noir reste curieux. Le sang chaud de ton épine coule sur ma joue. Se mélange à mes larmes. Tu piaffes convulsif, arquebouté sur ton jarret. Un liseré humide sur ton museau annonce ma fête. Mes poumons sont secs comme une prose sans espace. Tes muscles tremblent, tu n'as plus qu'à décider. Sentir le sable sous ma tête C'est fou comme ça peut faire du bien J'ai prié pour que tout s'arrête Andalousie je me souviens Mais, Ô taureau, ils ont plus de cornes que toi. Alejandro est mort, c'était mon ami, il n'était pas si vieux mais Esperanza fille de Vida est née. Je les entends rire comme je râle Je les vois danser comme je succombe Je pensais pas qu'on puisse autant S'amuser autour d'une tombe Est-ce que ce monde est sérieux ? Est-ce que ce monde est sérieux ? Si, si hombre, hombre Baila, baila Hay que bailar de nuevo Venga |
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A leurs pieds, je vivrai heureux
Mes bâtons de randonnée chinois m'ont lâché. Ils étaient légers, vert
sapin et télescopiques. Je ne les ai utilisés qu'une seule fois. Par
chance, je déniche au garage, une vieille canne en pousse de
châtaignier légèrement flambée, équipée à son extrémité d'une virole
avec son pic; qui a dû appartenir à mon grand père.
Je jette un coup d'oeil sur les nouvelles du monde sur mon mobile
coréen en attendant. Corona encore, confinement toujours. On doit faire
venir des masques d'Asie car on ne fabrique plus rien chez nous. Même
pas des produits de première nécessité comme les bâtons de randonnée !
Après les habituelles anecdotes -nous avons dû retourner à la
maison car Olivia avait oublié d'éteindre le fer à repasser allemand,
et au prix de l'électricité enrichie à l'uranium du Kazakhstan.. - et
moi j'avais zappé le litage des cornichons hindous dans les sandwichs.
Puis un bref arrêt, question de faire le plein d'essence saoudienne
dans une station britannique, et nous touchons enfin le décor grandiose
et pleinement indigène des Préalpes fribourgeoises.
Rapidement, engagés dans les sentiers pentus, les senteurs des
sous-bois se disputent mes trous de nez avec celles émanées par
Monsieur Géranium parti un bon quart heure avant nous en compagnie de
Madame Doudoune.
Olivia profite de chaque enjambée, goûte à tous les râteliers de
verdure. Se mire dans les champs de narcisses qui semblent
murmurer en écho "Hélas ! hélas ! Nous ne serons beaux qu'un instant".
L'oeil pétillant de plaisir, elle met en boîte ces si belles
images.
Pour ses trente ans de mariage, il avait organisé une randonnée
au Gantrisch avec son épouse. De bon matin, ils étaient partis à pied
sur les chemins. Ils avaient passé le Rütiplötschbrücke, ce pittoresque
petit pont de bois qui traverse la Biberze. Regardes ! avait dit
sa chère et tendre, il y a une inscription en allemand sur le fronton
du pont <que le ciel me protège des dangers de l’eau>. Sans
imaginer qu'il s'agissait peut-être d'un avertissement, ils avaient
continué leur route. Mais effectivement un orage éclata, assez bref
mais violent. A un passage pierreux et étroit que l'ondée avait rendu
glissant, sa tendre moitié dérapa, son crâne se fracassa sur un caillou
pointu. Les secours n'avait rien pu faire. Depuis, le docteur
Guy, chaque fois qu'il le peut, à pied, en raquette ou en vélo, se rend
au Mont-Tendre en hommage, car c’est la haut, à 1679 mètres d’altitude
qu’il s'était enthousiasmé avec tellement de fougue sur les
paysages doucement mamelonnés que sa future épouse lui avait fait
découvrir ce jour-là. suite...
Ben merde ! |
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Redondance J'ai
déjà le mouton de ton
frère, il ne faut qu'un oignon et une aubergine sinon nous avons tout
pour la
ratatouille.
Pour la bonne pâte qui va faire les courses, Raquel compte sur
moi. Et prend quelque chose pour le dessert. Autre chose que des
bananes ! J'y vais en vitesse, en salopette, en schlapp, en snobant le passage à la salle de bain; à cette heure il n'y aura personne.
En cinq minutes, je remplis mon cabas dans mon caddy. Et encore, je dissous quelques secondes dans le doute à choisir entre les mille-feuilles façon Tricatel et le duo de caracs glacés à l'emballage plastique. Et puis, ils avaient de nouveau changé de place les Toffifee.
Je file vers les files à la caisse les yeux cloués au sol; surtout
ne croiser personne que je puisse connaître. C'est bien, il n'y a pas
trop de
monde. J'en suis à hésiter entre les tic-tac et autres schleck entassés
sur le
présentoir alors que la carte bancaire de la dame de devant est refusée
pour la
deuxième fois quand j'aperçois la copine de Raquel sur la file d'à
côté. Plan
d'urgence. Un, tourner la tête, deux aller n'importe où pour ne pas lui
tomber
dessus. J'abandonne mes principes de protection du travail pour les
caissières
en voie de disparition et me dirige comme quelqu'un qui a la vessie
pleine, à
toute vitesse vers l'accueil automatique. Bien sûr, j'ai oublié de peser l'aubergine et pour éviter un éventuel avocat, je préfère à la balance retourner. Je n'aurai pas dû !
Cette acariote de copine s'était trompée de yogourt et était
revenue à l'étal, nous évitons de justesse un choc frontal où
l'airbag ne
s'est pas déclenché qu'au profit d'un mutuel air con. Surtout moi. Je
me
rappelle de notre pitoyable rencontre à nouvel-an. Puis, le dépannage
de sa
camionnette en pleine nuit par -20°C où je m'étais gelé les pattes. Le
delco,
c'est toujours le delco sur cette marque de char. Je ferme les yeux,
respire en pleine conscience, le diaphragme quand même un peu
crispé. Les
boules. Les hypocrites salamalecs. Elle aussi chausse des schlapp. Pour
la
première fois, je la trouve sinon jolie, autant mignarde qu'une ciguë peut l'être. Elle commence par un compliment, c'est mauvais signe. S'en suit un retroussement de la narine droite, elle va me parler de mon livre, c'est sûr. J'ai lu tes derniers textes sur ton site, j'ai bien aimé le long Gris, j'y ai retrouvé l'ambiance que mon père, immigré du Piémont dans les années soixante, nous racontait quand j'étais petite.
Arqué sur mon caddy, juste en dessous de la pancarte "épices
et condiments", il ne me reste plus qu'à attendre tout le sel de ses
sarcasmes. -Fais
gaffe au plafonnement ! -? Oui,
tu as à peine écrit un livre nouveau et livré quelques
nouvelles et v'là que tu te répètes.
suite... C'est normal que tu reviennes sur des thèmes de prédilection, mais de là à ressasser tes propres phrases, à te citer toi-même, ça sent l'essoufflement. Tu record' a-t-elle articulé avec un vague accent anglais. Tu zozotes, je sais pas moi, voyage, ouvre tes tiroirs, lis d'autres livres. Moi, par exemple je suis en train de lire George Orwell, je peux te dire qu'il savait faire montrer à ses personnages ce qu'il avaient dans le slip, rien à voir avec tes bavardages de gentils farfadets.
Je me suis
toujours demandé
comment cette camionneuse pouvait s'entendre avec Raquel. Sans doute,
son
franc-parler désarçonnant cache-t-il une âme sincère, et son aplomb un
équilibre précaire.
Les haut-parleurs du magasin annoncent des prix cassés au
rayon lessive ce qui relativise à point nommé la comparaison entre les
coloris
flamboyants des pages d'un George Orwell et mon style modestement
délavé. Je prétexte un soudain besoin de Persil lave plus blanc et une bouteille de Madère pour le jambon de demain pour me sauver.
Au parking, à peine installé au volant, cojitant, en train de me
demander si cette casse-pieds n'avait pas un peu raison, j'entends
qu'on frappe
sur les vitres. Non, c'est pas vrai, encore elle ! -Dis,
j'arrive pas à démarrer mon car - elle appelle sa
fourgonnette défoncée, un car - t'as pas cinq minutes ? -Le delco, ma belle, le delco. Pardonne-moi, ça
fait un
peu redondant, mais je crois l'avoir déjà répété. |
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Le bonheur est dans le painCher.e.s
ami.e.s, Nous
entamons nos
vacances, avec Olivia, en Dordogne à Roupillac, ce village au nom
légèrement
imaginaire, pour nous reposer et y laisser ronfler les tracas de la vie
régulière et laisser derrière nous ces longues soirées d'hiver à
regarder
"Le bonheur est dans le pré" sur M6, la F1 sur F2 ou rien de neuf sur
W9. Quels bienfaits que de troquer ces programmes télévisés contre
ceux, si
rassérénants, que la nature imagine. Mais
pour bien comprendre
un endroit, ne faut-il pas y marcher dessus avec les pieds, sauter sur
ses
sentiers, boire ses rivières, inhaler sa campagne, se racler la gorge
de son
arrière pays, peut-être même cracher par terre pour ne pas succomber
tout de
suite à l'ivresse des paysages comme on le fait quand on déguste
des bons
vins. Le
moindre vestige repéré
sur un sentier vicinal peut à tout moment susciter un émoi. Un
oiseau
mort gisant entre deux racines entraîne une enquête, déchaîne son lot
de
questionnement alors qu'une volaille étiaffée en strates rougeâtres sur
une
autoroute encourage surtout à ne s'en poser aucune et encore moins à
vouloir
chercher des réponses. Et
ce crottin encore fumant
sort-il du cul d'un bourricot croulant sous le bât chargé d'énormes
paniers de
noix ou de celui du destrier d'un chevalier errant depuis le moyen âge
allant
en ces châteaux découpés dans le ciel bleu roi, narcissiques au point
de se
pendre dans les falaises pour se mirer dans les méandres de la
Dordogne. Quel
architecte troglodyte et un peu fou, aura cloué ces décors à ces
parois
de calcaire jaune, ces autres châteaux, ces chapelles pour des siècles
entiers. Maintenant
que le
crottin a refroidi, je comprends que le preux chevalier errant, avide
de faits
d'armes a bien terminé l'oeuvre de son lointain cousin manchois, et
avec l'aide
du progrès, a détruit tous les moulins à vent qui virevoltaient encore
sur
chaque colline. Il
aura enlevé son
heaume, se sera gavé de fois gras et d'une lichette de pain, goulotté
en
torrent le vin âpre de Bergerac. Assis sur son cheval comme sur un
trône, il
aura considéré son fait, émis un gros rot. Son destrier aura commis par
l'arrière ce que son maître venait de faire par l'avant se délestant
ainsi d'un
souvenir. Puis,
l'équipage aura
disparu pour un temps en dodelinant le train. Puis, le crottin s'est
fossilisé. Et là, mes bons amis, vous trouverez invraisemblable
comme
moi, qu'à l'école, on nous ait mis dans la tête que l'histoire
commençait avec
l'apparition de l'écriture alors qu'ici, nos ancêtres, depuis
longtemps,
avaient inventé un art, une sorte de cinématographe rupestre encore
visible
dans des grottes obscures où l'odeur de grabon d'ours remplaçait
avantageusement les horribles effluves de pop-corn d'aujourd'hui. En
fait, en Dordogne,
tout se confond. L'histoire, la préhistoire, la réalité, les fables
semblent se
broyer entre les meules d'un moulin mu par le temps. Tenez,
pas plus tard que
hier, nous avons croisé un nain. Un nain magnifique, bien proportionné,
pas
plus haut qu'un mètre. Sans bonnet, mais avec de la barbe, de bonnes
joues et
un regard rieur. Il habite justement un moulin - à eau cette fois
- qu'il
a remis en état. Comme un forçat, comme ses congénères de légendes, il
a
remonté de la source sous-terraine des tonnes de calcaire, reconstitué
le rouet
équipé de pales qui feront tourner le mât entraînant les meules de
silex. Le
petit-homme, tout de même âgé, saute et rebondit sur sa vieille
installation,
puis on entend des bruits rauques, des craquements, un auget vibre
doucement
d'un coup, la mouture s'échappe d'un tube et s'épand lentement dans une
sorte
de pétrin. Le nain, un peu magicien, égrène la mouture entre
pouce et
index pour en mesurer et régler la texture à l'aide d'une
manivelle.
Puis, il ouvre un énorme buffet ou tourne une espèce de moustiquaire
aux
mailles de plus en plus serrées. Elle tamise le blé moulu, d'un
raffinement
grossier à une fine poussière blanche, d'une belle poudre de pain
assurant le goût et la digestion du gluten à une (trop) fine poudre de
perlinpinpin sans plus de qualités nutritives, insipide, favorisant
l'intolérance au gluten. Le
joli nain, décoré
d'un liseré de farine sous la paupière nous offre un jus de pomme pas
du tout
empoisonné. Quand arrive Blanche-Neige, son épouse, je suis un peu
déçu; elle a
mal vieilli la pauvre, vivre longtemps heureux et avoir beaucoup
d'enfants
entraîne certaines séquelles. Le
soir même, par
contre nous assistons à la fin d'une légende. Pourtant, tout avait bien
commencé, nous nous arrêtons pour manger sous une irrésistible -
d'après Olivia en tout cas -
tonnelle fleurie, une jolie terrasse garnie de
lauriers roses et de verveines rouges . Et puis là tout s'écroule,
l'image du
service hôtelier à la française et ce qui est possible de servir dans
l'assiette au pays de la gastronomie. Nous aurions dû nous douter de
quelque
chose, le village s'appelle Larnac. Nous avons encore à l'oreille le murmure de l'hymne au bon pain et voilà ce qu'on nous flanque, une baguette si sèche qu'elle se désagrège au toucher comme si elle avait passé dans une termitière. D'ailleurs, le repas dans son entier a dû passer dans une termitière , rien n'est beau, rien n'est bon. Se surprendre à écouter davantage les discussions des tables voisines qu'à laisser fondre le foi gras au fond de sa gorge en est bien la preuve. Faut bien dire, que contrairement à notre repas, les échanges de la table d'à côté sont particulièrement savoureux. Chut...c'est leur première rencontre. suite...
Lui,
céréalier à
Farignac, un solide bonhomme de la cinquantaine dont la morphologie a
été
étudiée pour tenir en équilibre son énorme bedaine. Il a enfilé une
chemise à
manches courtes, bleue passée. Neuve certainement, même si Elle,
éleveuse de
canards à Foigrac, une dame va-t-on dire longiligne et assez maigre,
porte de
façon altière une robe en nylon imprimé fleurs. Elle laisse flotter sur
son front ce que les cacatoès à huppe portent sur la tête, une
sorte de
mèche blanche entre cheveux et plumes qui s'anime lorsqu'elle bouge la
tête. Sitôt
arrivés, en
attendant que le garçon les place, lui a tenté une approche audacieuse
excluant
toute hypothèse d'un simple comité de l'interprofession périgourdine de
la
volaille. Prétextant se mêler les pinceaux sur un pot de fleurs, il -
Eric et
Patricia, nous apprimes leurs prénoms un peu plus tard - s'approcha,
rasant de
son gros ventre le flanc de Patricia et passa furtivement sa main
sur le
bas de son dos, voire
même
en-dessous d'un geste déplacé mais qui selon la perspective qu'il nous
était
donné d'avoir pouvait paraître au contraire rudement bien placé.
Patricia, stoïque, sentimentalement au pain sec
depuis belle lurette trouva dans cette posture invitation, enfin, au
festin
attendu du gras de la vie; elle ne s'effaroucha pas le moins du monde. Maintenant,
les
scènes se succèdent où l'on ressent toute la solitude et la détresse
des
paysans d'aujourd'hui isolés souvent dans leur domaine situé loin
de tout
à trimmer du matin au soir. Patricia
raconte
comment Gilles, seul voisin et ami d'enfance avec qui elle a
partagé tous
les coups durs avait cessé de lui adresser la parole du jour au
lendemain quand
il a rencontré sa compagne. Ventru, mais pas insensible, Eric tend sa
main,
elle s'y raccroche brièvement et se ravise. Eric parle de sa nouvelle
acquisition, une moissoneuse-batteuse flambant neuve. Il lui promet de
faire un
tour ensemble, si ça marche entre nous ajoute-t-il. Ils sont main dans
la main
cette fois. Elle décrit son élevage, parle, comme s'il s'agissait d'un
enfant
de sa vieille oie qui malgré une "grosse histoire" lui tient toujours
compagnie. On ne comprend pas tout. Puis,
sonne le
portable de Patricia, le point d'orgue de la soirée. C'est un
fournisseur de
graines qui n'a pas pu livrer à temps. Mettez-les au fond du jardin
a-t-elle
dit. A ce moment, mes amis, quel instant de grâce. Vous auriez vu la
félicité
de son visage et la façon dont sa frange se mit à balancer comme une
branche de
fruitier chargée quand elle a pu dire parce que cela ne lui arrivait
jamais
: "Je ne serais pas de retour avant onze heures ce
soir...". Puis tout le réseau de la téléphonie mobile de la région
s'est
arrêté laissant le maximum de bande passante comme une haie
d'honneur et
laisser passer le bonheur inouï et solennel qu'elle avait dans la voix.
Dans sa
vie de travail et de renoncement, combien de fois avait-elle pu
prononcer ce
sous-entendu exquis : "...peut-être plus tard selon les
circonstances". Il
est onze heures,
cette fois Patricia et Eric se pétrissent le bras comme on le fait dans
la maie
d'un bon pain. Ils se nourrissent réciproquement de tendresse, le coude
de l'un
enfoui dans la main présentée en boisseau de l'autre. Si intensément
que ça
sent le levain. Que même pourvu de la plus prude des imaginations il
faudrait
être gavé de trop de bonne chaire pour ne pas distinguer dans leurs
regards -
de l'homme surtout - de lourdes meules de pierre, celle plus ou moins
dormante
du dessous et celle mue en ballet tourniquant du dessus, broyer le blé
et
laisser s'échapper en saccades la farine et le son de par les rainures
du
caillou. Je
règle la note du resto un peu
comme une redevance TV, en rouspétant mais en se disant qu’il faut bien
soutenir ce genre d’émissions en directe. Nous partons nous coucher, il
reste
un peu de route. Olivia tient absolument à faire le tour de
l'établissement
pour se persuader qu'une équipe du "bonheur est dans le pré" n'est
pas en train de filmer la scène pour un épisode, cette rencontre
d'anthologie. Arrivé
à notre gîte,
impossible de fermer l'oeil. Dans la chambre, une plume de cacatoès
virevolte
dans un nuage de farine et vient se poser sur l'édredon sans faire de
bruit car
comme le nain l'avait si bien raconté, la farine n'a plus de son. Nous
nous réjouissons de vous
revoir bientôt. |
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Le Musso du rocher de Tablettes Enfin
! Après la quatrième tentative, j'y suis. Quel panorama, c'est
magnifique. La
première fois, j'ai crevé
à 200 mètres de la métairie du Grand Coeurie. J'avais besoin d'eau pour
cerner
la fuite, voir le filet d'air qui s'échappe en glouglou par le trou de
la
chambre à air. Il y avait un abreuvoir à proximité, j'ai donc pu
rustiner
allègrement. Du coup, je me suis senti obligé d'aller prendre une
consommation.
Ça sentait tellement bon le coquelet grillé au four que je n'ai pas pu
y
résister. Ensuite,
la patronne s'est
mise à raconter l'histoire étonnante de la métairie. L'ancienne ferme
brûla,
puis fut rachetée et reconstruite par le fondateur de la marque de
montre
Zénith. Mi-ferme, mi-usine perdu dans la montagne, cet agrégat de
maisons où la
couleur du béton domine fait penser à un poste frontière où, si
nous
étions en Écosse à un château mystérieux cerné par les auréoles
d'une
brume automnale.
Le patron a offert comme digestif
une gentiane maison. Par solidarité avec le glouglou de ma chambre à
air, j'en
ai repris une pour la route.
On avait beau être chez Zénith, je n'ai
pas vu l'heure passer. Bref, j'ai fini par appeler Olivia pour qu'elle
vienne
me chercher. J'ai fait montrance d'une joyeuse lucidité, elle a fait
remontrance de mon état d'ébriété. J'ai certainement dû crocher sur un
mot à
l'insu de mon plein gré. Évidemment
dans la voiture,
le trajet du retour, à part un ou deux "Tais-toi,
maintenant ! " s'est déroulé dans un silence asphyxiant. Et
bien
sûr - je décris ici une scène que les amateurs de gentiane
doivent
connaître - sitôt rentré, j'ai eu droit au lit à part dans une
pièce à part.
Si ça n'avait tenu qu'à elle, Olivia m'aurait envoyé en quarantaine
dans une
maison à part. Puis, je me suis endormi dans un monde à part. La
deuxième fois, pour
éviter toute tentation de coquelets grillés principalement, je suis
passé par
dessous, par Brot-Plamboz et grimpé le becquet de la Plature. Mais à
peine
sorti de la forêt à hauteur de La Frêtreta, un orage diluvien a éclaté.
J'ai du
appeler Olivia. J'ai pu joindre le col de la Tourne trempé comme une
baleine.
Gentleman aux pieds palmés, j’ai invité Olivia au resto sis juste-là
comme un
cou sur son col. A vélo, on voyage léger, j’ai eu juste de quoi lui
offrir une
croûte au fromage; la royale tout de même. J'ai dit clairement
"Non" quand le patron est arrivé, une bouteille de gentiane à la
main. La
troisième fois, fort de
la parfaite connaissance du trajet acquise, j'ai testé quelques
raccourcis, le
premier m'a fait perdre une demi-heure à pousser mon VTT entre les
racines et
les ronces d'un forêt hostile. A certain endroit, je fus écœuré par
l'odeur de
résine puis par le triste spectacle de conifères qui séchaient sur pied
par
dizaines, livrés à une armée de bostryches. Pour les épicéas, ça sent
décidément le sapin ! Puis, à faire l'impasse sur le chemin connu
et me
retrouver dans l'impasse de ceux inconnus, à slalomer entre les
gentianes sur
des pâtures arides marquées par le sabot des vaches, je me suis
éreinté.
Fatigué, presqu'à bout de ma réserve d'eau, j'ai préféré rebrousser
chemin. Au
moins, cette fois je n'ai pas dû appeler Olivia. Et puis, j'ai pu
observer une
autre jolie biche qui broutait sous un bosquet avec ses deux faons.
J'ai croisé
un écureuil également. Mais
cette fois j'y suis bel et
bien au Rocher de Tablettes. Et ça vaut le coup d'œil. On voit au fond
les
Alpes avec les trois sommets les plus célèbres des Alpes bernoises. Je
comprends enfin une vieille expression de mon grand-père. Il
résidait à
la Ferrière ou l'on parle une langue étrange: le französischetuch, les
phrases
commencent en français et se terminent en suisse-allemand et
inversement. Pour
l'expression : Quand l'Eiger regarde trop la Jungfrau, le Mönch se
fâche, elle
devient plus explicite en français vrai. Quand l'Ogre regarde la
Vierge, le
Moine se fâche. Il existe, paraît-il, des versions bien plus
graveleuses mais
mon grand-père ne me les a jamais enseignées. Il
arrive que l'imaginaire
collectif écarte les lieux-dits de leur définition première;
Eiger,
contrairement à une idée reçue, signifiant plus probablement « grand
épieu »,
une sorte de lance de chasse. De
ce nid d'aigle, on surfe
quasiment sur les trois taches bleues que forment les lacs, on survole
pratiquement le Littoral neuchâtelois, le Vignoble, l'Areuse et les
Vallées. En
bas de la falaise, on reconnaît les Grattes où broutaient les
diplodocus.
Puis Rochefort. Je ne distingue pas les ruines du château depuis lequel
régnait
l'abominable et cruel seigneur Vauthier. Le
paysage et la nuit des
temps se confondent, l'espace et le temps ne font qu'un, vraiment. Je
me penche un peu,
j'attrape le vertige mais au lieu d'être attiré par le vide je me sens
au
contraire submergé par un trop plein d'images. Je m'imagine Musso - ce
nom me
vient spontanément - un gueux, qui pour échapper aux vilénies du triste
seigneur Vauthier, se réfugie ici sur les hauteurs. Au
début, il vit comme un
sauvage dans une hutte faite de branchages. Il se nourrit de racines et
de
cueillettes, puis progressivement de petits gibiers. Un peu plus
au nord,
les montagnes sont habitées par des paysans vaguement franchisés. Le
premier
hiver et les suivants, il donne des coups de main aux paysans contre un
bol de
lait, un quignon de pain et la possibilité de dormir dans la litière au
chaud à
côté du bétail. Mais
sa véritable nourriture, à
Musso, et aussi son réconfort reste cette sensation de liberté, ne
devoir
donner acte d'allégeance à plus personne. Il laisse planer son regard
sur le
bourg de Rochefort, il contemple sa vraie misère passée. Un jour où les
clameurs résonnent avec allégresse, son visage serein est trahi par un
rictus;
ça y est, il ont décapité Vauthier le fourbe. L'imaginaire
collectif
écarte quelquefois les lieux-dits de leur définition première.
Tablettes
en est peut-être l'exemple, Musso s'en servait pour écrire. Lui, le
manant,
lui, le pouilleux, il écrivait sur les Tablettes. suite... Évidemment,
jamais Musso le
gueux n'eut la chance d'un quelconque cours de lettrage. En réalité,
même son
vocabulaire était trop mince pour en envisager la possibilité. Quelque
part
pendu entre ses tripes et ses mains il possédait un Art. Par des
dessins
juxtaposés extrêmement petits et serrés, il avait le pouvoir de
raconter des
histoires. Il gravait sur les Tablettes de calcaire des points séparés
par des
absences de points; un langage, qu'on appelle aujourd'hui binaire. Des
1 et des
0 qui forme des images plus que des mots. Je
jure que je n'ai pas
touché à la gentiane du Grand Coeurie, mais tout s’est révélé
subitement. En
sortant de mon sac à dos un sachet de raisins secs, mes clés sont
tombées au
sol. En grattant la mousse, j'ai senti des points saillants sur la
roche un peu
à l'image de l'alphabet braille. Mes études en informatique allaient
enfin
servir à quelque chose. Je ne lisais pas les histoires, je les voyais
comme un
musicien peut entendre une mélodie par un simple coup d'œil sur la
partition. J'ai
dévoré le roman de Musso. La
fois où, avec ses images binaires, il raconte cette nuit de terreur. Au
clair
de lune, une meute de loups s'était approchée de sa hutte. Mortifié, il
resta
terré, barricadé attendant je ne sais quel miracle. Heureusement, un
troupeau
de quelques vaches avec leurs petits veaux paissaient non loin. Musso
décrit la
scène ...les vaches héroïques, placées en cercle pour protéger leurs
progénitures, cornaient à tout crin dans une débauche d'énergie
invraisemblable. Un loup feignant une attaque par devant pour faire
diversion
et le reste de la meute, par derrière, s'élançant en force sur la ligne
bovine.
Les loups à moitié embrochés volaient dans le ciel et revenaient à la
charge
par un autre côté. Les loups affamés cherchant à planter leurs crocs
dans les
mamelles des vaches. Le sang giclait de toute part, scintillant sur les
rayons
de lune. Et, les veaux pétris de terreur beuglaient au milieu du
carnage. Tout
s'arrêta d'un coup. Le
chef de meute ordonna, par quel signal, la fin de l’assaut. Le troupeau
s'en
sorti par d'innombrables lardasses à même la chair et des tétines en
lambeaux.
Aucun veau ne fut blessé, à part l'un d'eux touché profondément au
jarret. Puis
on entendit des cris, on vit
du feu, des flammes, des fourches, des cordes et des faux. On
vit, des
hommes enragés attraper des loups blessés, les massacrer , les viander
à coup
de faux, les lacérer à force de fourches. Les faire tournoyer vivants
sur des
pieux. On vit dans le regard des hommes toute la furie des bêtes
sauvages, ils
ne voyaient plus qu’au travers de l'aveuglement frénétique du massacre. Musso,
termine le chapitre de cette
sombre histoire en expliquant comment ce jour-là, s’est inscrit à tout
jamais
dans l’imaginaire collectif du peuple des loups, la peur de l’homme et
non la
peur des vaches, ni des autres espèces animales. J'en
étais certain
- suis-je le seul ? - Musso n'avait pas inventé ce
système de
pictogrammes binaires juste pour des histoires de bestioles,
fussent-elles des
loups. La véritable raison apparaît plus loin sur la Tablette.
L'impulsion
première qui a mené Musso à cette littérature rupestre, évidemment, ne
pouvait
être autre chose qu’une histoire de cœur. Sans surprise, on apprend que
Musso
s'était imprudemment amouraché d'une gente dame convoitée également par
le
seigneur Vauthier. Bizarrement, ou est-ce quelques saillies érodées sur
la
pierre qui trompe ma lecture, la dame portait l’anachronique prénom de
Kate.
J’ai réussi à déchiffrer quelques extraits de l’histoire. ...nous
nous croisâmes au pied du donjon, à cet
instant mon cœur s'emplit d'une brusque chaleur, il ne m'était jamais
arrivé
plus grand bonheur que de sentir cette flèche parfumée de délice
transpercer
mon corps avec la seule douleur de ne pouvoir enserrer sur-le-champ la
belle
archère. …les
gardes patrouillaient dans tout le fief,
j'étais comme une bête traquée, courant d'une cache à l'autre. Tapis
comme un
rat, crapahutant, le cœur battant au rythme du tambour avant la mise à
mort, je
n’avais pour quête, ma tendre Kate, que d’emmener dans mes souvenirs,
votre
ensorcelante image. Dans mon désarroi, je suis allé près du donjon dans
le fol
espoir de vous apercevoir une dernière fois. J’avais besoin de me
convaincre
encore que tout mon amour pour vous valait bien cet exil et toute
l'incertitude
de mes lendemains... ...les
loups sont revenus cette nuit. Je n’ai
plus peur. Mon seul tourment, Ò ma Kate, reste celui de votre souvenir.
Il
n’est un jour ou comme l’envol de la grive musicienne, mes pensées
partent dans
les airs allant chercher vers vous un nid de réconfort et de tendresse.
Ô ma
mie, qu’avons-nous fait de naître nus alors que d’autres se trouvent
parés d’or
dès qu’il voient le jour. Qui donc décide de celui qui fait courbette
et de
celui qui donne le bâton ? Quand viendra-t-il le jour où nous, sac
de
tripe et vermines de tout poil, oserons-nous nous embrasser avec, poser
nos
lèvres, les mots “égalité et liberté” ? Oui, ma tendre Kate, ici dans
les
cimes, ces mots veulent dire quelque chose. Les hivers y sont rudes et
ne
finissent jamais, mais quel bonheur, le matin, quand je contemple la
plaine de
sentir le vent dans mes cheveux et ne devoir me baisser devant
personne. Des
marcheurs un peu bruyants,
viennent perturber ma lecture, ils font quelques photos depuis le
promontoire puis s’en retournent en baragouinant en
suisse-allemand ou en
französischetuch de la Ferrière. Peu importe, face à moi-même, je n’ai
qu’une
seule envie, celle de partager ce moment de plénitude. J’ai
du appeler Olivia. Mon
sachet de raisins secs et
vide, sûrement Musso; il n’est pas mort, ce con. Je
range ma tablette dans son
étui. |
|
Le Resilient La
vieille dame referme le magazine.
Elle écorne une page de la rubrique famille. Elle pense : "Sait-on
jamais
peut être va-t-il tomber dessus." Elle pose le journal dans le panier
de
la réception de l'EMS, s'en va dans sa chambre. Elle ne se sent pas
très bien. Il
est assis mollement sur un banc
public de la rue de l'Avenir à observer le temps passé. Il est assis
sur le
siège en fer du rateau-faneur, tiré par Univers, le cheval. Il
surveille
l'andain qui approche, dans quelques mètres il devra tirer la corde qui
déclenche le mécanisme de levage. Ressemblant à un paon qui fait sa
roue, les
dents du râteau se soulèvent dans un phénoménal claquètement de grues. Il
est dos appuyé sur le conduit de
descente du chenau à l'angle de la rue du Dr. Coullery, les bras
croisés. Il
regarde les passants passer. Deux amoureux s'embrassent. Enfin,
la fille
sort une cigarette. Stella prend la clope et la plante entre les lèvres
de
Tellou. Il camoufle sa surprise. Sans piper mot, elle tend sa bouche,
une
nouvelle cigarette pendue à la lippe pour embrasser celle de Tellou.
Elle
s'appuie du plat des mains sur les épaules de Tellou, elle lui donne le
feu. Il
ne sait que faire, lui qui n'avait même jamais pensé à fumer. Alors, il
appelle
son bouvier bernois qui s'était mis à aboyer "Tais-toi, Guisan". Il allume la télé. Les chambres de l'EMS sont bien équipées. Mais aujourd'hui, ça ne marche pas. Il secoue un peu les fils électriques, ça ne va pas mieux. La technique, à Tellou c'est pas son fort. Il fait lourd, c'est orageux, les foins doivent être rentrés et cette saloperie d'auto-chargeuse qui tombe en panne. suite...
|
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Conte de Noël Marie
était allée chercher un couteau dans la cuisine, mais ce n'était pas
pour
couper la bûche, qui avait été engloutie depuis longtemps dans cette
famille de
gloutons et qui, de toute façon en était plutôt à sa énième séance de
digestifs.
Joseph, encore secoué par la scène du couteau,
préféra
tremper son index dans la cire d’une bougie et l'appliquer précisément
à l’endroit
qui relie la vallée de la Reuss, au pied du Gothard, à la vallée du
Hasli, dans
l’Oberland bernois.
Melchior qui ne voulait pas être en reste compléta :
Un jour, il arriva de la poste avec un gros
paquet, un autre jour, il en
revint avec un autre, plus petit. suite...
Et
puis, un dimanche matin de février,
Joseph sortit de sa remise le tandem. Tout beau, tout refait à neuf.
Mais
équipé d’un moteur qu’il avait fait venir d’Allemagne. Et, il avait
aussi
installé un siège pour le petiot. Et un klaxon à poire qui lançait de
jolis
pouët-pouët à la ronde.
Le moteur, lui, tournait comme une pendule neuchâteloise
même s’il ne
suffisait pas lui-seul et qu’un vigoureux pédalage restait
indispensable à son pétaradage.
Ensuite, l'équipage continua sa
route assez tranquillement jusqu'à la hauteur de Gadmen où le
pneu
arrière creva. Pendant la réparation, Marie admira les jolies maisons
et les
paysages alpins qui devenaient de plus en plus majestueux.
Dans un tunnel, une plaque de glace fit déraper le tandem
qui se coucha,
sans gravité pour les cyclistes heureusement, mais le moteur se mis de
travers.
En heurtant un caillou, le klaxon avait fait pouët-pouët. Joseph dû
détordre la
fixation à l’aide d’une branche d’arole et d'un peu d'ingéniosité.
Puis continuant la route, Marie commença à avoir mal
aux jambes et
le moteur se mit à chauffer sérieusement. Alors, Joseph demanda
au petiot
qui était resté brave jusque-là, de verser de la neige sur le moteur
par petits
paquets pour le refroidir.
|
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L'AllianceC'est un petit matin ouaté où finit de se
dissoudre l'ombre rosée d'un
tilleul. Comme une marée glaciale, le vent et ses tumultes ramènent des
congères vers la berme. La route est encore vierge de traces. Il ne
manque à ce
tableau d'hiver que le hurlement du loup, mais c'est le cri d'une femme
qui
déchire l'éther. Entre craquements et raffut d'esquives, des
traces de pas -qui viennent
de la maison-, burinent âprement le carton neigeux trahissant la fuite
d'une
silhouette qui disparaît bientôt à la faveur du virage en dévers de
l'autre
côté de la route. Morte d'être devenue témoin d'une scène atroce,
la dernière feuille du
tilleul, jusque-là miraculeusement accrochée, quitte son branchage loué
pour
les belles saisons. Un corbeau se pose aussitôt sur la ramée lançant
comme ils
savent le faire, lugubre et rauque, cette craquelure pétrifiante qui
fend
l'azur jusqu'à l'horizon. Leur petite enfance, Aurèle, Manon et Pierre
l'avaient passée ensemble à
jouer, à courir dans les bois, à batifoler joyeusement sous le tilleul
à l'abri
des jeux plus graves et pernicieux du monde des adultes. Ce fut au matin d'un jour de juin alors
qu'ils jouaient dehors que Manon et Pierre furent surpris par des
éclats de
voix qui venaient de la cuisine. Au-delà des cris, ils entendirent des
mots de
ceux qui sèchent en une fraction de secondes le lait derrière les jeunes
oreilles, à tout jamais. -... si t'est pas contente, fout le
camp toi et ton bâtard. La porte est grande ouverte. Manon et Pierre s'approchèrent
discrètement. Le père était en furie, les yeux rouges, il levait les
bras au
ciel, menaçant, prêt à frapper. -Tu f'sais moins la mariole quand t'est
arrivée avec le mioche dans les bras. Quelle famille de merde, sans
parler de
ta sœur qui l'a abandonné comme un clébard. Je l'ai aimé et élevé comme
mon
propre fils et… et voilà comment tu me remercies... tu vaux décidément
pas
mieux que ta putain de sœur. La mère se tenait assise à table,
muette, blême, comme un buste en plâtre tombé de son socle. Les mains
sur le
front, elle y cherchait sur une éventuelle fêlure; sans vraiment
pleurer mais
si nue devant le fait qu'à un acte donné advient toujours son lot de
conséquences. Interdits, abasourdis même, Manon et Pierre
venaient d'apprendre
qu'Aurèle n'était pas leur frère de sang. Ils s'étaient alors
réfugiés
sous le tilleul sur-le-champ, sans plus suivre le dénouement de la
scène. Ils
n'avaient retenu qu'une seule chose; on leur avait menti. Incapable du
moindre
mot, ils se prirent par les épaules, chargées à ce jour du poids d'un
secret dont
ils ne savaient que faire. Puis, Manon décida ! Un peu à la façon d'une prière, elle
récita que " l'on ne devait rien dire, surtout pas à Aurèle, qu'ils
resteraient frères et sœurs pour la vie, que tout devait rester comme
avant,
qu'elle et Pierre devaient le jurer ". Ils se dirigèrent ensuite vers le
muret. Manon ôta de son doigt une bague de pacotille. Avec une ronce,
ils se
taillèrent une balafre sur le poignet. Manon macula la bague de leur
sang
répandu. Pierre souleva quelques cailloux et elle déposa
cérémonieusement la
bague. Pierre ferma la niche de pierre. Un corbeau sur le tilleul en
fut le
témoin, Manon et Pierre venaient de sceller une alliance pour la vie.
Du moins
le croyaient-ils. Après ce jour la vie familiale reprit -du moins
en apparence- son cours
tranquille et, hormis leur secret, Manon et Pierre n'en garderont par
la suite
qu'un souvenir diffus. Combien d'hivers, combien d'étés se sont-ils
passés ensuite ? Le temps
de se marier, d'avoir un enfant et que soit prononcé un divorce
pour la
jolie Manon, le temps de quitter le pays pour Pierre devenu musicien,
violoncelliste réputé. Le temps d'un accident de la route pour les
parents qui
y laissèrent leur vie. Le temps pour Aurèle de descendre aux enfers. A
vrai
dire, il s'est passé le temps qu'il faut pour qu'un secret se garde. Dans la ville aux toits enneigés, l'Hôtel de
ville s'échauffe. Les
conseillers pour certains si vieux, boucanés, aux veines saillantes
qu'ils
peinent à contraster avec les boiseries en sapin, sont en train de se
gonfler
de sève verte. Assis, ils pourraient se confondre au mobilier s'ils ne
faisaient battre de temps à autre le voile de leur paupière. Les plus
jeunes,
nerveux, le visage crispé, les lèvres dessinées d'une maigre pliure
attendent
l'ouverture de séance. L'hémicycle -une simple chambre garnie de
gradins-
semble enfumée, chargée d'accointances plus ou moins glorieuses. Tout à gauche, mais qui donne également à l'Est,
sont installés
respectivement les élus du parti du Bouleau avec leur écharpes rouges,
puis celui
de l'Orme, le parti des Hêtres, celui du Frêne et enfin les
représentants du
Tremble tout à droite reconnaissables à leur brassard noir marqué d'un
'T'.
Quant au parti du Sapin si puissant jadis, il est aujourd'hui mort. Il
s'était
construit son cercueil lui-même en trempant dans de sombres affaires.
Aurèle en
était l'hardi président. Ensuite par des relations d'intérêts, il
trouva emploi
chez les Bouleau, il en devint membre de la branche principale puis
l'influent
bras droit du secrétaire général. Orme et Bouleau forment une majorité ténue. Dans cette futaie opaque, chaque voix compte. Leur tactique sera de discréditer le petit parti du Hêtre capable de contrebalancer à lui tout seul le résultat des votes. Le président de l'assemblée, noué dans son écharpe rouge, fait passer d'abord les objets d'intérêts moindres. Les élus du Hêtre tombent dans le piège, plusieurs fois ils lèvent leurs mains en même temps que se tendent les brassards du Tremble à l'unisson. En moins d'une heure, le Hêtre est devenu l'allié du Tremble, c'est du moins ce qu'il faut laisser croire. S'ils veulent garder la tête haute face à l'opinion publique, les élus du Hêtre n'auront guère le choix que de voter contre le Tremble au prochain vote, le scrutin à bulletin secret n'étant pas l’usage. Les journalistes, quant à eux, ont déjà préparé leurs titres, ils laisseront en second plan le vrai scandale du vote qui suivra. suite... Aurèle glousse
discrètement dans son
jabot rouge. Dans l'ombre, il avait fomenté la combine, il avait besoin
d'un arrangement
à la loi de façon à acquérir le terrain adjacent à la maison où
il avait
passé son enfance avec Manon et Pierre. Quelques camarades de parti y
trouveraient également bénéfice si le terrain passait en zone
constructible. Le
président, d'un ton péremptoire, édicte la nouvelle ordonnance sur le
droit
foncier. Elle passe à une courte majorité. Elle passe aussi comme une
ombre
galvaudeuse d'idéal projetée par le sempiternel falot de la
discrimination;
l'art de créer des catégories, de poser des étiquettes et ensuite d’en
faire
son jeu, l'art aussi -c’est ce que dira le Hêtre aux journalistes- de
puiser
dans les lexiques des mots précieux tel que alliance qui devrait
sous-entendre
tout de même un minimum de loyauté. Tandis que l'Hôtel
de ville finit de s'ébrouer dans ses manigances, à
Mayence, en Allemagne un public conquis par la magnificence du jeu se
lève et
applaudit sans retenue. L'orchestre a été étourdissant, Pierre
bouleversant.
Pour sa dernière représentation de l'année, Pierre avait pu jouer
sans la
pression des débuts de saison. Tout en manipulant son archet, il
s'était mis à
s' évader, à s'enfoncer dans une sorte de nostalgie dont les notes
s'étaient
emparées. Des ouïes de son violoncelle s'échappaient des volutes
mélodiques,
des bruits et des odeurs de son enfance, des images de chez lui, des
montagnes,
le long chemin -car maintenant il en était sûr, il devait rentrer pour
les
fêtes- jusqu' à la maison, le sourire et l'insouciance de Manon,
le
tilleul, le muret et le sang et l'alliance. A un moment où le morceau
devenait
plus grave, il pensa à Aurèle dont les nouvelles n'étaient pas très
bonnes.
Pierre, sans s'en rendre compte, avait ému intensément le public quand
dans sa
musique, celui-ci avait pu saisir, presque toucher toute la fragilité
de son
frère. A peine la
représentation terminée, il se débrouille pour prendre le
train. Il est tout excité, il veut faire la surprise. Il arrive à
destination
très tôt, prend un taxi pour le dernier tronçon. Il fait encore nuit,
la maison
est calme. Les guirlandes de Noël accrochées au tilleul scintillent
sporadiquement. Il entre par le garage qui donne accès à l'appartement
sans
faire de bruit. Il monte à l'étage à pas de loup. Posé au fond du
couloir, il
voit son vieux violoncelle, celui avec lequel il a appris à jouer. Il
avance
lentement, il entend des gémissements, des râles. Il est juste
devant la
chambre de Manon, il entrouvre doucement la porte. Sur le lit, deux
corps
mélangés s'ondulent dans la draperie. Il reconnaît le visage d'Aurèle
et le déliement
lascif de sa sœur complètement abandonnée. Le sang de Pierre ne fait
qu'un
tour. Il entre brutalement dans la chambre, attrape Manon à demi-nue
par le
bras et l'extirpe du lit. -Comment as-tu osé
? Aurèle se refroque
précipitamment et
s'apprête à fuir. Pierre secoue Manon par la nuque comme un fou, il
crie " Et notre alliance alors ? Tu vas
répondre , oui ? ". Ses pouces
s'enfoncent dans la chaire, dans le cou de Manon. Aurèle comprend qu'il
va la
tuer, s' il n'intervient pas, il se lance à la rescousse. Pierre est un
chien
enragé, il balance son poing sur Aurèle qui trébuche, qui tombe
violemment et
s’empale sur les clous de son ceinturon resté par terre. Après un bref
instant
de stupeur, Manon découvre une flaque de sang qui s'étend sous la tête
d'Aurèle,
elle se met à hurler. Pierre désemparé prend un oreiller, l'applique
avec force
sur le visage de Manon. Pierre avec les yeux d’une bête, les jugulaires
confinant à l’extrophie, fulmine. Il assène comme une extrême-onction
ce que
Manon avait récité comme une prière des années plus tôt 《 alors, on ne
devait rien dire, surtout pas à Aurèle, on resterait frères et sœurs
pour la
vie, tout devait rester comme avant, on devait le jurer ! 》J'y ai cru
moi, bordel ! Envouté par sa
sinistre psalmodie, Pierre ne se rend même pas compte que
Manon ne respire plus, qu'il ne verra plus jamais l’éclat de son
sourire. On
entend qui brise l'azur, le cri rauque du corbeau. Pierre passe la
journée dans les bois, il erre comme un zombie, se
maudit, il cherche par quel salut il pourra échapper au supplice de sa
vie
future, quelle alliance avec le diable devra-t-il conclure contre un
signe de
sa fratrie vivante ? Enfin, il se dirige vers le lieu du drame. Devant
la porte
de la maison, il hésite puis entre, coupable et anxieux. Deux corps
froids
jonchent le sol. S'assied sur le
lit avec le violoncelle. Laisse s'écouler
ses doigts sur
l'instrument, laisse s'écouler des notes, laisse s'écouler des vies,
laisse
s'écouler leur histoire. Dès les jeux
d'enfants terminés, Manon
et Aurèle furent très vite confrontés à une attirance commune.
Aurèle, à
plusieurs reprises, avait même tenté de la séduire. Manon se réfugiait
alors
vers le muret, ouvrait la niche en pierre et disait à haute voix " Il
ne
faut pas, nous avons juré ". Laisse s'écouler
ses doigts, laisse s’écouler ses larmes. Les parents se
tuent sur la route, tout se déglingue. Manon revoit
Aurèle. Le lendemain, elle retourne au muret de pierre, elle le défait,
elle
ôte la bague, elle ôte l’alliance, elle ôte Pierre. Manon finit par
divorcer et
élève seule son fils. Peut-être est-ce pour se faire pardonner, elle
pense plus tard l’encourager à la pratique du violoncelle. Laisse s'écouler
ses doigts, laisse s’écouler les souvenirs, laisse
s’écouler le temps. Aurèle ne se remet
pas du décès de ses parents adoptifs. Il sombre,
boit, se refait puis se défait. Il prend systématiquement le chemin des
mauvais
coups et fait volontiers un détour par celui des jupons. Laisse s’écouler
l’archet, ne touche plus l’instrument, il connaît la
mélodie par cœur. S’ajoute au son
chaud du violoncelle jouant maintenant de lui-même, le
chant de Manon sous le tilleul, le croassement du corbeau devenu
gazouillis de
délivrance, le son des sirènes de la police et de l’ambulance, la
parole de
sentence, la voix du geôlier et le silence du
parloir. Puis, la musique s'arrête tout net comme une alliance, où la loyauté se délite et comme il se doit, la trahison advient.
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Le MessageSaperlotte, qu'un vieux bourricot de mâle comme moi se fasse accrocher du regard par une jolie femelle c'est à noter dans les annales.C'est arrivé ce matin, je descendais le chemin vicinal du Dessous, qui relie le village de Basse-Nendaz à celui de Beuson. Auparavant, je m'étais retrouvé le bec dans la porte de la boulangerie fermée pour cause de travaux. Olivia va râler, tant pis on fera des toasts avec le vieux pain. Avec ce printemps pourri et cette pluie continuelle, il aurait de toute façon fallu sécher le pain aux graines et essorer les croissants. Les oiseaux, eux, semblent insensibles au mauvais temps. Alors même que les feuilles de mai hésitent à sortir, ils gazouillent à tue-tête, se font la cour comme si de rien n'était, ça me rend presque joyeux; comme un pinson. A moins de raisons collatérales aux "journées caves ouvertes", j'entends nettement des vocalises reconnaissables entre toutes dans la chorale volatile. Les grives musiciennes et les moineaux ont ici clairement l'accent valaisan. Le sentier s'enraidit un peu et slalome entre quelques mélèzes. C'est là, dans ce pré pentu qui tombe dans la Printze - la rivière qui voudrait dire au son du patois aviaire local "Espérance" - que nos regards se sont croisés. Accompagnée de trois amies qui verbiaient dans l'humide herbage, l'ânesse m'avait entendu de loin traîner la savate et avait exercé ses paupières à la caresse. Je n'ai d'autre choix que de goûter longuement à ce regard lustré et tiède que je reçois comme un moelleux au chocolat. La scène dure, quel succès ! Au bout de quelques instants, à vrai dire gêné par son insistance, me sentant relégué au rang de baudet même si elle ne fait qu'user son droit d'ânesse, je décide d'avancer de quelques mètres. La bête balance sa lourde tête de poils à la poursuite de mes pas, emmenant avec elle, sans mouche, ses gros yeux ciliés et brunis. Ce regard fondant mais insistant semble vouloir envoyer un message. Lequel ? suite...
Je salue ma nouvelle amie et retourne à ma flânerie sous le
ramage. Je hume l'humus sous le ciel à l'humeur humide.
Là, c'est un petit troupeau de vaches d'Hérens, alignées dans le sens du vent, costaudes et bien en chair qui m'attend. A part la plus grosse reine qui m'ignore, les autres m'observent fixement comme si je composais un train à moi tout seul. Les bovins possèdent ce regard tranquille et curieux. Analytique mais sans jugement. La race d’Hérens a la faculté de se mettre l’orage dans l'œil. Les éclairs jaillissent et le tonnerre sous-jacent en fait des bêtes de combat. Le hameau est en vue. J'arrive bientôt, allègre comme le petit Fils, de m’être trouvé, d'une certaine manière entre le bœuf et l'âne gris, avec les piafs qui piaulent alentour comme mille séraphins et allant se lover entre les deux bras de la mariée. L'accueil d'Olivia est moins chargé d'allégresse que prévu. Elle prend -si je peux me permettre la comparaison- le regard orageux et accablant des vaches d’Hérens. -T'es pas sorti comme ça quand même ? Je n'aurai peut-être pas dû enfiler ce bas de training rouge, retrousser mes chaussettes vertes par-dessus et encore moins chausser ces crocs en plastique roses qui traînaient par là. Je comprends mieux l'expression des vaches. J’ai carrément l’air boeuf. Je lui raconte mes péripéties, la boulangerie fermée, le ramage des oiseaux. Olivia hésite, j’ai l'impression qu’elle veut me dire quelque chose, m’envoyer un message. -Euh ! Je sais c’est un cadeau de ta sœur.. mais franchement..ça va pas du tout..enlève aussi ton bonnet, tu as vraiment l'air d'un ... |
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La MesseVentre cul, je suis allé à la messe ce matin !Et ça a bien valu quelques noms d'oiseaux, foutredieu ! Au début, il n'y avait personne. De leur beffroi, les clochettes avaient bien tenté de rabattre moutons, agnelles et autres grenouilles de bénitier mais rien n'y fit. Puis quelques vieilles aux cheveux blancs se sont installées au premier rang. La
nef, depuis le vestibule s'emplit alors de longues tiges habillées de
robes à
fleurs, de vieux tuyaux raidis sous leur ombelle, de demoiselles aux
bibis
jaunes et de mauvaises herbes venues sauver leur âme. Silene dioica,
ranunculus acris, poaceae, taraxacum officinale, la messe sera bien
dite en
latin. Comme tout était
calme, bigrefesse ! Du grand vitrail passait une telle clarté qu'il
devait être
le soleil lui-même et de la bouche des grands orgues, s'éparpilla en
courant,
un air paisible et silencieux. L'assemblée
échangea un geste de paix, les myosotis faisaient des clins d'œil et
les graminées
des courbettes, le trèfle brandit ses quatre feuilles en signe de
félicité, les
fanes firent courbettes mais ne rompirent d'aucune allégeance.
suite...
Quelques rares
orchidées sauvages secouaient leur pourpre comme des chiens mouillés.
D'autres
fleurs ténébreuses, avant d'être cueillies bientôt se recueillaient sur
leur
lendemain en pots de fleurs; elles en portaient déjà les stigmates.
Ce n'est pas
tout, flûtecouille, sous l'abside, une lignée de noisetiers qui
figurait
l'horizon, s'est mise à tanguer sous la brise des grands orgues tandis
que sous
le même vent, au premier rang, les petites vieilles laissèrent filer
leurs
cheveux blancs en crachin, crachant leur dernière dent de lion. Plus
loin, des
herbes folles encore ivres de rosée s'éclataient la limbe alors qu'en
guise
d'encens des myriades de poussière polonisèrent le transept d'odeurs
florales
et d'essence de printemps. Perdu et ému dans cette flore, cette verdure insolente en pleine communion, j'ai levé les yeux au ciel. Michel-Ange, à grand coup de brosse, était en train de repeindre le plafond en bleu roi sans nuage agrémenté de quelques noms d'oiseaux.
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Vertical
Vertical, verticalité, ça c'est
l'avenir. En tout cas, ils en parlent tous, les commentateur.rices
sportifs
quand ils décortiquent les matchs de l'Euro. L'équipe championne sera
verticale
ou ne sera pas.
Au début, je n'ai pas bien compris;
verticalité, c'est quoi ? Mais grâce au foot, j'en ai intégré la
pensée; ce jeu
n'est donc pas juste une parade de millionnaires aux coiffures
excentriques qui
spéculent sur les rebonds d'un ballon rond. Vertical, c'est génial. Du
moins
jusqu'à l'accident.
Mon coming out dimensionnel a vraiment
commencé tout de suite après le match Italie-Suisse que j'ai regardé au
bistrot. Comme moi, la Nati n'avait pas encore compris le mot, ni le
concept.
Mais quand la longiligne serveuse aux quilles de flamand est venue
encaisser ma
bière, j'ai subitement vu la verticalité en rose. Ce qui est vertical
est beau,
dynamique et sportif.
Je me suis rappelé qu'au boulot, quand
il y a bisbille à la direction, le responsable RH sort des
organi-grammes et
colorie les carrés en bleu et les losanges en vert clair alors qu'en
même
temps, il assène les vertus de la verticalité. Pour la première fois,
je suis
prêt à peindre avec lui le même dessein.Il faut des chefs, des meneurs,
une
hiérarchie avec au bout une pelote de besogneux qui secouent le
tricotin. La nature est du même avis. Quand il pleut, quand il grêle, quand l'herbe pousse, quand les arbres grandissent, c'est vertical. En sortant du bistrot droit dans mes bottes, j'ai l'impression d'avoir trouvé un sens à ma vie, je passe devant la tour Espacité. Quel chien, rien à voir avec ces maisons basses, trapues aux allures de bassets et qui semblent se tenir la main comme des enfants peureux.
suite...
C'est certain, il nous
faut des buildings, des gratte-ciels, des tours fières et courageuses
défiant l'apesanteur.
Tant qu'à faire, je lèche les vitrines
de l'office du tourisme. J'y vois des pubs, de quoi occuper ma nouvelle
passion
verticale. Demain, je viendrai m'inscrire à des séances d'escalade, de
saut à
l'élastique et de trampoline. Fini les excursions aplaties autour d'un
lac ou
les virées horizontales qui s'empâtent d'un point A vers un point B,
vive l'axe
Z, celui de la troisième dimension.
En rentrant, je pense rallier Olivia à
la cause et au bien fait des organigrammes colorés. Je
serai N° 1,
elle, N° 2 puis les enfants par ordre de leur date de naissance.
Puis, l'accident, la panne quoi !
La théorie manquait de précision, le
vertical c'est bien mais de bas en haut, quand ça pend, on a beau
colorier
l'organigramme, c'est foutu.
Ne me reste plus qu'à me glisser sous
la couette, la queue entre les jambes. À l'horizontale. Olivia rigole
doucement. -T'en fait pas, tu vois bien que tout ne dépend pas d'un système, la Nati va gagner demain.
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Le VillageÀ l'ombre de l'olivier, l'épaisse moustache offerte au vent chargé d'essence eucalyptus, le maire fait tourner sa bouche autour d'une sardine qui, on pourrait le croire, finit de frétiller entre ses dents. Le journaliste de la RTP s'agace de devoir pêcher à la ligne un à un les mots de la carpe muette de son interlocuteur. Enfin, celui-ci finit par
délivrer à
grands coups de comment, ce
pourquoi le journaliste s'était déplacé de
Lisbonne; la lente agonie des villages de montagne prise à l'hameçon de
la
modernité.
Le maire se lustre la
moustache du
poignet et soulève sa casquette. Il cherche une phrase sans devoir
prononcer le
mot cimetière. Le maire s'enlise, ne trouve
pas la
formule un peu sexy qui ferait vendre son village aux jeunes en
particulier. Il
bredouille un truc un peu plus fun. A cet instant, une voiture déboule d'en haut depuis le virage en épingle à cheveux. La Renault prend à gauche, entame une manœuvre téméraire dans la montée si raide qui donne sur la cour, engage brusquement une marche arrière qui mène droit le cul de la bagnole à une léchée de la bouche d'un lézard prenant le soleil sur le muret. Il bloque les freins, tente un fumant démarrage en côte mais la voiture recule encore frôlant le muret et qui aurait écrabouillé le lézard s'il n'avait pas choisi la fuite.
Un voisin sort avec une corde de
secours, un autre avec des pavés pour bloquer les roues. C'est à ce
moment-là
que choisit le maçon en jeep, pour descendre et le facteur en fourgon,
pour
remonter. suite...
Pris en sandwich,
le cornichon qui conduit la Renault tente un
redémarrage qu'il espère aux petits oignons, mais se retrouve pris dans
la
salade. Les gens rigolent, les femmes pour la plus part veuves et
habillées de
noir sortent des maisons attirées par l'attraction.
Cette fois, la voiture est immobile,
elle semble mettre bas un corps dégingandé, une sorte d'escogriffe muni
d'une
glotte proéminente et d'une casquette du PSG qui ne manque pas de se
cogner la
tête sur l'arceau de la portière en sortant. L'escogriffe est en slip;
ne
pensant pas se retrouver dans une telle posture, il avait piqué une
tête dans
la rivière en aval du village pour s'y rafraîchir.
Les veuves affichent un sourire XXL;
l'une d'elles remarque l'étiquette sur le caleçon encore mouillé
"Sloggi", marque bien connue plutôt réservée aux femmes enveloppées.
Enfin, le voisin qui habite en
dessous du mur arrive en remontant son pantalon. Il vocifère
bruyamment:
Il grimpe, rouge de rage dans la
Renault grise sans rien demander, se tape également la tête sur
l'arceau mais
réussit à extraire la voiture dans un dégagement de fumée et d'odeur de
goudron
et d'embrayage rôti qui se mêle au fumet des sardines. Le
maire tient la répartie qui sauvera
sa prestation. Il ajuste sa casquette, lustre encore fièrement sa
moustache et
face au micro du journaliste, il lance : Les
hirondelles reviennent arroser la
place gaiement de leur trissement, le lézard revient lézarder entre les
cailloux du muret. La Renault peut reprendre sa route pendant que les
gens
dansent encore. Depuis, bien qu’il dut échanger sa casquette du PSG contre celle du Benfica, lorsqu'on croise l'escogriffe au village, on le reconnaît, on lui adresse un sourire amusé. Il gardera tant que le village survivra le joli surnom de "Embreagem" (embrayage). |
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Le passe du Sans-Souci Quelle joie,
quand on découvre une ville de goûter à la
gastronomie
locale. Au restaurant Le Bourguignon, qui présentait une carte
alléchante, nous
nous sommes léché les doigts. Nous avons sympathisé avec la patronne. -Vous n'êtes pas d'içi, alors ? -Non, mais avec notre accent c'est pas
trop compliqué à deviner quand même. -Pas du tout ! Je l'ai vu sur votre
carte d'identité tout à l'heure quand vous avez présenté le passe. Et
puis, le
nom de famille, Flanchebouche, ce n'est pas courant par ici. Le point
d'orgue du repas fut l'instant où la serveuse
apporta d'un pas
solennel, un fondant au chocolat piqué d'une bougie à la flamme
scintillante à
Madame Flanchebouche. -C'est offert par la maison. -À bientôt j'espère, Madame Flanche-bouche
et Monsieur. -Merci pour le dessert. -Ce n'est rien, j'ai vu sur son
passeport qu'aujourd'hui vous fêtiez l'anni-versaire de Madame
Flanchebouche. -Ça, c'est bon, mais j'peux pas vous
registrer, suis pas d'ici, sait pas lire, sait pas écrire, la dame
venir
attendre.
suite... Vous
chargez la fureur de vos embrassements : Et quand je vous demande après, quel
est cet homme, À peine pouvez-vous dire comme il se
nomme, Votre chaleur, pour lui, tombe en vous
séparant, Et vous me le traitez, à moi,
d’indifférent. tout cela avec une sincérité
si
bouleversante que la comédie sembla se déplacer de la scène vers les
gradins.
Tous ces gens qui riaient entre eux, avec, vous savez, ce petit air
supérieur
accrédité par le passe, ce fameux sésame qui certifie sa
non-pestifération. Nous sommes
rapidement retournés à l'hôtel nous
rafraîchir et puis
sans trop d'idées nous sommes retournés au Bourguignon. La patronne
toujours
rivée à sa porte nous accueillit avec un sourire si flagorneur que la
porte
elle-même en devenait obséquieuse. -Eh, re-bonjour Madame Flanche-bouche
et Monsieur et vous nous faites l'honneur d'une nouvelle visite ? Malheureusement,
son réticule était resté à l'hôtel et
Madame Flanche-bouche
fut un peu rabrouée au moment de présenter ses papiers. - Mais enfin Madame, nous sommes venus
ce midi, vous m'avez offert un dessert. -Je regrette Madame Flanchebouche, il
me faut les documents. La vache. Nous nous
sommes rabattus dans un établissement minable
juste à côté ou
à coup sûr nous avons été contrôlés par un employé sans papier. Au
moins, il
nous a laissé passer. Le
lendemain, nous sommes rentrés tranquillement. A
la frontière,
alors que nos pièces d'identité étaient encore toutes chaudes de les
avoir si
abusivement employées, les douaniers ne nous ont rien demandé. Ou
alors,
c'était à cause de l'Epoisse au marc de Bourgogne qui avait un peu
transpiré
sur la banquette arrière. De retour
chez nous, nous avons croisé les voisins.
Machinalement nous
avons esquissé le geste de présenter passe et pièces d'identité. C'est
qu'on
s'habitue si docilement à l'allégeance. Puis nous sommes allez faire une sieste et contrôler une dernière fois que nos papiers soient en règle pour envisager la possibilité qu'avec Madame Flanchebouche, nous étions bien amants. |
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L'anagramme de PierreNeuchâtel, le 13 octobre. Depuis que je sais qu'Emile Ajar et Romain Gary sont la même personne j'essaye vainement de trouver un anagramme à Goncourt; le plus proche est crouton, c'est un prix que je reçois - précédé de "vieux"'- par Olivia quand, certains matins, je me réveille grognon- Il paraît que Roman Kacew, car c'était finalement son vrai nom, créait un personnage fictif dans l'un de ces romans et en parlait comme un être réel dans l'un de ses autres ouvrages. Avec ses mots, il entretenait un écho entre ses œuvres comme le font les armaillis avec leur cor des Alpes au-delà des vallées . Oui ! Les nuits me font mal car je m'endors triste, car je pense à Pierre, car je vois en rêve Émile Ajar qui lit une de mes nouvelles et en cauchemar Romain Gary en rigoler. Dans cette nouvelle, j'avais choisi le prénom de Pierre qui en était le héros malheureux parce que l'autre héros -une chose- était un mur; un mur de Pierre. Le Pierre de la nouvelle et le Pierre plus vieux du réel; leur histoire s'embrouille dans le tourment de mes nuits. L'un des deux est virtuose de violoncelle, l'autre virtuose de clarinette et de taragot, un troisième déguisé en armailli vocifère un lugubre requiem au cor des Alpes. Laisse s'écouler les notes, laisse s'écouler la vie. Leur parcours n'a qu'une autre similitude, celle de devoir apprivoiser le silence, celui des oubliettes, celui éternel. L'aube en claire voie s'immisce comme une fin de vie et à peine apaisé, il faut déjà rendre des comptes, à peine vivant, à peine cousin, à peine amant, à peine père qu'il faut s'agenouiller devant la sentence de l'injustice. suite...
Qu'Emile Gary ou Romain Ajar écrivent à Dieu n'y changera rien
ou alors peut-être, cela réveillera-t-il le diable qui laisse croire au
temps éternel mais qui en réalité s'amuse à le court-circuiter.
Vous savez bien qu'il organise des courses où tous ceux qu'on aime prennent le départ. Mais à peine se retourne-t-on à mi-parcours que l'on peut compter ceux qui sont déjà tombés. Parmi le public, on voit aussi, la mine défaite, deux enfants à peine ados, leur mère, d'autres proches et un chien truffier terrassés cachant leur tristesse dans la banderole d'encouragement "Allez Pierre". Cette banderole que l'on avait confectionné ensemble, jadis, avec les autres cousins dans des jeux d'enfants. Et puis on s'est revu, rarement, de cas en cas pensant que chaque lendemain est aussi un jour. On se rend compte à quel point vivre est composé d'anagrammes hasardeux. Les morceaux de vie, comme des lettres peuvent changer de place pour signifier autre chose; chance, fatalité, bonheur, infortune, santé, saloperie de tumeur ou de cancer, de façon infini au risque de s'obliger à la plus humble posture. Le lac est calme ce matin. C'est à peine si l'on entend le clapotis de l'eau sur les galets. Aux dernières nouvelles, Pierre s'accroche comme un feuillus privé d'été qui refuse de rendre ses feuilles. A tendre l'oreille, par vague, le son rauque du taragot de Pierre semble habiter la grève ainsi que le concert de tous les Pierre. Ils seront toujours là comme dans nos cœurs à répandre en musique leur anagramme; leur prière. |
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