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La Corona



Je tape la boîte de médoc sur la paume de main. Elle est vide. Ne sort en saccade que sa notice moulée dans la forme du carton. Je la déplie comme une carte géographique. Il n'y a ni Nord ni Sud, que des océans de langues. En français, il n'y a que quelques lignes. Posologie. Un comprimé par jour (ou pour une personne de moins de 50 kg : 1,5 mg/kcog/j). la prise est à débuter le jour de l’arrivée dans la zone à risque et à poursuivre 4 semaines après avoir quitté la zone impaludée. Merde. Le transistor distribue une chanson de Cabrel.  Elle dit. /* Depuis le temps que je patiente/ Dans cette chambre noire/ J'entends qu'on s'amuse et qu'on chante */ Il est minuit moins le quart, il fait 38°C. J'entends déjà bzz, bzz. Cette nuit encore, je ne dormirai pas. Le siphon de la douche est bouché. Ça sent l'égout. Du pommeau, de l'eau s'égoutte. Un flop flop entêtant. La lumière tangue. Ils tournent autour. J'allume une spirale à la citronnelle. La lumière flanche et j'attends la fin de la nuit seul avec la chanson de Cabrel. /* Au bout du couloir/ Quelqu'un a touché le verrou/ Et j'ai plongé vers le grand jour */ Au déjeuner, Alejandro me raconte les nouvelles, Alvaro est mort, il était vieux mais Amada est née. Les gens ont peur, il restent chez eux. Mais ce qui n'a rien d' homme garde sa loi. Les bêtes restent dehors. Je n'avais pas faim, je n'ai rien pris du déjeuner. Des gouttes de sueur perlent au creux de mes reins. Je suis fiévreux. J'entends psalmodier des olé. /* J'ai vu les fanfares, les barrières/ Et les gens autour */ J'ai passé ma nuit à attendre le jour, je passe le jour à espérer la nuit. Le bzz, le flop. Sans Nivaquine, le mal va empirer. Ils vont s'emparer de mon corps, narguer mes anticorps. /* Dans les premiers moments j'ai cru/ Qu'il fallait seulement se défendre/ Mais cette place est sans issue/ Je commence à comprendre */ Sales bestioles flanquées d'antennes. Si ténues qu'elles passent les mailles de la moustiquaire. Le lendemain matin Alejandro pose le déjeuner devant la porte avec un mot. Il vaut mieux que tu restes confiné. Manuel est mort, mais Inès est née. Écoute, Maria chante pour toi. /* Ils ont refermé derrière moi/ Ils ont eu peur que je recule/ Je vais bien finir par l'avoir/ Cette danseuse ridicule/ Est-ce que ce monde est sérieux? */ La fièvre ne fléchit pas. J'ai la tête prise dans un étau. Je respire mal. Je ne sens plus l'odeur des égouts. La spirale consumée de citronnelle a brûlé aussi mes sens. J'étouffe, je délire Cabrel, tu comprends; pareil aux paroles d'une rengaine sans espace et sans paragraphe. Les fins rayons du soleil traversent

 
suite...


les stores. Ils visent ma nuque. Ils désignent leur victime comme le mayoral t'avait choisi, taureau. Entre deux lames de jalousies, j'entrevois le ciel si bleu /* Andalousie je me souviens/ Les prairies bordées de cactus */ Je suffoque sous ton haleine, taureau. Je rassemble mes forces pour le dernier paso doble. Je cambre mes reins et plie la nuque. Avec le reste de grâce qui me reste, j'arme ma cape couleur de lie de vin. Ils me tournent autour, je les entends. Je plante mes banderilles spasmodiquement, au hasard. /* Je ne vais pas trembler devant/ Ce pantin, ce minus!/ Je vais l'attraper, lui et son chapeau/ Les faire tourner comme un soleil */ Je n'ai plus la moindre chance, moi le héros. Hier encore au Paseo, porté en triomphe, je faisais la fierté des miens. Les gens parlaient. /* Ce soir la femme du torero/ Dormira sur ses deux oreilles/ Est-ce que ce monde est sérieux? */ Maintenant, j'ai froid. Je m'emballe dans le verso de ma cape. Elle a pris la couleur d'un linceul. Je m'effondre. Je coule dans le sable de l'arène. Ils sont devenus mes hôtes sans rien demander. Caché sous ma peau, ils se sont rappliqués il se sont répliqués. /* J'en ai poursuivi des fantômes/ Presque touché leurs ballerines/ Ils ont frappé fort dans mon cou/ Pour que je m'incline/ Ils sortent d'où ces acrobates/ Avec leurs costumes de papier?/ J'ai jamais appris à me battre / Contre des poupées */ Ton épée de corne sur ma trachée, je suis à ta merci, taureau. Je vois ton œil en coin. Ton regard noir reste curieux. Le sang chaud de ton épine coule sur ma joue. Se mélange à mes larmes. Tu piaffes convulsif, arquebouté sur ton jarret. Un liseré humide sur ton museau annonce ma fête. Mes poumons sont secs comme une prose sans espace. Tes muscles tremblent, tu n'as plus qu'à décider.

   Sentir le sable sous ma tête
   C'est fou comme ça peut faire du bien
   J'ai prié pour que tout s'arrête
   Andalousie je me souviens

 
  Mais, Ô taureau, ils ont plus de cornes que toi. Alejandro est mort, c'était mon ami, il n'était pas si vieux mais Esperanza fille de Vida est née.

  Je les entends rire comme je râle
  Je les vois danser comme je succombe
  Je pensais pas qu'on puisse autant
  S'amuser autour d'une tombe
  Est-ce que ce monde est sérieux ?
  Est-ce que ce monde est sérieux ?

   Si, si hombre, hombre
   Baila, baila
   Hay que bailar de nuevo
   Venga

 

A leurs pieds, je vivrai heureux


 

  Mes bâtons de randonnée chinois m'ont lâché. Ils étaient légers, vert sapin et télescopiques. Je ne les ai utilisés qu'une seule fois. Par chance, je déniche au garage, une vieille canne en pousse de châtaignier légèrement flambée, équipée à son extrémité d'une virole avec son pic; qui a dû appartenir à mon grand père.
  Est gravé à la gouge à hauteur de sa courbure,  un edelweiss et un mot en allemand que je n'arrive pas à déchiffrer; sans doute le nom d'une station touristique. Mon grand père qui voyageait beaucoup ramenait souvent des souvenirs de ce type. C'est décidé je lâche le chinois qui m'a lâché et, du grand-père décédé j'étrenne le bâton pas fâché.
-Olivia, t'arrive ou bien ? Je suis prêt, moi.

   Je jette un coup d'oeil sur les nouvelles du monde sur mon mobile coréen en attendant. Corona encore, confinement toujours. On doit faire venir des masques d'Asie car on ne fabrique plus rien chez nous. Même pas des produits de première nécessité comme les bâtons de randonnée !
   Corollaire de la vie en couple, ces éternelles minutes ou l'un des conjoints trouve subitement plein de petites choses à faire juste avant le départ, alors que l'autre se retrouve à poiroter au volant de sa voiture japonaise.
   J'en profite pour peaufiner le parcours de la randonnée qui s'annonce spectaculaire. Et le beau temps va être de la partie.

   Après les habituelles anecdotes -nous avons  dû retourner à la maison car Olivia avait oublié d'éteindre le fer à repasser allemand, et au prix de l'électricité enrichie à l'uranium du Kazakhstan.. - et moi j'avais zappé le litage des cornichons hindous dans les sandwichs. Puis un bref arrêt, question de faire le plein d'essence saoudienne dans une station britannique, et nous touchons enfin le décor grandiose et pleinement indigène des Préalpes fribourgeoises.

   Le parking est presque vide. Seul un couple achève de se préparer plié en deux dans le coffre de leur voiture. La dame en doudoune paraît enrhumée et toussote un peu. Elle se mouche à plusieurs reprises. Lui, un vieux monsieur, s'asperge à l'anti-tiques, à l'ancienne, à l'huile essentielle de géranium. Il presse sur sa télécommande, le coffre de la berline se referme et laisse apparaître un large autocollant "ÉOLIENNES, NON MERCI"
  

   Rapidement, engagés dans les sentiers pentus, les senteurs des sous-bois se disputent mes trous de nez avec celles émanées par Monsieur Géranium parti un bon quart heure avant nous en compagnie de Madame Doudoune.
   Je préfère marcher d'un bon pas à un rythme régulier. Je me sens plein d'énergie en fait; la batterie chargée à bloc par un léger courant d'air à l'essence de chlorophylle et de résine d'épicéas. Etrange pays que le nôtre, pauvre et  indigent en matière première -autre que la double-crème de Gruyère- et  pourtant capable de générer un sentiment de satiété comme si son sous-sol regorgeait d'un infini  combustible. Et cela, nous avons fini par le croire. Mais sur nos Monts Indépendants que peut-il nous arriver ? Et le "pieux" clamé à chaque strophe l’hymne national est-il devenu celui où l'on s'est endormi ?

   Olivia profite de chaque enjambée, goûte à tous les râteliers de verdure. Se mire dans  les champs de narcisses qui semblent murmurer en écho "Hélas ! hélas ! Nous ne serons beaux qu'un instant". L'oeil pétillant de plaisir,  elle met en boîte ces si belles images.
   J'accélère, je joue à la marelle tracée par les racines. Vers le ciel, je cabriole à cloche-pied par les cases clair-obscures que le soleil fait valdinguer sur les feuilles mortes au travers de l'épaisse charmille.
   Puis apparaissent les cimes et les sommets rocheux -appelé ici Vanil- et sur l'autre versant on reconnaît le Moléson.

   Tous les deux-trois kilomètres, je découvre un mouchoir en papier jeté en chiffon sur le sentier. Petit Poucet des temps modernes, Madame Doudoune conte une nouvelle fable où l'héroïsme d'un geste désespéré devient celui d'une couardise désespérante. J'avoue, en ce jour de corona-virée, ne pas oser ramasser le détritus avec les mains; je l'embroche avec le pic de ma canne.

   Au loin, un coucou scande son unique refrain.

   On trouve un coin idéal pour pique-niquer. La vue s'étend, je m'étend et Olivia s'étend dans le pré fleuri, confondue dans les boutons d'or et d'argent, elle porte sa plus belle robe. On s'alanguit quelques instants, bienheureux et béats comme des Suisses. De tous  temps pétri d’humilité, notre peuple a fini par en tirer un orgueil irraisonné. Si fier que tout soit en ordre, si fier d'avoir fait le boulot qu’il n’y a plus rien à changer, inconscient du monde qui bouge et qui va finir par nous oublier. T'avais raison Hugo, "La Suisse trait sa vache et vit paisiblement".

   Au loin, un coucou scande encore son unique refrain.

   L'après-midi, nous rencontrons le docteur Guy, de Morges.  Un jeune septuagénaire portant culotte-courtes. Il ressemble à un enfant en course d'école. De bonne humeur, sage, propret et le visage crémé comme lui aurait recommandé sa maman. Il fait quelques commentaires sur la pandémie, puis comme s'établissent les nouveaux codes d'hospitalité post-corona, il nous propose un masque.
 - J'en ai plein mon sac.
   Rapidement, il se met à parler de sa passion pour la montagne. Avec son accent d'Lôzanne, il décrit quelques-unes de ses  innombrables excursions alpestres. Quelquefois, il marque le pas, s'arrête un instant et me toise de façon bizarre. Au passage d'un portail, il me fixe encore au niveau du ceinturon, je suis mal à l'aise et commence à me poser des questions sur l'orientation sexuelle du docteur Guy.
-Passez la-moi, s'il vous plaît !
Cette fois, je comprends que c'est ma canne qui l'intéresse et rien d’autre.
-Voyez-vous, je reconnais ce sigle gravé sur la crosse. C'est celui d’un village touristique que je connais bien, trop bien peut-être.
Il raconte:

   Pour ses trente  ans de mariage, il avait organisé une randonnée au Gantrisch avec son épouse. De bon matin, ils étaient partis à pied sur les chemins. Ils avaient passé le Rütiplötschbrücke, ce pittoresque petit pont de bois qui traverse la Biberze. Regardes !  avait dit sa chère et tendre, il y a une inscription en allemand sur le fronton du pont <que le ciel me protège des dangers de l’eau>. Sans imaginer qu'il s'agissait peut-être d'un avertissement, ils avaient continué leur route. Mais effectivement un orage éclata, assez bref mais violent. A un passage pierreux et étroit que l'ondée avait rendu glissant, sa tendre moitié dérapa, son crâne se fracassa sur un caillou pointu. Les secours n'avait  rien pu faire. Depuis, le docteur Guy, chaque fois qu'il le peut, à pied, en raquette ou en vélo, se rend au Mont-Tendre en hommage, car c’est la haut, à 1679 mètres d’altitude qu’il s'était enthousiasmé avec tellement de  fougue sur les paysages doucement mamelonnés que sa future épouse lui avait fait découvrir ce jour-là.
-J'y suis allé au moins trois cent fois !



 
suite...



   


On sent, le docteur ému. Il ôte son sac à dos et fait mine de chercher quelque chose. Plié en deux, comme en enfant pris en faute, il s'essuie les yeux discrètement. Se relève avec contenance, des bananes dans les mains.
- Ça vous tente ?
   Puis, nos routes doivent se séparer. Suite à la pandémie, on s’est rapidement habitué à ne plus serrer les mains lorsqu'on rencontre quelqu'un. Mais au moment du départ, c’est plus difficile; on a envie de toucher la personne avec qui il s’est passé quelque chose, de témoigner par le geste du bon moment passé.
- Toujours pas de masque ?
   Le docteur en culotte-courtes  prend sa propre direction. Demain, il ira en pèlerinage  au Mont-Tendre. Je lève ma canne en guise d’adieu.

   Vers 17h30, la fatigue se fait sentir, on commence à regarder ses pieds plus que le paysage. C'est à peine si on voit le panneau -une simple fourchette dessinée sur un carton- indiquant le chemin de la buvette d’alpage, qui parait-il, est charmante avec une vue qui fait tourner la tête. Après souper, il ne restera qu’une petite heure de marche pour retrouver le parking. Que ce fût beau, sentir ses cinq sens dans le bon sens, aéré, avec ce sentiment de léger flottement comme un nuage ou plutôt un soufflé au fromage qui a bien levé.

   A partir de là, à quelques minutes du repas, le soufflé retombe avant même de l’avoir entamé. La réalité de la vie, l'inconséquence de la vie...

   Le dernier tronçon est bien raide. On entend plus le coucou. Par ici, la montagne fait la grimace, elle tire des langues de glace des Vanil; les derniers névés. Tout-à-coup, devant nous se dresse vilaine, arborant sa toute-puissance par la laideur qu'elle impose, une antenne 5G. Amarrée sur une cabane de cochon construite  par des cochons, elle jubile; voir le peuple prosterné à son pied en train de  télécharger des séries vidéo en quelques millisecondes l'incite à bander son mât vérolé des plus ostensiblement.

   En bas du petit escalier en bois qui mène à la buvette, on distingue encore le sommet de l'antenne qui dépasse d'une colline. Pourquoi autorise-t-on si docilement l'installation de ces tas de ferrailles ? Non aux éoliennes disait l'autocollant sur la voiture de M. Géranium, celles-ci ne bénéficient  visiblement pas des mêmes passe-droits. Pourtant, j'aime leurs élégance, la finesse de leurs pales. En plus, elles incarnent la volonté de prendre les choses en main. Faudra-t-il combien de COVID pour que l'on réalise ce vide, notre dépendance totale. Je pousse une bouffée d'exaspération saturée de CO2. Mais déjà, je dois retenir mon souffle, estomaqué face  à ce que stipule l'affiche qu'Olivia vient de remarquer. Ils ont osé ! A partir d'aujourd'hui nous devrons payer l'air que l'on respire. 
       "Masque obligatoire. CHF  3,50 pce”

Ben merde !

   La patronne du chalet désinfecte les tables. Plus exactement, elle fait pschit-pschit à la volée avec son atomiseur comme recommandé par les autorités, sans plus de conviction comme si elle agitait un spray anti-moustique.

   A peine assis, le dzodzet du chalet, par une habile pirouette explique comme si on  avait le choix, que pour boire et manger on peut “si on préfère, si y’a personne autour” descendre le masque.

   A la table d’à côté, Monsieur Géranium et Madame Doudoune finissent leur fondue au chèvre, mi-masqué. Madame éternue, elle ne sait que faire du mouchoir. Elle nous reconnaît, elle  fait un petit signe la main. Je lève ma canne ou restent accrochés des lambeaux de mouchoirs embrochés pendant le périple.  Gênée, elle enfouit précipitamment son mouchoir  dans la poche et son regard dans le vide.

   A une autre tablée,  des jeunes filles rigolent à pleine dents. Le patron en bredzon, debout sur l’étroite galerie émet ses witz à la cantonade. Vêtu de sa belle chemise d'armailli,  droit comme une antenne 5G, prenant le pittoresque en otage, il émet des commentaires venus du moyen âge où la femme n'est  bonne qu'à rester aux fourneaux. La réponse en  rire de ces jeunes filles me surprend, ou alors maîtrisent-elles le sens de dérision  mieux que moi.

  Cette ambiance particulière nous a coupé l'appétit. Pour couronner le tout, Olivia me reproche d'avoir mis des cornichons dans le sandwich, qu'elle n'aimait pas, que ça faisait la centième fois qu'elle le répétait.
   Pour finir sur une note  positive, après une si belle randonnée, on se commande des meringues à la crème double. J'engloutis la mienne en quelques secondes. Ne reste qu'une seule miette. Olivia préfère la crème, elle flanque sa meringue dans mon assiette. La miette représente alors 1% du dessert. J'y ajoute une, puis deux , puis trois autres miettes catapultées hors de mon assiette. Les miettes représentent 3% cette fois. Olivia se ravise, ça à l'air trop bon, elle récupére la moitié de sa meringue. Je réalise que la proportion de mes miettes  indigènes est passée à 15% , exactement comme les éoliennes si un jour, on arrivait à réduire notre consommation totale d'énergie.

   En partant, M.Géranium vient nous saluer, madame est partie devant sans faire de faux semblant.
-Elles sont bonnes ces meringues ?
Il me tend la perche, je lui explique la nouvelle théorie des miettes et ne peut m'empêcher un sourire au moment où je lâche : "exactement comme les éoliennes". Après s'être débarrassé de son air embarrassé, il se présente; il est chef d'une petite entreprise. Il a dû licencier la plupart de son personnel à cause de la crise. J'avais perdu ma bonne humeur, cette fois j'ai carrément le cafard. Je posterai le récit de cette journée  aux personnes qui aiment lire mes histoires demain. J'ai pas envie d'user des services de la grosse antenne qui semble avoir donné du "ça va pas  le chalet " aux gens du chalet.

   Nous quittons la buvette, libérés de  ces masques anxiogènes. Nous profitons une dernière fois du paysage marbré  de mille merveilles avant de redescendre dans la vallée.
   Très loin, sans doute où le soleil couchant forme un agrume et se noie dans son orangé, la fleur crépusculaire d'une éolienne agite ses pétales au gré d'un air désabusé.



 

Redondance




   J'ai déjà le mouton de ton frère, il ne faut qu'un oignon et une aubergine sinon nous avons tout pour la ratatouille. 

   Pour la bonne pâte qui va faire les courses, Raquel compte sur moi. Et prend quelque chose pour le dessert. Autre chose que des bananes ! 

   J'y vais en vitesse, en salopette,  en schlapp, en snobant le passage à la salle de bain;  à cette heure il n'y aura personne.


   En cinq minutes, je remplis mon cabas dans mon caddy. Et encore, je dissous quelques secondes dans le doute à choisir entre les mille-feuilles façon Tricatel et le duo de caracs glacés à l'emballage plastique.  Et puis, ils avaient de nouveau changé de place les Toffifee.


   Je file vers les files à la caisse les yeux cloués au sol; surtout ne croiser personne que je puisse connaître. C'est bien, il n'y a pas trop de monde. J'en suis à hésiter entre les tic-tac et autres schleck entassés sur le présentoir alors que la carte bancaire de la dame de devant est refusée pour la deuxième fois quand j'aperçois la copine de Raquel sur la file d'à côté. Plan d'urgence. Un, tourner la tête, deux aller n'importe où pour ne pas lui tomber dessus. J'abandonne mes principes de protection du travail pour les caissières en voie de disparition et me dirige comme quelqu'un qui a la vessie pleine, à toute vitesse vers l'accueil automatique.

   Bien sûr, j'ai oublié de peser l'aubergine et pour éviter un éventuel avocat, je préfère à la balance retourner. Je n'aurai pas dû !


   Cette acariote de copine s'était trompée de yogourt et était revenue à l'étal, nous évitons  de justesse un choc frontal où l'airbag ne s'est pas déclenché qu'au profit d'un mutuel air con. Surtout moi. Je me rappelle de notre pitoyable rencontre à nouvel-an. Puis, le dépannage de sa camionnette en pleine nuit par -20°C où je m'étais gelé les pattes. Le delco, c'est toujours le delco sur cette marque de char. Je ferme les yeux, respire  en pleine conscience, le diaphragme quand même un peu crispé. Les boules. Les hypocrites salamalecs. Elle aussi chausse des schlapp. Pour la première fois, je la trouve sinon jolie, autant mignarde qu'une 

ciguë peut l'être. Elle commence par un compliment, c'est mauvais signe. S'en suit un retroussement de la narine droite, elle va me parler de mon livre, c'est sûr. J'ai lu tes derniers textes sur ton site, j'ai bien aimé le long Gris, j'y ai retrouvé l'ambiance que mon père, immigré du Piémont dans les années soixante, nous racontait quand j'étais petite.


   Arqué sur mon caddy, juste en dessous de la pancarte "épices et condiments", il ne me reste plus qu'à attendre tout le sel de ses sarcasmes.

-Fais gaffe au plafonnement !

-?

Oui, tu as à peine écrit un livre nouveau et livré quelques nouvelles et v'là que tu te répètes.





 
suite...

   C'est normal que tu reviennes sur des thèmes de prédilection, mais de là à ressasser tes propres phrases, à te citer toi-même, ça sent l'essoufflement. Tu record' a-t-elle articulé avec un vague accent anglais. Tu zozotes, je sais pas moi, voyage, ouvre tes tiroirs, lis d'autres livres. Moi, par exemple je suis en train  de lire George Orwell, je peux te dire qu'il savait faire montrer à ses personnages ce qu'il avaient dans le slip, rien à voir avec tes bavardages de gentils farfadets.


 Je me suis toujours demandé comment cette camionneuse pouvait s'entendre avec Raquel. Sans doute, son franc-parler désarçonnant cache-t-il une âme sincère, et son aplomb un équilibre précaire.

    Les haut-parleurs du magasin annoncent des prix cassés au rayon lessive ce qui relativise à point nommé la comparaison entre les coloris flamboyants des pages d'un George Orwell et mon style modestement délavé. 

   Je prétexte un soudain besoin de Persil lave plus blanc et une bouteille de Madère pour le jambon de demain pour me sauver.


   Au parking, à peine installé au volant, cojitant, en train de me demander si cette casse-pieds n'avait pas un peu raison, j'entends qu'on frappe sur les vitres. Non, c'est pas vrai, encore elle !

-Dis, j'arrive pas à démarrer mon car - elle appelle sa fourgonnette défoncée, un car - t'as pas cinq minutes ?

-Le delco, ma belle, le delco. Pardonne-moi, ça fait un peu redondant, mais je crois l'avoir déjà répété.



Le bonheur est dans le pain



Cher.e.s ami.e.s, 

   Nous entamons nos vacances, avec Olivia, en Dordogne à Roupillac, ce village au nom légèrement imaginaire, pour nous reposer et y laisser ronfler les tracas de la vie régulière et laisser derrière nous ces longues soirées d'hiver  à regarder "Le bonheur est dans le pré" sur M6, la F1 sur F2 ou rien de neuf sur W9. Quels bienfaits que de troquer ces programmes télévisés contre ceux, si rassérénants, que la nature imagine.

  Mais pour bien comprendre un endroit, ne faut-il pas y marcher dessus avec les pieds, sauter sur ses sentiers, boire ses rivières, inhaler sa campagne, se racler la gorge de son arrière pays, peut-être même cracher par terre pour ne pas succomber tout de suite  à l'ivresse des paysages comme on le fait quand on déguste des bons vins.

  Le moindre vestige repéré sur un sentier vicinal peut à tout moment  susciter un émoi. Un oiseau mort gisant entre deux racines entraîne une enquête, déchaîne son lot de questionnement alors qu'une volaille étiaffée en strates rougeâtres sur une autoroute encourage surtout à ne s'en poser aucune et encore moins à vouloir chercher des réponses.

  Et ce crottin encore fumant sort-il du cul d'un bourricot croulant sous le bât chargé d'énormes paniers de noix ou de celui du destrier d'un chevalier errant depuis le moyen âge allant en ces châteaux découpés dans le ciel bleu roi, narcissiques au point de se pendre dans les falaises pour se mirer dans les méandres de la Dordogne. Quel architecte troglodyte et un peu fou, aura cloué  ces décors à ces parois de calcaire jaune, ces autres châteaux, ces chapelles pour des siècles entiers.

   Maintenant que le crottin a refroidi, je comprends que le preux chevalier errant, avide de faits d'armes a bien terminé l'oeuvre de son lointain cousin manchois, et avec l'aide du progrès, a détruit tous les moulins à vent qui virevoltaient encore sur chaque colline.

   Il aura enlevé son heaume, se sera gavé de fois gras et d'une lichette de pain, goulotté en torrent le vin âpre de Bergerac. Assis sur son cheval comme sur un trône, il aura considéré son fait, émis un gros rot. Son destrier aura commis par l'arrière ce que son maître venait de faire par l'avant se délestant ainsi d'un souvenir. 

  Puis, l'équipage aura disparu pour un temps en dodelinant le train. Puis, le crottin s'est fossilisé.  Et là, mes bons amis, vous trouverez invraisemblable comme moi, qu'à l'école, on nous ait mis dans la tête que l'histoire commençait avec l'apparition de l'écriture alors qu'ici, nos ancêtres, depuis longtemps, avaient inventé un art, une sorte de cinématographe rupestre encore visible dans des grottes obscures où l'odeur de grabon d'ours remplaçait  avantageusement les horribles effluves de pop-corn d'aujourd'hui.

   En fait, en Dordogne, tout se confond. L'histoire, la préhistoire, la réalité, les fables semblent se broyer entre les meules d'un moulin mu par le temps.  

  Tenez, pas plus tard que hier, nous avons croisé un nain. Un nain magnifique, bien proportionné, pas plus haut qu'un mètre. Sans bonnet, mais avec de la barbe, de bonnes joues et un regard rieur. Il habite justement un moulin - à eau cette fois -  qu'il a remis en état. Comme un forçat, comme ses congénères de légendes, il a remonté de la source sous-terraine des tonnes de calcaire, reconstitué le rouet équipé de pales qui feront tourner le mât entraînant les meules de silex. Le petit-homme, tout de même âgé, saute et rebondit sur sa vieille installation, puis on entend des bruits rauques, des craquements, un auget vibre doucement d'un coup, la mouture s'échappe d'un tube et s'épand lentement dans une sorte de pétrin. Le nain, un peu magicien, égrène  la mouture entre pouce et index pour en mesurer et régler  la texture à l'aide d'une manivelle. Puis, il ouvre un énorme buffet ou tourne une espèce de moustiquaire aux mailles de plus en plus serrées. Elle tamise le blé moulu, d'un raffinement grossier à une fine poussière  blanche, d'une belle poudre de pain assurant le goût et la digestion du gluten à une (trop) fine poudre de perlinpinpin sans plus de qualités nutritives, insipide, favorisant l'intolérance au gluten.

   Le joli nain, décoré d'un liseré de farine sous la paupière nous offre un jus de pomme pas du tout empoisonné. Quand arrive Blanche-Neige, son épouse, je suis un peu déçu; elle a mal vieilli la pauvre, vivre longtemps heureux et avoir beaucoup d'enfants entraîne certaines séquelles.

   Le soir même, par contre nous assistons à la fin d'une légende. Pourtant, tout avait bien commencé, nous nous arrêtons pour manger sous une irrésistible - d'après Olivia en tout cas - tonnelle fleurie, une jolie terrasse garnie de lauriers roses et de verveines rouges . Et puis là tout s'écroule, l'image du service hôtelier à la française et ce qui est possible de servir dans l'assiette au pays de la gastronomie. Nous aurions dû nous douter de quelque chose, le village s'appelle Larnac.


   Nous avons encore à l'oreille le murmure de l'hymne au bon pain et voilà ce qu'on nous flanque, une baguette si sèche qu'elle se désagrège au toucher comme si elle avait passé dans une termitière. D'ailleurs, le repas dans son entier a dû passer dans une termitière , rien n'est beau, rien n'est bon. Se surprendre à écouter davantage les discussions des tables voisines qu'à laisser fondre le foi gras au fond de sa gorge en est bien la preuve. Faut bien dire, que contrairement à notre repas, les échanges de la table d'à côté sont particulièrement savoureux. Chut...c'est leur première rencontre.


 
suite...






   Lui, céréalier à Farignac, un solide bonhomme de la cinquantaine dont la morphologie a été étudiée pour tenir en équilibre son énorme bedaine. Il a enfilé une chemise à manches courtes, bleue passée. Neuve certainement, même si embrioché dans un jean acheté au Super-U, on pourrait penser qu'il est né déjà vêtu de ces habits-là. Il est rasé de près et semble avoir évité le piège de l'after shave bon marché mais il a gardé intact dans ses narines grosses comme des lucarnes de navire, une abondante pilosité comme s'il s'agissait d'un jardin auquel on touche pas.

   Elle, éleveuse de canards à Foigrac, une dame va-t-on dire longiligne et assez maigre, porte de façon altière une robe en nylon imprimé fleurs. Elle laisse flotter sur son  front ce que les cacatoès à huppe portent sur la tête, une sorte de mèche blanche entre cheveux et plumes qui s'anime lorsqu'elle bouge la tête.

   Sitôt arrivés, en attendant que le garçon les place, lui a tenté une approche audacieuse excluant toute hypothèse d'un simple comité de l'interprofession périgourdine de la volaille. Prétextant se mêler les pinceaux sur un pot de fleurs, il - Eric et Patricia, nous apprimes leurs prénoms un peu plus tard - s'approcha, rasant de son gros ventre le flanc de Patricia et passa  furtivement sa main sur le bas de son dos, voire même en-dessous d'un geste déplacé mais qui selon la perspective qu'il nous était donné d'avoir pouvait paraître au contraire rudement bien placé. Patricia, stoïque, sentimentalement au pain sec depuis belle lurette trouva dans cette posture invitation, enfin, au festin attendu du gras de la vie; elle ne s'effaroucha pas le moins du monde.

   Maintenant, les scènes se succèdent où l'on ressent toute la solitude et la détresse des paysans d'aujourd'hui isolés souvent  dans leur domaine situé loin de tout à trimmer du matin au soir. 

   Patricia raconte comment Gilles, seul voisin  et ami d'enfance avec qui elle a partagé tous les coups durs avait cessé de lui adresser la parole du jour au lendemain quand il a rencontré sa compagne. Ventru, mais pas insensible, Eric tend sa main, elle s'y raccroche brièvement et se ravise. Eric parle de sa nouvelle acquisition, une moissoneuse-batteuse flambant neuve. Il lui promet de faire un tour ensemble, si ça marche entre nous ajoute-t-il. Ils sont main dans la main cette fois. Elle décrit son élevage, parle, comme s'il s'agissait d'un enfant de sa vieille oie qui malgré une "grosse histoire" lui tient toujours compagnie. On ne comprend pas tout.

   Puis, sonne le portable de Patricia, le point d'orgue de la soirée. C'est un fournisseur de graines qui n'a pas pu livrer à temps. Mettez-les au fond du jardin a-t-elle dit. A ce moment, mes amis, quel instant de grâce. Vous auriez vu la félicité de son visage et la façon dont sa frange se mit à balancer comme une branche de fruitier chargée quand elle a pu dire parce que cela ne lui arrivait jamais :      "Je ne serais pas de retour avant onze heures ce soir...". Puis tout le réseau de la téléphonie mobile de la région s'est arrêté  laissant le maximum de bande passante comme une haie d'honneur et laisser passer le bonheur inouï et solennel qu'elle avait dans la voix. Dans sa vie de travail et de renoncement, combien de fois avait-elle pu prononcer ce sous-entendu exquis : "...peut-être plus tard selon les circonstances".

   Il est onze heures, cette fois Patricia et Eric se pétrissent le bras comme on le fait dans la maie d'un bon pain. Ils se nourrissent réciproquement de tendresse, le coude de l'un enfoui dans la main présentée en boisseau de l'autre. Si intensément que ça sent le levain. Que même pourvu de la plus prude des imaginations il faudrait être gavé de trop de bonne chaire pour ne pas distinguer dans leurs regards - de l'homme surtout - de lourdes meules de pierre, celle plus ou moins dormante du dessous et celle mue en ballet tourniquant du dessus, broyer le blé et laisser s'échapper en saccades la farine et le son de par les rainures du caillou.

   Je règle la note du resto un peu comme une redevance TV, en rouspétant mais en se disant qu’il faut bien soutenir ce genre d’émissions en directe. Nous partons nous coucher, il reste un peu de route. Olivia tient absolument à faire le tour de l'établissement pour se persuader qu'une équipe du "bonheur est dans le pré" n'est pas en train de filmer la scène pour un épisode, cette rencontre d'anthologie.

   Arrivé à notre gîte, impossible de fermer l'oeil. Dans la chambre, une plume de cacatoès virevolte dans un nuage de farine et vient se poser sur l'édredon sans faire de bruit car comme le nain l'avait si bien raconté, la farine n'a plus de son.

Nous nous réjouissons  de vous revoir bientôt.


Le Musso du rocher de Tablettes


 Enfin ! Après la quatrième tentative, j'y suis. Quel panorama, c'est magnifique.

    La première fois, j'ai crevé à 200 mètres de la métairie du Grand Coeurie. J'avais besoin d'eau pour cerner la fuite, voir le filet d'air qui s'échappe en glouglou par le trou de la chambre à air. Il y avait un abreuvoir à proximité, j'ai donc pu rustiner allègrement. Du coup, je me suis senti obligé d'aller prendre une consommation. Ça sentait tellement bon le coquelet grillé au four que je n'ai pas pu y résister. 

    Ensuite, la patronne s'est mise à raconter l'histoire étonnante de la métairie. L'ancienne ferme brûla, puis fut rachetée et reconstruite par le fondateur de la marque de montre Zénith. Mi-ferme, mi-usine perdu dans la montagne, cet agrégat de maisons où la couleur du béton domine fait penser à un poste frontière où, si nous  étions en Écosse à un château mystérieux cerné par les auréoles  d'une brume automnale.

  Le patron a offert comme digestif une gentiane maison. Par solidarité avec le glouglou de ma chambre à air, j'en ai repris une pour la route.

    On avait beau être chez Zénith, je n'ai pas vu l'heure passer. Bref, j'ai fini par appeler Olivia pour qu'elle vienne me chercher. J'ai fait montrance d'une joyeuse lucidité, elle a fait remontrance de mon état d'ébriété. J'ai certainement dû crocher sur un mot à l'insu de mon plein gré.

    Évidemment dans la voiture, le trajet du retour, à part un ou deux "Tais-toi, maintenant ! " s'est déroulé dans un silence asphyxiant. Et bien sûr - je décris ici une scène que les  amateurs de gentiane doivent connaître - sitôt rentré, j'ai eu droit au lit à part dans une pièce à part. Si ça n'avait tenu qu'à elle, Olivia m'aurait envoyé en quarantaine dans une maison à part. Puis, je me suis endormi dans un monde à part.

    La deuxième fois, pour éviter toute tentation de coquelets grillés principalement, je suis passé par dessous, par Brot-Plamboz et grimpé le becquet de la Plature. Mais à peine sorti de la forêt à hauteur de La Frêtreta, un orage diluvien a éclaté. J'ai du appeler Olivia. J'ai pu joindre le col de la Tourne trempé comme une baleine. Gentleman aux pieds palmés, j’ai invité Olivia au resto sis juste-là comme un cou sur son col. A vélo, on voyage léger, j’ai eu juste de quoi lui offrir une croûte au fromage; la royale tout de même. J'ai dit clairement  "Non" quand le patron est arrivé, une bouteille de gentiane à la main.

    La troisième fois, fort de la parfaite connaissance du trajet acquise, j'ai testé quelques raccourcis, le premier m'a fait perdre une demi-heure à pousser mon VTT entre les racines et les ronces d'un forêt hostile. A certain endroit, je fus écœuré par l'odeur de résine puis par le triste spectacle de conifères qui séchaient sur pied par dizaines, livrés à une armée de bostryches. Pour les épicéas, ça sent décidément le sapin ! Puis, à faire l'impasse sur le chemin connu et me retrouver dans l'impasse de ceux inconnus, à slalomer entre les gentianes sur des pâtures arides marquées par le sabot des vaches, je me suis éreinté. Fatigué, presqu'à bout de ma réserve d'eau, j'ai préféré rebrousser chemin. Au moins, cette fois je n'ai pas dû appeler Olivia. Et puis, j'ai pu observer une autre jolie biche qui broutait sous un bosquet avec ses deux faons. J'ai croisé un écureuil également.

   Mais cette fois j'y suis bel et bien au Rocher de Tablettes. Et ça vaut le coup d'œil. On voit au fond les Alpes avec les trois sommets les plus célèbres des Alpes bernoises. Je comprends enfin une vieille  expression de mon grand-père. Il résidait à la Ferrière ou l'on parle une langue étrange: le französischetuch, les phrases commencent en français et se terminent en suisse-allemand et inversement. Pour l'expression : Quand l'Eiger regarde trop la Jungfrau, le Mönch se fâche, elle devient plus explicite en français vrai. Quand l'Ogre regarde la Vierge, le Moine se fâche. Il existe, paraît-il, des versions bien plus graveleuses mais mon grand-père ne me les a jamais enseignées. 

   Il arrive que l'imaginaire collectif écarte les lieux-dits de leur définition première;  Eiger, contrairement à une idée reçue, signifiant plus probablement « grand épieu », une sorte de lance de chasse. 

    De ce nid d'aigle, on surfe quasiment sur les trois taches bleues que forment les lacs, on survole pratiquement le Littoral neuchâtelois, le Vignoble, l'Areuse et les Vallées. En bas de la falaise, on reconnaît  les Grattes où broutaient les diplodocus. Puis Rochefort. Je ne distingue pas les ruines du château depuis lequel régnait l'abominable et cruel seigneur Vauthier.

    Le paysage et la nuit des temps se confondent, l'espace et le temps ne font qu'un, vraiment. 

    Je me penche un peu, j'attrape le vertige mais au lieu d'être attiré par le vide je me sens au contraire submergé par un trop plein d'images. Je m'imagine Musso - ce nom me vient spontanément - un gueux, qui pour échapper aux vilénies du triste seigneur Vauthier, se réfugie ici sur les hauteurs.

    Au début, il vit comme un sauvage dans une hutte faite de branchages. Il se nourrit de racines et de cueillettes, puis progressivement  de petits gibiers. Un peu plus au nord, les montagnes sont habitées par des paysans vaguement franchisés. Le premier hiver et les suivants, il donne des coups de main aux paysans contre un bol de lait, un quignon de pain et la possibilité de dormir dans la litière au chaud à côté du bétail.

   Mais sa véritable nourriture, à Musso, et aussi son réconfort reste cette sensation de liberté, ne devoir donner acte d'allégeance à plus personne. Il laisse planer son regard sur le bourg de Rochefort, il contemple sa vraie misère passée. Un jour où les clameurs résonnent avec allégresse, son visage serein est trahi par un rictus; ça y est, il ont décapité Vauthier le fourbe.

    L'imaginaire collectif écarte quelquefois  les lieux-dits de leur définition première. Tablettes en est peut-être l'exemple, Musso s'en servait pour écrire. Lui, le manant, lui, le pouilleux, il écrivait sur les Tablettes.






 
suite...

    Évidemment, jamais Musso le gueux n'eut la chance d'un quelconque cours de lettrage. En réalité, même son vocabulaire était trop mince pour en envisager la possibilité. Quelque part pendu entre ses tripes et ses mains il possédait un Art. Par des dessins juxtaposés extrêmement petits et serrés, il avait le pouvoir de raconter des histoires. Il gravait sur les Tablettes de calcaire des points séparés par des absences de points; un langage, qu'on appelle aujourd'hui binaire. Des 1 et des 0 qui forme des images plus que des mots.

    Je jure que je n'ai pas touché à la gentiane du Grand Coeurie, mais tout s’est révélé subitement. En sortant de mon sac à dos un sachet de raisins secs, mes clés sont tombées au sol. En grattant la mousse, j'ai senti des points saillants sur la roche un peu à l'image de l'alphabet braille. Mes études en informatique allaient enfin servir à quelque chose. Je ne lisais pas les histoires, je les voyais comme un musicien peut entendre une mélodie par un simple coup d'œil sur la partition.

   J'ai dévoré le roman de Musso. La fois où, avec ses images binaires, il raconte cette nuit de terreur. Au clair de lune, une meute de loups s'était approchée de sa hutte. Mortifié, il resta terré, barricadé attendant je ne sais quel miracle. Heureusement, un troupeau de quelques vaches avec leurs petits veaux paissaient non loin. Musso décrit la scène ...les vaches héroïques, placées en cercle pour protéger leurs progénitures, cornaient à tout crin dans une débauche d'énergie invraisemblable. Un loup feignant une attaque par devant pour faire diversion et le reste de la meute, par derrière, s'élançant en force sur la ligne bovine. Les loups à moitié embrochés volaient dans le ciel et revenaient à la charge par un autre côté. Les loups affamés cherchant à planter leurs crocs dans les mamelles des vaches. Le sang giclait de toute part, scintillant sur les rayons de lune. Et, les veaux pétris de terreur beuglaient au milieu du carnage.

   Tout s'arrêta  d'un coup. Le chef de meute ordonna, par quel signal, la fin de l’assaut. Le troupeau s'en sorti par d'innombrables lardasses à même la chair et des tétines en lambeaux. Aucun veau ne fut blessé, à part l'un d'eux touché profondément au jarret.

   Puis on entendit des cris, on vit du feu, des flammes, des fourches, des cordes  et des faux. On vit, des hommes enragés attraper des loups blessés, les massacrer , les viander à coup de faux, les lacérer à force de fourches. Les faire tournoyer vivants sur des pieux. On vit dans le regard des hommes toute la furie des bêtes sauvages, ils ne voyaient plus qu’au travers de l'aveuglement frénétique du massacre.

  Musso, termine le chapitre de cette sombre histoire en expliquant comment ce jour-là, s’est inscrit à tout jamais dans l’imaginaire collectif du peuple des loups, la peur de l’homme et non la peur des vaches, ni des autres espèces animales.

    J'en étais certain - suis-je le seul ? - Musso n'avait pas inventé ce système de pictogrammes binaires juste pour des histoires de bestioles, fussent-elles des loups. La véritable raison apparaît plus loin sur la Tablette. L'impulsion première qui a mené Musso à cette littérature rupestre, évidemment, ne pouvait être autre chose qu’une histoire de cœur. Sans surprise, on apprend que Musso s'était imprudemment amouraché d'une gente dame convoitée également par le seigneur Vauthier. Bizarrement, ou est-ce quelques saillies érodées sur la pierre qui trompe ma lecture, la dame portait l’anachronique prénom de Kate. J’ai réussi à déchiffrer quelques extraits de l’histoire.

...nous nous croisâmes au pied du donjon, à cet instant mon cœur s'emplit d'une brusque chaleur, il ne m'était jamais arrivé plus grand bonheur que de sentir cette flèche parfumée de délice transpercer mon corps avec la seule douleur de ne pouvoir enserrer sur-le-champ la belle archère.  

 …les gardes patrouillaient dans tout le fief, j'étais comme une bête traquée, courant d'une cache à l'autre. Tapis comme un rat, crapahutant, le cœur battant au rythme du tambour avant la mise à mort, je n’avais pour quête, ma tendre Kate, que d’emmener dans mes souvenirs, votre ensorcelante image. Dans mon désarroi, je suis allé près du donjon dans le fol espoir de vous apercevoir une dernière fois. J’avais besoin de me convaincre encore que tout mon amour pour vous valait bien cet exil et toute l'incertitude de mes lendemains... 

 ...les loups sont revenus cette nuit. Je n’ai plus peur. Mon seul tourment, Ò ma Kate, reste celui de votre souvenir. Il n’est un jour ou comme l’envol de la grive musicienne, mes pensées partent dans les airs allant chercher vers vous un nid de réconfort et de tendresse. Ô ma mie, qu’avons-nous fait de naître nus alors que d’autres se trouvent parés d’or dès qu’il voient le jour. Qui donc décide de celui qui fait courbette et de celui qui donne le bâton ? Quand viendra-t-il le jour où nous, sac de tripe et vermines de tout poil, oserons-nous nous embrasser avec, poser nos lèvres, les mots “égalité et liberté” ? Oui, ma tendre Kate, ici dans les cimes, ces mots veulent dire quelque chose. Les hivers y sont rudes et ne finissent jamais, mais quel bonheur, le matin, quand je contemple la plaine de sentir le vent dans mes cheveux et ne devoir me baisser devant  personne.

   Des marcheurs un peu bruyants, viennent perturber ma lecture, ils font quelques photos depuis le promontoire  puis s’en retournent en baragouinant en suisse-allemand ou en französischetuch de la Ferrière. Peu importe, face à moi-même, je n’ai qu’une seule envie, celle de partager ce moment de plénitude. 

   J’ai du appeler Olivia. 

   Mon sachet de raisins secs et vide, sûrement Musso; il n’est pas mort, ce con.

   Je range ma tablette dans son étui.

 



Le Resilient



   La vieille dame referme le magazine. Elle écorne une page de la rubrique famille. Elle pense : "Sait-on jamais peut être va-t-il tomber dessus." Elle pose le journal dans le panier de la réception de l'EMS, s'en va dans sa chambre. Elle ne se sent pas très bien.   
    Le long du couloir, elle réfléchit. C'est vrai qu'il est un peu comme ça. Il habite dans la chambre d'à-côté et pourtant il reste mystérieux et insaisissable. Il semble n'avoir besoin de rien et de s'habituer à tout. Mais bon, il parait d'après l'auteur de l'article, que les Telllou sont doués d'imagination, que leur qualité 
d'adaptation supplante leur volonté de réalisation.
   Elle se met au lit. Elle entend du bruit de la chambre d'à côté. "Il regarde la télé, mon insaisissable". Elle éteint la lumière, tousse un peu et s'endort.

   Il est assis mollement sur un banc public de la rue de l'Avenir à observer le temps passé. Il est assis sur le siège en fer du rateau-faneur, tiré par Univers, le cheval. Il surveille l'andain qui approche, dans quelques mètres il devra tirer la corde qui déclenche le mécanisme de levage. Ressemblant à un paon qui fait sa roue, les dents du râteau se soulèvent dans un phénoménal claquètement de grues.
   A chaque passage, d'immenses taons harcèlent l'Univers sans répit. Le cheval se cabre, Tellou crie "Hue" et claque ses lanières sur la croupe de l'animal.
   Toute cette ménagerie passe, laissant derrière elle un serpent de foin enfoui dans l'andain plus gros à chaque tour.
   Tellou se lève du banc. Il est 17h20, il a fini de ratteler. Je dois aller traire pense-t-il.

  Il est 3h00 du matin, l'orage gronde, un éclair fracassant réveille Tellou en sursaut. Affolé, il presse le bouton d'urgence qui équipe les lits de l'EMS. Ça sent la fumée. Il voit des flammes, la ferme est en feu. Il court réveiller ses vieux parents, va voir s'il reste du bétail à l'écurie. Heureusement, en été, les vaches sont sorties pendant la nuit. Le feu a brûlé la grange. Les flammes en danse macabre menacent maintenant l'appartement. Bravant la fumée, il entre, tente de sauver quelques documents, le porte-feuille sous la pile de chemises et le portrait du général  Guisan. Au loin, on entend des pin-pon, quand les pompiers arrivent, il n'y a plus rien à sauver.

   Il est dos appuyé sur le conduit de descente du chenau à l'angle de la rue du Dr. Coullery, les bras croisés. Il regarde les passants passer.  Deux amoureux s'embrassent. Enfin, la fille sort une cigarette. Stella prend la clope et la plante entre les lèvres de Tellou. Il camoufle sa surprise. Sans piper mot, elle tend sa bouche, une nouvelle cigarette pendue à la lippe pour embrasser celle de Tellou. Elle s'appuie du plat des mains sur les épaules de Tellou, elle lui donne le feu. Il ne sait que faire, lui qui n'avait même jamais pensé à fumer. Alors, il appelle son bouvier bernois qui s'était mis à aboyer "Tais-toi, Guisan".
   Les jours suivants, le flirt au fusil il va lui-même acheter les clopes à l'épicerie du village. Quelques fois, il y va à pied en passant par le haut. La rue, autrefois nue, est habillée de villas cossues. Une famille de maçon immigrée d'Italie avait prospéré ici. Les cyprès survivent plus qu'ils ne poussent mais sous le sole mio et le ciel azura une petite ambiance italienne s'y est développée. Pour ce Tellou amouraché, c'est ciao bella vita.
   Il retrouve Stella à la lisière de la forêt non loin du rucher. Ils plaisantent, se font des papouilles comme des ados. Il s'emballe, l'étreint. Dans le mouvement, ils finissent enroulés par terre. Ça le démange de partout. Elle aussi semble piquée. Il tente de l'embrasser. Elle le gifle. Tu croyais quoi, pauvre type ? Elle part réajustant sa robe, elle porte des rougeurs sur la jambe. De ses mains, Tellou se masque le visage rongé par le désarroi. Il reste longuement seul, accroupi dans la fourmilière.
   Il entend des glou-glou dans le conduit de la chenau, il s'est mis à pleuvoir brusquement.


   Il allume la télé. Les chambres de l'EMS sont bien équipées. Mais aujourd'hui, ça ne marche pas. Il secoue un peu les fils électriques, ça ne va pas mieux. La technique, à Tellou c'est pas son fort. Il fait lourd, c'est orageux, les foins doivent être rentrés et cette saloperie d'auto-chargeuse qui tombe en panne.


 
suite...


   Les paysans de la génération de Tellou sont tous un peu mécaniciens, un peu charpentiers, un peu électriciens. Tellou n'a qu'une vieille boîte en fer équipée d'un gros tournevis, d'une clé à molette rouillée et d'un marteau toujours à deux doigts de se démancher. Avec le tournevis en guise de pied de biche, la clé à molette comme cale il réussit à détordre la pièce à grands coups de marteau. Avec le manche du marteau qui lui reste dans les mains et un bout de ficelle, il réussit à coincer la contre-pièce. Trente fois, il devra descendre du tracteur pour remettre le manche en place, trente fois il devra faire un tour de ficelle en plus et refaire le noeud. Trente fois il criera "Nom de Dieu". Brusquement, la télé reprend son programme. C'est une reprise de l'école des fans. C'était  l'émission préférée de Tellou, il l'a regardait tous les dimanches. Un petit garçon demande à Jacques Martin : "Pourquoi tu me craches dessus ?"

   Il entre boire un café renversé à la cafétéria de la Coop. Son Jeans usé lui pend en bas le cul, sa peau est blanche et transparente, la tête fléchie par de grosses poches sous les yeux gorgées de souvenances. Deux dames papotent à la table d'à côté. Un bouvier bernois à moitié endormi est étalé confortablement sous la table. Tellou lui lance une branche, que le chien ramène. La langue pendue et le regard suppliant le chien en redemande. Tellou lance encore la branche. Profite, demain tu seras mort Guisan.
   Les parents décédés, Tellou avait vendu la ferme. Il s'était mis à sortir un peu. Il rencontra une jeune femme dans la trentaine. Tellou en fut transformé, gai, presque coquet, le cerne fin. Ses proches lui recommandèrent de se méfier. "Elle va ramasser tous tes sous, elle est trop belle pour toi". Tellou répondait simplement  " Si vous voyiez son corps". C'est vrai qu'elle avait du chien. Mais entre celui-là et Guisan, Tellou dû choisir le moins fidèle. Je veux bien m'occuper de toi mais pas de ton clébard avait-elle déclaré.
   Il se marièrent en octobre. Après quelques années, alors en possession du passeport à croix-blanche, elle demanda le divorce. Ses proches revinrent à la charge. On t'avait bien dit de te méfier, qu'elle allait piquer tout ton argent. Tellou avait simplement répondu : "Elle a pris ce que j'avais en trop et qui ne me servait à rien".
   Tellou finit son renversé. Les poches sous les yeux enflées du souvenir de Guisan qu'il avait sacrifié pour quelques mois de vie en couple. Il se lève, remonte vaguement son Jeans, adresse un au-revoir poli aux dames. Puis semble faire excuse au bouvier bernois en train de remonter ses paupières sous la table: "Si tu avais vu son corps".

  Il dormait si bien jusqu'a ce qu'un moustique apparaisse. Il fait bzz-bzz s'approche du visage et se tait. Le calme avant la piqûre. Tellou tape au hasard sur son oreille, sur le nez. Le bzz-bzz redémarre un instant, il sent de par les ailes du moustique un courant à peine perceptible sur le front, le bruit s'arrête. Quelle anxiété ! Tellou tire le drap sur son visage. Il a trop chaud. Mais à peine à découvert qu'un nouveau raid le bombarde, ils sont cent, ils sont mille.
   Il ya du rafût, il se passe quelque chose dans la chambre d'à côté. Il entrouve la porte discrètement. Il voit le docteur enlever son masque et s'en aller en secouant la tête. Tellou pénètre chez sa voisine. Elle aussi a tiré le drap sur sa bouche, pour toujours.Ils sont partout ces moustiques.
   Il s'en retourne, arque-bouté sous le vent comme à l'époque qui, enfant en culotte courte, un lourd panier dans les bras allait porter les dix-heures aux faucheurs. Une rangée de domestiques en bras de chemise étaient en train de coucher l'herbe dans un déhanchement éreintant sur le pré d'en haut. Aujourd'hui, il s'arrête, ses grosses mains aux doigts gonflés de vieillesse tiennent un panier en sapin capitonné de pain, de gruyère, empli de gros bocaux de moutarde sucrée et de résilience, il guette le passage auguste de la grande faux.








Conte de Noël


   Marie était allée chercher un couteau dans la cuisine, mais ce n'était pas pour couper la bûche, qui avait été engloutie depuis longtemps dans cette famille de gloutons et qui, de toute façon en était plutôt à sa énième séance de digestifs.

    Marie, de retour à la chambre se renfrogna le nez, s’inventa des yeux menaçants et approcha son arme à quelques centimètres du visage bouffi de Joseph. Avec la pointe, elle décrivit trois ou quatre cercles serrés et menaçant que Joseph incrédule suivait en faisant rouler dans leur orbite des yeux rougeoyant de peur.
    -Maintenant, ça suffit ! Aujourd'hui, c’est le jour des cadeaux, celui où  tu vas tenir ta promesse ! 

    Marie sorti un atlas dissimulé sous son bras et le  déposa avec fracas sur la table entre les pelures de mandarines et les verres de schnaps, faisant voler quelques miettes de pain d’épice.
   -Prends ce couteau Joseph et montre- moi avec sa pointe ce fameux col du Susten sur la carte dont  tu me promets l'ascension depuis si longtemps.
   Passé le moment de crainte, rassurée que le numéro du couteau ne fût qu’une farce, toute la famille se mit à rire d’un seul cœur. Un peu jaune.

   Joseph, encore secoué par la scène du couteau,  préféra  tremper son index dans la cire d’une bougie et l'appliquer précisément à l’endroit qui relie la vallée de la Reuss, au pied du Gothard, à la vallée du Hasli, dans l’Oberland bernois.
   -Maintenant que tu as  cacheté à la cire ta promesse devant témoins,  tu n'a plus le choix, on y va !
   -Mais enfin, Marie tu sais que nous n'avons pas de voiture, et que c'est la crise horlogère, nous n'avons pas de sous, il y a le petit aussi, et puis, en hiver le col est fermé.

   Sur le sapin, les flammes des bougies dodelinaient au bout de leur mèche avant de mourir une à une.
    -Tu m’a promis, Joseph!

    Marie-Madeleine, sentant que l'ambiance en cette veillée de Noël perdait de sa magie avisa la tablée d’une nouvelle entendue sur radio Sottens. Il semble que, grâce au radoux, plusieurs cols sont exceptionnellement ouverts cette année.
Gaspard, un peu grisé, crut bon d'ajouter.
    -Pas d’auto, d'accord, mais l’vélo, c'est du sport.

  Melchior qui ne voulait pas être en reste compléta :
    -T’as toujours ton vieux tandem au fond de la remise, non  ?

   Joseph se leva, ravala plus qu’il ne but son schnaps et quitta la pièce sans mot dire.

    Dès ce jour, Joseph s'enferma dans sa remise dès qu’il le put, même la nuit, il ne parlait plus à personne. Depuis la rue, on entendait des bruits de ferrailles et les gens disaient: Mais qu'est-ce qu’il fout ? Il est devenu fou ?

   Un jour, il arriva de la poste avec un gros paquet, un autre jour, il en revint avec un autre, plus petit.




 
suite...

  Et puis, un dimanche matin de février, Joseph sortit de sa remise le tandem. Tout beau, tout refait à neuf. Mais équipé d’un moteur qu’il avait fait venir d’Allemagne. Et, il avait aussi installé un siège pour le petiot. Et un klaxon à poire qui lançait de jolis pouët-pouët à la ronde.

   Le départ fut annoncé pour le 1er mars, parce que c'était congé et, radio Sottens l’avait confirmé, le col du Susten serait ouvert.

  Le début de l’ascension s'avèra compliqué; si la route était presque dégagée, d’énormes talus de neige pesaient de leur ombre comme des fantômes et dispensait un froid si intense qu’il tétanisait les muscles. La roue du tandem avant se mit à frotter et Joseph dû intervenir.

  Le moteur, lui, tournait comme une pendule neuchâteloise même s’il ne suffisait pas  lui-seul et qu’un vigoureux pédalage restait indispensable  à son pétaradage.

  Ensuite, l'équipage continua sa route assez tranquillement  jusqu'à la hauteur de Gadmen où le pneu arrière creva. Pendant la réparation, Marie admira les jolies maisons et les paysages alpins qui devenaient de plus en plus majestueux.

    Dans un tunnel, une plaque de glace fit déraper le tandem qui se coucha, sans gravité pour les cyclistes heureusement, mais le moteur se mis de travers. En heurtant un caillou, le klaxon avait fait pouët-pouët. Joseph dû détordre la fixation à l’aide d’une branche d’arole et d'un peu d'ingéniosité.

   Puis continuant la route, Marie commença à avoir  mal aux jambes et le moteur se mit  à chauffer sérieusement. Alors, Joseph demanda au petiot qui était resté brave jusque-là, de verser de la neige sur le moteur par petits paquets pour le refroidir.

    Et c’est ainsi qu’on pu voir, arrimés à leur tandem dans ce décor grandiose  d’Alpes et de glaciers sublimes, Joseph, fier  comme Artaban,  avec son bonnet de cycliste en cuir boudiné et son pull en  laine chamarré pédalant comme un champion. Marie, qui n'apportait  plus qu’une aide relative mais portée par la grâce et le ravissement, elle ne semblait plus peser très lourd de toute façon. Et le petiot lové au-dessus du moteur qui prenait son rôle au sérieux et qui balançait d’un geste auguste de semeur, la neige sur le moteur à intervals  réguliers.

      Au sommet, près de l’Hospice, emmitouflés dans une couverture, les trois héros se prirent longuement dans les bras, tout de joie en admirant le paysage imposant. Marie, fleurie d’un sourire béat, se tourna vers le petiot. Merci, tu as bien veillé sur le moteur. Ton père a pu tenir sa vieille promesse qui, pour moi, n’était devenue qu'une chimère. Marie embrassa tendrement l'enfant.
   -Merci mon petiot,merci mon petit Jésus.
 






L'Alliance


C'est un petit matin ouaté où finit de se dissoudre l'ombre rosée d'un tilleul. Comme une marée glaciale, le vent et ses tumultes ramènent des congères vers la berme. La route est encore vierge de traces. Il ne manque à ce tableau d'hiver que le hurlement du loup, mais c'est le cri d'une femme qui déchire l'éther.

Entre craquements et raffut d'esquives, des traces de pas -qui viennent de la maison-, burinent âprement le carton neigeux trahissant la fuite d'une silhouette qui disparaît bientôt à la faveur du virage en dévers de l'autre côté de la route.

Morte d'être devenue témoin d'une scène atroce, la dernière feuille du tilleul, jusque-là miraculeusement accrochée, quitte son branchage loué pour les belles saisons. Un corbeau se pose aussitôt sur la ramée lançant comme ils savent le faire, lugubre et rauque, cette craquelure pétrifiante qui fend l'azur jusqu'à l'horizon.

Leur petite enfance, Aurèle, Manon et Pierre l'avaient passée ensemble à jouer, à courir dans les bois, à batifoler joyeusement sous le tilleul à l'abri des jeux plus graves et pernicieux du monde des adultes.

Ce fut au matin d'un jour de juin alors qu'ils jouaient dehors que Manon et Pierre furent surpris par des éclats de voix qui venaient de la cuisine. Au-delà des cris, ils entendirent des mots de ceux qui sèchent en une fraction de 

secondes le lait derrière les jeunes oreilles, à tout jamais.

-... si t'est pas contente, fout le camp toi et ton bâtard. La porte est grande ouverte.

Manon et Pierre s'approchèrent discrètement. Le père était en furie, les yeux rouges, il levait les bras au ciel, menaçant, prêt à frapper.

-Tu f'sais moins la mariole quand t'est arrivée avec le mioche dans les bras. Quelle famille de merde, sans parler de ta sœur qui l'a abandonné comme un clébard. Je l'ai aimé et élevé comme mon propre fils et… et voilà comment tu me remercies... tu vaux décidément pas mieux que ta putain de sœur.

La mère se tenait assise à table, muette, blême, comme un buste en plâtre tombé de son socle. Les mains sur le front, elle y cherchait sur une éventuelle fêlure; sans vraiment pleurer mais si nue devant le fait qu'à un acte donné advient toujours son lot de conséquences.

Interdits, abasourdis même, Manon et Pierre venaient d'apprendre qu'Aurèle n'était pas leur frère de sang.  Ils s'étaient alors réfugiés sous le tilleul sur-le-champ, sans plus suivre le dénouement de la scène. Ils n'avaient retenu qu'une seule chose; on leur avait menti. Incapable du moindre mot, ils se prirent par les épaules, chargées à ce jour du poids d'un secret dont ils ne savaient que faire.

Puis, Manon décida !

Un peu à la façon d'une prière, elle récita que " l'on ne devait rien dire, surtout pas à Aurèle, qu'ils resteraient frères et sœurs pour la vie, que tout devait rester comme avant, qu'elle et Pierre devaient le jurer ".

Ils se dirigèrent ensuite vers le muret. Manon ôta de son doigt une bague de pacotille. Avec une ronce, ils se taillèrent une balafre sur le poignet. Manon macula la bague de leur sang répandu. Pierre souleva quelques cailloux et elle déposa cérémonieusement la bague. Pierre ferma la niche de pierre. Un corbeau sur le tilleul en fut le témoin, Manon et Pierre venaient de sceller une alliance pour la vie. Du moins le croyaient-ils.

Après ce jour la vie familiale reprit -du moins en apparence- son cours tranquille et, hormis leur secret, Manon et Pierre n'en garderont par la suite qu'un souvenir diffus.

Combien d'hivers, combien d'étés se sont-ils passés ensuite ? Le temps de se marier, d'avoir un enfant et que soit prononcé un  divorce pour la jolie Manon, le temps de quitter le pays pour Pierre devenu musicien, violoncelliste réputé. Le temps d'un accident de la route pour les parents qui y laissèrent leur vie. Le temps pour Aurèle de descendre aux enfers. A vrai dire, il s'est passé le temps qu'il faut pour qu'un secret se garde.

Dans la ville aux toits enneigés, l'Hôtel de ville s'échauffe. Les conseillers pour certains si vieux, boucanés, aux veines saillantes qu'ils peinent à contraster avec les boiseries en sapin, sont en train de se gonfler de sève verte. Assis, ils pourraient se confondre au mobilier s'ils ne faisaient battre de temps à autre le voile de leur paupière. Les plus jeunes, nerveux, le visage crispé, les lèvres dessinées d'une maigre pliure attendent l'ouverture de séance. L'hémicycle -une simple chambre garnie de gradins- semble enfumée, chargée d'accointances plus ou moins glorieuses.

Tout à gauche, mais qui donne également à l'Est, sont installés respectivement les élus du parti du Bouleau avec leur écharpes rouges, puis celui de l'Orme, le parti des Hêtres, celui du Frêne et enfin les représentants du Tremble tout à droite reconnaissables à leur brassard noir marqué d'un 'T'. Quant au parti du Sapin si puissant jadis, il est aujourd'hui mort. Il s'était construit son cercueil lui-même en trempant dans de sombres affaires. Aurèle en était l'hardi président. Ensuite par des relations d'intérêts, il trouva emploi chez les Bouleau, il en devint membre de la branche principale puis l'influent bras droit du secrétaire général.

Orme et Bouleau forment une majorité ténue. Dans cette futaie opaque, chaque voix compte. Leur tactique sera de discréditer le petit parti du Hêtre capable de contrebalancer à lui tout seul le résultat des votes. Le président de l'assemblée, noué dans son écharpe rouge, fait passer d'abord les objets d'intérêts moindres. Les élus du Hêtre tombent dans le piège, plusieurs fois ils lèvent leurs mains en même temps que se tendent les brassards du Tremble à l'unisson.


En moins d'une heure, le Hêtre est devenu l'allié du Tremble, c'est du moins ce qu'il faut laisser croire.
S'ils veulent garder la tête haute face à l'opinion publique, les élus du Hêtre n'auront guère le choix que de voter contre le Tremble au prochain vote, le scrutin à bulletin secret n'étant pas l’usage.  Les journalistes, quant à eux, ont déjà préparé leurs titres, ils  laisseront en second plan le vrai  scandale du vote qui suivra.

 
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Aurèle glousse discrètement dans son jabot rouge. Dans l'ombre, il avait fomenté la combine, il avait besoin d'un arrangement à la loi de façon à acquérir le terrain adjacent à  la maison où il avait passé son enfance avec Manon et Pierre. Quelques camarades de parti y trouveraient également bénéfice si le terrain passait en zone constructible. Le président, d'un ton péremptoire, édicte la nouvelle ordonnance sur le droit foncier. Elle passe à une courte majorité. Elle passe aussi comme une ombre galvaudeuse d'idéal projetée par le sempiternel falot de la discrimination; l'art de créer des catégories, de poser des étiquettes et ensuite d’en faire son jeu, l'art aussi -c’est ce que dira le Hêtre aux journalistes- de puiser dans les lexiques des mots précieux tel que alliance qui devrait sous-entendre tout de même un minimum de loyauté.

Tandis que l'Hôtel de ville finit de s'ébrouer dans ses manigances, à Mayence, en Allemagne un public conquis par la magnificence du jeu se lève et applaudit sans retenue. L'orchestre a été étourdissant, Pierre bouleversant. Pour sa dernière représentation de l'année, Pierre avait  pu jouer sans la pression des débuts de saison. Tout en manipulant son archet, il s'était mis à s' évader, à s'enfoncer dans une sorte de nostalgie dont les notes s'étaient emparées. Des ouïes de son violoncelle s'échappaient des volutes mélodiques, des bruits et des odeurs de son enfance, des images de chez lui, des montagnes, le long chemin -car maintenant il en était sûr, il devait rentrer pour les fêtes-  jusqu' à la maison, le sourire et l'insouciance de Manon, le tilleul, le muret et le sang et l'alliance. A un moment où le morceau devenait plus grave, il pensa à Aurèle dont les nouvelles n'étaient pas très bonnes. Pierre, sans s'en rendre compte, avait ému intensément le public quand dans sa musique, celui-ci avait pu saisir, presque toucher toute la fragilité de son frère.

A peine la représentation terminée, il se débrouille pour prendre le train. Il est tout excité, il veut faire la surprise. Il arrive à destination très tôt, prend un taxi pour le dernier tronçon. Il fait encore nuit, la maison est calme. Les guirlandes de Noël accrochées au tilleul scintillent sporadiquement. Il entre par le garage qui donne accès à l'appartement sans faire de bruit. Il monte à l'étage à pas de loup. Posé au fond du couloir, il voit son vieux violoncelle, celui avec lequel il a appris à jouer. Il avance lentement, il entend  des gémissements, des râles. Il est juste devant la chambre de Manon, il entrouvre doucement la porte. Sur le lit, deux corps mélangés s'ondulent dans la draperie. Il reconnaît le visage d'Aurèle et le déliement lascif de sa sœur complètement abandonnée. Le sang de Pierre ne fait qu'un tour. Il entre brutalement dans la chambre, attrape Manon à demi-nue par le bras et l'extirpe du lit.

-Comment as-tu osé ?

Aurèle se refroque précipitamment et s'apprête à fuir. Pierre secoue Manon par la nuque comme un fou, il crie " Et notre alliance alors ? Tu vas répondre , oui ? ".    Ses pouces s'enfoncent dans la chaire, dans le cou de Manon. Aurèle comprend qu'il va la tuer, s' il n'intervient pas, il se lance à la rescousse. Pierre est un chien enragé, il balance son poing sur Aurèle qui trébuche, qui tombe violemment et s’empale sur les clous de son ceinturon resté par terre. Après un bref instant de stupeur, Manon découvre une flaque de sang qui s'étend sous la tête d'Aurèle, elle se met à hurler. Pierre désemparé prend un oreiller, l'applique avec force sur le visage de Manon. Pierre avec les yeux d’une bête, les jugulaires confinant à l’extrophie, fulmine. Il assène comme une extrême-onction ce que Manon avait récité comme une prière des années plus tôt alors, on ne devait rien dire, surtout pas à Aurèle, on resterait frères et sœurs pour la vie,  tout devait rester comme avant, on devait le jurer ! J'y ai cru moi, bordel !

Envouté par sa sinistre psalmodie, Pierre ne se rend même pas compte que Manon ne respire plus, qu'il ne verra plus jamais l’éclat de son sourire. On entend qui brise l'azur, le cri rauque du corbeau.

Pierre passe la journée dans les bois, il erre comme un zombie, se maudit, il cherche par quel salut il pourra échapper au supplice de sa vie future, quelle alliance avec le diable devra-t-il conclure contre un signe de sa fratrie vivante ? Enfin, il se dirige vers le lieu du drame. Devant la porte de la maison, il hésite puis entre, coupable et anxieux. Deux corps froids jonchent le sol.

S'assied sur le lit avec le violoncelle.

Laisse s'écouler ses doigts sur l'instrument, laisse s'écouler des notes, laisse s'écouler des vies, laisse s'écouler leur histoire.

Dès les jeux d'enfants terminés, Manon et Aurèle furent très vite confrontés  à une attirance commune. Aurèle, à plusieurs reprises, avait même tenté de la séduire. Manon se réfugiait alors vers le muret, ouvrait la niche en pierre et disait à haute voix " Il ne faut pas, nous avons juré ".

Laisse s'écouler ses doigts, laisse s’écouler ses larmes.

Les parents se tuent sur la route, tout se déglingue. Manon revoit Aurèle. Le lendemain, elle retourne au muret de pierre, elle le défait, elle ôte la bague, elle ôte l’alliance, elle ôte Pierre. Manon finit par divorcer et élève seule son fils. Peut-être est-ce pour se faire pardonner, elle pense plus tard l’encourager à la pratique du violoncelle.

Laisse s'écouler ses doigts, laisse s’écouler les souvenirs, laisse s’écouler le temps.

Aurèle ne se remet pas du décès de ses parents adoptifs. Il sombre, boit, se refait puis se défait. Il prend systématiquement le chemin des mauvais coups et fait volontiers un détour par celui des jupons.

Laisse s’écouler l’archet, ne touche plus l’instrument, il connaît la mélodie par cœur.

S’ajoute au son chaud du violoncelle jouant maintenant de lui-même, le chant de Manon sous le tilleul, le croassement du corbeau devenu gazouillis de délivrance, le son des sirènes de la police et de l’ambulance, la parole de sentence, la voix du geôlier et le silence du parloir.      

Puis, la musique s'arrête tout net comme une alliance, où la loyauté se délite et comme il se doit, la trahison advient.



Le Message

Saperlotte, qu'un vieux bourricot de mâle comme moi se fasse accrocher du regard par une jolie femelle c'est à noter dans les annales.

    C'est arrivé ce matin, je descendais le chemin vicinal du Dessous, qui relie le village de Basse-Nendaz à celui de Beuson. Auparavant, je m'étais retrouvé le bec dans la porte de la boulangerie fermée pour cause de travaux. Olivia va râler, tant pis on fera des toasts avec le vieux pain. Avec ce printemps pourri et cette pluie continuelle, il aurait de toute façon fallu sécher le pain aux graines et essorer les croissants.

     Les oiseaux, eux, semblent insensibles au mauvais temps. Alors même que les feuilles de mai hésitent à sortir, ils gazouillent à tue-tête, se font la cour comme si de rien n'était, ça me rend presque joyeux; comme un pinson.
     A moins de raisons collatérales aux "journées caves ouvertes", j'entends nettement des vocalises reconnaissables entre toutes dans la chorale volatile. Les grives musiciennes et les moineaux ont ici clairement l'accent valaisan.

     Le sentier s'enraidit un peu et slalome entre quelques mélèzes. C'est là, dans ce pré pentu qui tombe dans la Printze - la rivière qui voudrait dire au son du patois aviaire local "Espérance" - que nos regards se sont croisés.
    Accompagnée de trois amies qui verbiaient dans l'humide herbage, l'ânesse m'avait entendu de loin traîner la savate et avait exercé ses paupières à la caresse.
     Je n'ai d'autre choix que de goûter longuement à ce regard lustré et tiède que je reçois comme un moelleux au chocolat.
     La scène dure, quel succès !
     Au bout de quelques instants, à vrai dire gêné par son insistance, me sentant relégué au rang de baudet même si elle ne fait qu'user son droit d'ânesse, je décide d'avancer de quelques mètres. La bête balance sa lourde tête de poils à la poursuite de mes pas, emmenant avec elle, sans mouche, ses gros yeux ciliés et brunis. Ce regard fondant mais insistant semble vouloir envoyer un message.    
Lequel ?

   
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Je salue ma nouvelle amie et retourne à ma flânerie sous le ramage. Je hume l'humus sous le ciel à l'humeur humide.
    
    Là, c'est un petit troupeau de vaches d'Hérens, alignées dans le sens du vent, costaudes et bien en chair qui m'attend. A part la plus grosse reine qui m'ignore, les autres m'observent fixement comme si je composais un train à moi tout seul.
  Les bovins possèdent ce regard tranquille et curieux. Analytique mais sans jugement. La race d’Hérens a la faculté de se mettre l’orage dans l'œil. Les éclairs jaillissent et le tonnerre sous-jacent en fait des bêtes de combat.

     Le hameau est en vue. J'arrive bientôt, allègre comme le petit Fils, de m’être trouvé, d'une certaine manière entre le bœuf et l'âne gris, avec les piafs qui piaulent alentour comme mille séraphins et allant se lover entre les deux bras de la mariée.

     L'accueil d'Olivia est moins chargé d'allégresse que prévu. Elle prend -si je peux me permettre la comparaison- le regard orageux et accablant des vaches d’Hérens.
     -T'es pas sorti comme ça quand même ?

   Je n'aurai peut-être pas dû enfiler ce bas de training rouge, retrousser mes chaussettes vertes par-dessus et encore moins chausser ces crocs en plastique roses qui traînaient par là. Je comprends mieux l'expression des vaches. J’ai carrément l’air boeuf.

   Je lui raconte mes péripéties, la boulangerie fermée, le ramage des oiseaux.
      Olivia hésite, j’ai l'impression qu’elle veut me dire quelque chose, m’envoyer un message.
     -Euh ! Je sais c’est un cadeau de ta sœur.. mais franchement..ça va pas du tout..enlève aussi ton bonnet, tu as vraiment l'air d'un ...






 

La Messe

    Ventre cul, je suis allé à la messe ce matin !
Et ça a bien valu quelques noms d'oiseaux, foutredieu !

    Au début, il n'y avait personne. De leur beffroi, les clochettes avaient bien tenté de rabattre moutons, agnelles et autres grenouilles de bénitier mais rien n'y fit. Puis quelques vieilles aux cheveux blancs se sont installées au premier rang.

  La nef, depuis le vestibule s'emplit alors de longues tiges habillées de robes à fleurs, de vieux tuyaux raidis sous leur ombelle, de demoiselles aux bibis jaunes et de mauvaises herbes venues sauver leur âme.

  Silene dioica, ranunculus acris, poaceae, taraxacum officinale, la messe sera bien dite en latin.

     Comme tout était calme, bigrefesse ! Du grand vitrail passait une telle clarté qu'il devait être le soleil lui-même et de la bouche des grands orgues, s'éparpilla en courant, un air paisible et silencieux.

    L'assemblée échangea un geste de paix, les myosotis faisaient des clins d'œil et les graminées des courbettes, le trèfle brandit ses quatre feuilles en signe de félicité, les fanes firent courbettes mais ne rompirent d'aucune allégeance.


 
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    Quelques rares orchidées sauvages secouaient leur pourpre comme des chiens mouillés. D'autres fleurs ténébreuses, avant d'être cueillies bientôt se recueillaient sur leur lendemain en pots de fleurs; elles en portaient déjà les stigmates.

    Ce n'est pas tout, flûtecouille, sous l'abside, une lignée de noisetiers qui figurait l'horizon, s'est mise à tanguer sous la brise des grands orgues tandis que sous le même vent, au premier rang, les petites vieilles laissèrent filer leurs cheveux blancs en crachin, crachant leur dernière dent de lion. Plus loin, des herbes folles encore ivres de rosée s'éclataient la limbe alors qu'en guise d'encens des myriades de poussière polonisèrent le transept d'odeurs florales et d'essence de printemps.

    Perdu et ému dans cette flore, cette verdure insolente en pleine communion, j'ai levé les yeux au ciel. Michel-Ange, à grand coup de brosse, était en train de repeindre le plafond en bleu roi sans nuage agrémenté de quelques noms d'oiseaux.







Vertical

    Vertical, verticalité, ça c'est l'avenir. En tout cas, ils en parlent tous, les commentateur.rices sportifs quand ils décortiquent les matchs de l'Euro. L'équipe championne sera verticale ou ne sera pas.

    Au début, je n'ai pas bien compris; verticalité, c'est quoi ? Mais grâce au foot, j'en ai intégré la pensée; ce jeu n'est donc pas juste une parade de millionnaires aux coiffures excentriques qui spéculent sur les rebonds d'un ballon rond. Vertical, c'est génial. Du moins jusqu'à l'accident.

    Mon coming out dimensionnel a vraiment commencé tout de suite après le match Italie-Suisse que j'ai regardé au bistrot. Comme moi, la Nati n'avait pas encore compris le mot, ni le concept. Mais quand la longiligne serveuse aux quilles de flamand est venue encaisser ma bière, j'ai subitement vu la verticalité en rose. Ce qui est vertical est beau, dynamique et sportif. 

    Je me suis rappelé qu'au boulot, quand il y a bisbille à la direction, le responsable RH sort des organi-grammes et colorie les carrés en bleu et les losanges en vert clair alors qu'en même temps, il assène les vertus de la verticalité. Pour la première fois, je suis prêt à peindre avec lui le même dessein.Il faut des chefs, des meneurs, une hiérarchie avec au bout une pelote de besogneux qui secouent le tricotin.

    La nature est du même avis. Quand il pleut, quand il grêle, quand l'herbe pousse, quand les arbres grandissent, c'est vertical. En sortant du bistrot droit dans mes bottes, j'ai l'impression d'avoir trouvé un sens à ma vie, je passe devant la tour Espacité. Quel chien, rien à voir avec ces maisons basses, trapues aux allures de bassets et qui semblent se tenir la main comme des enfants peureux.


 
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    C'est certain, il nous faut des buildings, des gratte-ciels, des tours fières et courageuses défiant l'apesanteur. 

    Tant qu'à faire, je lèche les vitrines de l'office du tourisme. J'y vois des pubs, de quoi occuper ma nouvelle passion verticale. Demain, je viendrai m'inscrire à des séances d'escalade, de saut à l'élastique et de trampoline. Fini les excursions aplaties autour d'un lac ou les virées horizontales qui s'empâtent d'un point A vers un point B, vive l'axe Z, celui de la troisième dimension.

    En rentrant, je pense rallier Olivia à la cause  et au bien fait  des organigrammes colorés. Je serai N° 1, elle, N° 2 puis les enfants par ordre de leur date de naissance.


    Je ne m'étends pas sur le canapé pour voir les résumés de l'Euro à la télé. Je mange une carotte et un Danone debout. Ce monde en érection, c'est merveilleux, ça me donne des idées. Je commence ma parade, roucoule en slibard. Olivia n'y semble pas insensible. Tout ça grâce au foot ! 

    Puis, l'accident, la panne quoi !

    La théorie manquait de précision, le vertical c'est bien mais de bas en haut, quand ça pend, on a beau colorier l'organigramme, c'est foutu.

    Ne me reste plus qu'à me glisser sous la couette, la queue entre les jambes. À l'horizontale. Olivia rigole doucement.

    -T'en fait pas, tu vois bien que tout ne dépend pas d'un système, la Nati va gagner demain.







Le Village


    À l'ombre de l'olivier, l'épaisse moustache offerte au vent chargé d'essence eucalyptus, le maire fait tourner sa bouche autour d'une sardine qui, on pourrait le croire, finit de frétiller entre ses dents. Le journaliste de la RTP s'agace de devoir pêcher à la ligne un à un les mots de la carpe muette de son interlocuteur.

    Enfin, celui-ci finit par délivrer à grands coups de comment, ce pourquoi le journaliste s'était déplacé de Lisbonne; la lente agonie des villages de montagne prise à l'hameçon de la modernité.

   Comment de deux-mille âmes à cinq cent, les habitants ont émigré. Comment le LAR (EMS) est devenu progressivement le plus gros employeur du village alors que vingt ans plus tôt tout le monde travaillait de près ou de loin pour la mine. Comment les écoles et les commerces ont fermé les uns après les autres. Comment l'église, pourtant assurée d'un public tout acquis ne parvenait plus à faire jouer la messe  chaque dimanche au point que le maire devait personnellement supplier les mourants de résister peu ou prou à l'appel du purgatoire selon les disponibilités du clergé et avertir les rares parents qu'au gré des circonstances, la cérémonie d'un éventuel trépas, le jour du baptême ou d'un hypothétique mariage n'était pas à exclure.

    Une nuée d'hirondelles voilent de noir le ciel pour quelques secondes. Le journaliste demande avec quelles actions il avait entrepris d'enrayer l'exil, retenir la jeunesse.
- Nous avons installé des appareils de fitness sur la place du cimetière, le court de tennis juste en dessous du cimetière. Nous avons aplani et rendu conviviale la place des fêtes à deux pas du cimetière. Nous avons élargi la route de contournement.
- Celle qui mène au cimetière? coupe le journaliste. 

    Le maire se lustre la moustache du poignet et soulève sa casquette. Il cherche une phrase sans devoir prononcer le mot cimetière.
- Hum, nous avons aussi installé un monte-escalier électrique au "club recrativo" pour que les aînés puissent y accéder facilement et agrandit le LAR...

    Le maire s'enlise, ne trouve pas la formule un peu sexy qui ferait vendre son village aux jeunes en particulier. Il bredouille un truc un peu plus fun.
- Nous avons repeint en mauve le local de la fanfare et...

    A cet instant, une voiture déboule d'en haut depuis le virage en épingle à cheveux.  La Renault prend à gauche, entame une manœuvre téméraire dans la montée si raide qui donne sur la cour, engage brusquement une marche arrière qui mène droit le cul de la bagnole à une léchée de la bouche d'un lézard prenant le soleil sur  le muret. Il bloque les freins, tente un fumant démarrage en côte mais la voiture recule encore frôlant le muret et qui aurait écrabouillé le lézard s'il n'avait pas choisi la fuite.

    Un voisin sort avec une corde de secours, un autre avec des pavés pour bloquer les roues. C'est à ce moment-là que choisit le maçon en jeep, pour descendre et le facteur en fourgon, pour remonter.



 
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Pris en sandwich, le cornichon qui conduit la Renault tente un redémarrage qu'il espère aux petits oignons, mais se retrouve pris dans la salade. Les gens rigolent, les femmes pour la plus part veuves et habillées de noir sortent des maisons attirées par l'attraction.

    Cette fois, la voiture est immobile, elle semble mettre bas un corps dégingandé, une sorte d'escogriffe muni d'une glotte proéminente et d'une casquette du PSG qui ne manque pas de se cogner la tête sur l'arceau de la portière en sortant. L'escogriffe est en slip; ne pensant pas se retrouver dans une telle posture, il avait piqué une tête dans la rivière en aval du village pour s'y rafraîchir.

    Les veuves affichent un sourire XXL; l'une d'elles remarque l'étiquette sur le caleçon encore mouillé "Sloggi", marque bien connue plutôt réservée aux femmes enveloppées.
- En tout cas, celui-là, y porte à gauche, dit une autre veuve joyeuse.
Les moqueries et les bons mots fusent.

    D'autres voitures, autant du dessous que du dessus, grossissent le cortège; ça commence à klaxonner. L'escogriffe qui debout ressemble à un palmier blanc s'emballe dans une serviette, son ombre projette la forme des petits parasols fermés avec un pompon que l'on trouve dans les cocktails. Cela donne des idées au livreur de boissons coincé lui aussi dans la file. Il propose ses bières et Moscatel au prix kermesse. On le croira si l'on veut, mais le poissonnier qui suivait, en voyant le grill du maire encore chaud solde ses sardines au prix de fête. Ne manque que la fanfare ! Mais elle est déjà là. Il était prévu qu'elle passe à la télé après l'interview du maire.

    Enfin,  le voisin qui habite en dessous du mur arrive en remontant son pantalon. Il vocifère bruyamment: 
- Que bagunça ! Y va péter mon mur, le parisien. 

    Il grimpe, rouge de rage dans la Renault grise sans rien demander, se tape également la tête sur l'arceau mais réussit à extraire la voiture dans un dégagement de fumée et d'odeur de goudron et d'embrayage rôti qui se mêle au fumet des sardines.

   Le maire tient la répartie qui sauvera sa prestation. Il ajuste sa casquette, lustre encore fièrement sa moustache et face au micro du journaliste, il lance : 
- En plus, comme vous le voyez, en été, nous n'hésitons pas à encourager la fête et les spectacles de rue.

  Les hirondelles reviennent arroser la place gaiement de leur trissement, le lézard revient lézarder entre les cailloux du muret. La Renault peut reprendre sa route pendant que les gens dansent encore.

    Depuis, bien qu’il dut échanger sa casquette du PSG contre celle du Benfica, lorsqu'on croise l'escogriffe au village, on le reconnaît, on lui adresse un sourire amusé. Il gardera tant que le village survivra le joli surnom de "Embreagem" (embrayage).


Le passe du Sans-Souci


   Quelle joie, quand on découvre une ville de goûter à la gastronomie locale. Au restaurant Le Bourguignon, qui présentait une carte alléchante, nous nous sommes léché les doigts. Nous avons sympathisé avec la patronne.

-Vous n'êtes pas d'içi, alors ?

-Non, mais avec notre accent c'est pas trop compliqué à deviner quand même.

-Pas du tout ! Je l'ai vu sur votre carte d'identité tout à l'heure quand vous avez présenté le passe. Et puis, le nom de famille, Flanchebouche, ce n'est pas courant par ici.

   Le point d'orgue du repas fut l'instant où la serveuse apporta d'un pas solennel, un fondant au chocolat piqué d'une bougie à la flamme scintillante à Madame Flanchebouche.

-C'est offert par la maison.

    En sortant, la patronne greffée au pied de la porte se fendit d'un obséquieux au-revoir et d'une petite révérence, les épaules tordues.

-À bientôt j'espère, Madame Flanche-bouche et Monsieur.

-Merci pour le dessert.

-Ce n'est rien, j'ai vu sur son passeport qu'aujourd'hui vous fêtiez l'anni-versaire de Madame Flanchebouche.

    Il n'y a décidément plus moyen de laisser planer un quelconque mystère, on sait tout de notre pedigree, partout. Non plus la possibilité de laisser croire  - ou non-  que nous sommes amants.

   Nous avions réservé une nuit à l'hôtel dans cette charmante ville de la Côte-d'Or. Une modeste maison, mais propre et bien centrée. Alors qu'au même instant on pût entendre sonner 14h au clocher de la cathédrale Saint-Bénigne d'un son grave, c'est le veilleur de nuit qui nous accueillit. Il vérifia minu-tieusement les passes et nos pièces d'identité.

-Ça, c'est bon, mais j'peux pas vous registrer, suis pas d'ici, sait pas lire, sait pas écrire, la dame venir attendre.

  L'envie nous prit en fin d'après-midi de passer la matinée au théâtre. Le spectacle, une satire truculente d'un certain Molière qui, à coup de pieds au cul se moque de ses congénères. Alceste clame et déclame en vers cassants. A un certain instant, il brandit un tesson  des plus pointus :

 




 
suite...

 Vous chargez la fureur de vos embrassements :

Et quand je vous demande après, quel est cet homme,

À peine pouvez-vous dire comme il se nomme,

Votre chaleur, pour lui, tombe en vous séparant,

Et vous me le traitez, à moi, d’indifférent.

   tout cela avec une sincérité  si bouleversante que la comédie sembla se déplacer de la scène vers les gradins. Tous ces gens qui riaient entre eux, avec, vous savez, ce petit air supérieur accrédité par le passe, ce fameux sésame qui certifie sa non-pestifération.

   Nous sommes rapidement retournés à  l'hôtel nous rafraîchir et puis sans trop d'idées nous sommes retournés au Bourguignon. La patronne toujours rivée à sa porte nous accueillit avec un sourire si flagorneur que la porte elle-même en devenait obséquieuse.

-Eh, re-bonjour Madame Flanche-bouche et Monsieur et vous nous faites l'honneur d'une nouvelle visite ?

   Malheureusement, son réticule était resté à l'hôtel et Madame Flanche-bouche fut un peu rabrouée au moment de présenter ses papiers.

- Mais enfin Madame, nous sommes venus ce midi, vous m'avez offert un dessert.

-Je regrette Madame Flanchebouche, il me faut  les documents. La vache.

   Nous nous sommes rabattus dans un établissement minable juste à côté ou à coup sûr nous avons été contrôlés par un employé sans papier. Au moins, il nous a laissé passer.

   Le lendemain, nous sommes  rentrés tranquillement. A la frontière, alors que nos pièces d'identité étaient encore toutes chaudes de les avoir si abusivement employées, les douaniers ne nous ont rien demandé. Ou alors, c'était à cause de l'Epoisse au marc de Bourgogne qui avait un peu transpiré sur la banquette arrière.

   De retour chez nous, nous avons croisé les voisins. Machinalement nous avons esquissé le geste de présenter passe et pièces d'identité. C'est qu'on s'habitue si docilement à l'allégeance.

   Puis nous sommes allez faire une sieste et contrôler une dernière fois que nos papiers soient en règle pour envisager la possibilité qu'avec Madame Flanchebouche, nous étions bien amants.




L'anagramme de Pierre


                                                     Neuchâtel, le 13 octobre.

  Depuis que je sais qu'Emile Ajar et Romain Gary sont la même personne j'essaye vainement de trouver un anagramme à Goncourt; le plus proche est crouton, c'est un prix que je reçois - précédé de "vieux"'- par Olivia quand, certains matins, je me réveille grognon-

  Il paraît que Roman Kacew, car c'était finalement son vrai nom, créait un personnage fictif dans l'un de ces romans et en parlait comme un être réel dans l'un de ses autres ouvrages. Avec ses mots, il entretenait un écho entre ses œuvres comme le font les armaillis avec leur cor des Alpes au-delà des vallées .

  Oui ! Les nuits me font mal car je m'endors triste, car je pense à Pierre, car je vois en rêve Émile Ajar qui lit une de mes nouvelles et en cauchemar Romain Gary en rigoler. Dans cette nouvelle, j'avais choisi le prénom de Pierre qui en était le héros malheureux parce que l'autre héros -une chose- était un mur; un mur de Pierre.

  Le Pierre de la nouvelle et le Pierre plus vieux du réel; leur histoire s'embrouille dans le tourment de mes nuits. L'un des deux est virtuose de violoncelle, l'autre virtuose de clarinette et de taragot, un troisième déguisé en armailli vocifère un lugubre requiem au cor des Alpes.
   Laisse s'écouler les notes, laisse s'écouler la vie.

  Leur parcours n'a qu'une autre similitude, celle de devoir apprivoiser le silence, celui des oubliettes, celui éternel. L'aube en claire voie s'immisce comme une fin de vie et à peine apaisé, il faut déjà rendre des comptes, à peine vivant, à peine cousin, à peine amant, à peine père qu'il faut s'agenouiller devant la sentence de l'injustice.

   
suite...

  Qu'Emile Gary ou Romain Ajar écrivent à Dieu n'y changera rien ou alors peut-être, cela réveillera-t-il le diable qui laisse croire au temps éternel mais qui en réalité s'amuse à le court-circuiter.

  Vous savez bien qu'il organise des courses où tous ceux qu'on aime prennent le départ. Mais à peine se retourne-t-on à mi-parcours que l'on peut compter ceux qui sont déjà tombés. Parmi le public, on voit aussi, la mine défaite, deux enfants à peine ados, leur mère, d'autres proches et un chien truffier terrassés cachant leur tristesse dans la banderole d'encouragement "Allez Pierre".

 Cette banderole que l'on avait confectionné ensemble, jadis, avec les autres cousins dans des jeux d'enfants. Et puis on s'est revu, rarement, de cas en cas pensant que chaque lendemain est aussi un jour.

  On se rend compte à quel point vivre est composé d'anagrammes hasardeux. Les morceaux de vie, comme des lettres peuvent changer de place pour signifier autre chose; chance, fatalité, bonheur, infortune, santé, saloperie de tumeur ou de cancer, de façon infini au risque de s'obliger à la plus humble posture.

  Le lac est calme ce matin. C'est à peine si l'on entend le clapotis de l'eau sur les galets. Aux dernières nouvelles, Pierre s'accroche comme un feuillus privé d'été qui refuse de rendre ses feuilles. A tendre l'oreille, par vague, le son rauque du taragot de Pierre semble habiter la grève ainsi que le concert de tous les Pierre. Ils seront toujours là comme dans nos cœurs à répandre en musique leur anagramme; leur prière.