Misericordia
De dire que ses yeux étaient comme un estomac gonflé de pitance, un
globe éteint purulent de sang jaune charrié par les vaisseaux des
viscères,
de dire, au souvenir d’autrefois, quand je croisais ce regard
d’enfant pétillant de vie qu’une source de bonheur venait arroser
semblait-il pour l'éternité,
de dire, à l'ombre du temps passé et de quelques froncements de
sourcils, la clarté de ce regard qui visitait l'avenir d’une si grande
confiance et qui en ramenait d’utopiques présents,
de dire, mais d’avouer en fait, que mes victoires furent minces,
quelquefois honteuses où mes yeux armés d'une simple épée devaient
combattre ceux-là enragés munis d'un sabre laser,
de dire, que ce regard mis en scène par la colère ou
l’incompréhension chargeait la pièce tantôt de rance, tantôt de
déférence, d’où sortait des armoires d'innombrables cocus,
de dire que la blancheur est bien le mélange de toutes les
couleurs et partit pour un voyage coloré, ses yeux allumés de substance
ne voyait que ce blanc,
de dire que la noirceur est bien l'absence de couleur et, jeté
par ses yeux devenait l'absence de coeur soutenable que par la seule
compassion,
de dire que j'ai douté, à cet instant, en face d'une vitrine d'opticien
quand j'ai vu en reflet son regard me reconnaître, se baisser et
s'enfuir,
de dire que ses yeux étaient gonflés d’avoir été trop regardant,
de tout ce qu'il avait regardé et qu'il n'avait jamais pu voir hormis
une légion de chimères sans queue et sans plus de tête,
de dire qu'à force d'avoir usé tous ces regards, il n’en
resterait bientôt qu'un seul. Qu'on ne peut plus offrir, qu"on ne peut
pas échanger, il n'en resterait qu'un seul bientôt; celui de la pitié.
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Point-virgule
Fait pas chaud et, en
plus je suis toujours tracassé par ce livre. La roue arrière de mon VTT
frotte quelque part ; ce doit être le frein.
Et là… mon premier point-virgule, on voit bien qu'il est indispensable,
déjà, après deux lignes seulement.
Le ciel est gris et la forêt trépigne, attend ses feuilles tendres de
mai. Ça sent l'humide plutôt que le champignon, ça sent la tome plutôt
que le printemps. J'ai froid aux mains, je rentre. De toute façon je
dois amener Olivia à la gare, qui part quelques jours en vacances.
Le sentier qui descend à la source est couvert de cailloux mouillés, il
est glissant, je ne parviens pas à me concentrer, je dérape, je freine
à tout-va; ce livre.
Je trébuche sur une épine noire, l'arbuste se secoue comme un chien
mouillé, me trempe. Je descends du vélo, je continue en poussant, je
continue en pensant; qui a bien pu écrire ce livre, et son titre c'est
quoi déjà ?
Près de la source, assis dans une enfonçure, abrité, croit-il, par une
barrière de fougères un gros renard se baigne dans la brume naissante.
Quelle belle image, enfin je ne pense plus, je m'émerveille.
Assoiffé de répit, je lappe ce laps de temps fort d'apaisement . Point.
Virgule, et s'il avait la rage ? !
Vaut mieux déguerpir en douce. Tout compte fait, je préfère les
écureuils.
Au pied d'un frêne, je remonte sur la selle, mais quelque chose freine.
Un pneu est plat et rien pour le regonfler ; ça me pompe, ça me pompe.
Je continue à pied. Jamais, je n'arriverai à l'heure pour le train
d'Olivia.
J'en étais à la page 27, je crois. C'est quand on s'égare dans ce genre
de bouquin qu'on se dit : "Tiens, je devrais écrire un livre, moi aussi
" et de rajouter, narquois : "Comment a-t-il pu trouver un éditeur
celui-là ? " et de plus belle, pantois : " Quoi, il ose postuler que
les points-virgules n'auraient plus d'intérêt en littérature, qu'ils y
seraient devenus inadaptés, démodés " et encore, fâché: " Il se permet
de songer à les éradiquer, ce Monsieur ".
Me souviens lorsqu' enfant, baillant aux corneilles au banc de
l'église, du curé
en chaire, de corbeau vêtu n'en finissant pas de côacôa, POINT
VIRGULE qui a parlé par les prophètes. La magie du point-virgule; tout
ce qui se dit avant, contenu par trois mots dits après.
La vie est faite de fracas, de bruits ; on laisse passer la rumeur, on
attend simplement le point-virgule et là, on tend bien l'oreille, juste
quelques secondes, on écoute s'écouler et on boit ces deux trois mots,
cette parole qui dit tout.
J'en ai fait un art de vivre et quand Olivia m'appelle pour le souper
et que je lui répond : " J'arrive tout de suite; si l'ordi. ne plante
pas ", elle peut en attester.
Et, même ce renard vu près de la source dans son lit de fougères, quand
on y songe, c'est bien un point virgule qui l'a rendu magnifique ; puis
brusquement dangereux.
Holà, je presse le pas. Sitôt rentré je vais écrire une lettre, faire
le point avec cette virgule d'écrivain. En attendant je fais le poing
dans la poche de mon froc où, avec le froid se dissimule une virgule.
Je cherche le livre partout, frénétiquement.
Sur la table, un petit mot : Comme tu n'arrivais pas, je me suis
débrouillée avec la voisine pour qu'elle m'amène à la gare. N'oublie
pas de ranger les commis et vider le lave-vaisselle. A dans trois
jours. Bisous.
PS: J'ai pris un livre qui traînait au salon.
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La Cloison
Voici ce qui s'est passé dans l'après-midi
du jeudi avant Pâques à six heures et quelques minutes.
Maria sort par la petite porte du cagibi à l'ouest dans l'appartement
du premier étage. Elle n'a rien trouvé, elle a fouillé partout. Elle
veut sortir mais la porte qui sépare l'appartement du hall d'entrée
semble avoir disparu. Elle pense que ce n'est pas vrai, que ce n'est
pas possible. De ses poings, elle frappe le mur, mais personne ne
répond, elle court à la fenêtre, il n'y a personne dans les alentours,
la maison la plus proche se trouve à 200 mètres. Elle prend son
téléphone, il n'y a pas de réseau, griffe quand même nerveusement son
écran d'un hypothétique appel. Elle panique, ne se souvient plus de ce
qu'elle était venue chercher.
Elle retourne à la fenêtre et crie, encore ; et encore elle crie.
Face à l'écho du néant, elle prend peur et cette peur lui en rappelle
d'autres qui remontent du passé. Elle se laisse glisser le long du mur
et se retrouve par terre les jambes écartées. Elle tente de faire le
point, régénère sa poitrine à grosses bouffées d'air, cherche le calme,
mais ses idées ne sont plus si claires. Rudoyés par le stress, ses
cheveux deviennent gras et s'enroulent en arabesque sur le front et lui
bouchent la vue ; elle ne tente aucune esquive.
La nuit tombe.
Voici ce qui s'est passé dans la journée du vendredi saint.
Maria vit un calvaire, elle a perdu tous ses repères. Tantôt lucide,
spectatrice de ses égarements, tantôt croyant trouver une porte de
sortie, mais elle se retrouve trahie par le juda; quand elle y pose un
oeil elle y voit une âme couronnée d'épines puis l'obscur.
Machinalement, traînant les pieds, elle s'engage dans une sorte de
procession faisant le tour des bibelots accumulés sur les étagères.
Devant chacun d'eux, elle est traversée d'une émotion plus ou moins
vive mais ne peut en situer l'origine d'aucun. Dans un pot en terre,
elle découvre un trousseau de clés - ce qu'elle avait pu le chercher
celui-là- mais n'y prête guère plus d'attention, derrière un livre elle
déniche des billets de banque qu'elle met dans un vase en se disant
qu'il faudra mettre de l'eau pour que ça pousse.
Elle termine son cortège devant le portrait de feu son mari. Elle
murmure, en caressant la joue du cadre :
" Ô mon fils chéri, comme tu es beau ".
Toute la nuit elle entend marcher des araignées au plafond et le coq
chanter par trois fois.
Voici ce qui s'est passé dans la journée du samedi, veille de Pâques.
Maria se réveille assez en forme, mais elle se brûle sur une plaque
électrique; la veille voulant se faire un café, elle l'avait
enclenchée. Elle n'avait pas mis d'eau dans la casserole. Peut-être,
est-ce cette brûlure qui rallume ses souvenirs; ils sont si nets.
Quand elle avait onze ans, qu'elle accompagnait sa mère à la rivière
pour faire la lessive avec les autres femmes du village. Il y avait
Adélaïde qui faisait rire tout le monde avec ses ragots d'entrejambes,
dénués d'enjambement, sans enrobage.
Et, Horacio qui venait, comme par
hasard faire abreuver ses huit chèvres. Il avait 12 ans. Elle voyait
dépasser des genêts son visage coiffé d'un galurin noir qui rougissait
au moindre de ses sourires.
A cet instant, l'image de ce visage est tellement précis que Maria peut
en compter les taches de rousseur.
Elle se remémore toute cette époque avec tant de clarté qu'elle ne voit
pas venir le crépuscule; puis là, elle recommence à voir les choses en
noir.
Voici ce qui s'est passé ce triste dimanche, jour de Pâques.
Maria a faim, ouvre le frigo, il y a des oeufs durs, mais elle prend le
pain sans levain posé sur le crucifix hier encore pendu à son clou, le
rompt avec une fourchette et l'avale en communion avec toute sa
déchéance.
Elle reste plusieurs heures immobile devant la photo d'une rose.
Au dos
de la photo émane depuis des lustres, comme un baume, le seul mot
d'amour que son mari ne lui ait jamais dédié. Ni maintenant, ni plus
jamais elle pourra s'en parfumer.
Tout est silencieux, on entend plus rien d'autre que le chuintement
d'une larme qui s'écoule sous sa paupière.
Voici, ce qui s'est passé le lundi de Pâques au matin.
Alors qu'elle mange, triste devant son assiette - que d'ailleurs elle
n'utilise pas -, les enfants des voisins viennent jouer au foot sur la
place devant la maison. Ils profitent de l'absence de la proprio.
qu'ils croient en vacances. Maria s'empresse vers la fenêtre pour
appeler au secours. Ses lèvres semblent cousues. Elle veut lancer
quelques chose pour attirer l'attention, mais tout à coup résonne un
bruit de verre cassé; un des gamins a shooté le ballon dans le carreau
du garage. Après un silence, il avise :
"L'premier qui poucave, j'le nique, de toute façon, va rien voir la
vioque, elle est timbrée grave".
Maria ne comprend qu'un mot, mais celui-là, si lucidement que son corps
entier se convulse, se bloque, se tait et s'effondre. Timbrée, c'est
bien cela. Je ne suis plus qu'une enveloppe de chair timbrée au sceau
de la démence où l'adresse renseigne d'un asile à deux ou à trépas.
Voici ce qui s'est passé le mardi après Pâques peu après huit
heures du
matin.
Maria reste allongée dans son lit les yeux ouverts fixant le ciel. Elle
n'a ni froid ni chaud pourtant ses sensations sont bien présentes. Elle
entend bien les rumeurs, ce vacarme, comme si tout s'écroulait, des
voix d'hommes qui braillent, des engueulades en langage de chantier.
Peut-être que Maria rêve, elle essaye de se retourner mais son
corps se
crispe plutôt qu'il ne bouge. Elle peut juste allonger le bras qui
retombe aussitôt. Dans sa main, elle tient agrippé un papier, celui-là
même qu'elle était venue chercher le jeudi soir.
Une lettre en fait, qui commence par :
Mes chers enfants, mes amours,
je sens les premiers signes, jurez-moi quand il sera temps de ne pas me
laisser m'enfoncer…
Un brusque jet de lumière envahit la pièce.
Voilà ce qui s'est passé le jeudi avant Pâques vers 17h30 de
l'après-midi.
Comme l'architecte l'avait averti, le premier maçon commence à ériger
la cloison entre le hall d'entrée qui doit complètement être rénové et
l'appartement. Ceci devant permettre les travaux sans que la poussière
ne pénètre dans le dit appartement. Le maçon en perçant le mur touche,
sans s'en rendre compte, la ligne téléphonique et la rompt.
Maria arrive alors, essoufflée d'avoir monté l'escalier :
"Excusez, j'ai oublié quelque chose".
Le maçon lui recommande de se dépêcher
car il a un rendez-vous important - l'apéro avec ses copains, à vrai
dire - et sort fumer une clope.
Dehors, le contremaître demande au maçon numéro 1 de ranger les outils
et de charger la camionnette. Il faut que tout soit en ordre pour ce
long weekend de Pâques qui va durer quatre jours. Il ordonne, alors au
maçon numéro 2 d'aller finir de monter la cloison.
Le maçon numéro 2 ne sait pas que Maria est en train de se perdre dans
son intérieur à
chercher quelque chose ; il l'oublie.
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Gazon maudit
On
ne peut pas les recevoir comme ça, t'as même pas tondu le gazon !
Olivia est
toute énervée; elle se réjouit, elle veut que tout soit joli
quand ils
arriveront. Elle a arrangé deux pots de lauriers sauvages à l'entrée de la
maison et débarrassé de leurs feuilles mortes les géraniums.
Impatients
dans leurs bacs, comme à un balcon, ils sont prêts à lancer des
confettis de
pétales sur les invités quand ils arriveront.
En
matière de tonte de gazon, je dois confesser de grosses lacunes.
En
réalité, ma fibre écolo est comme un poil dans la main, qui se redresse
au
bruit du moteur de la tondeuse. Puis ça pue, ça pollue. Et, ça massacre
l'herbe
au point d'en faire une bouillie, une choucroute dont je n'aime ni le
goût ni
l'odeur. Pfff, il faut aussi vider le réservoir et l'amener au compost;
c'est
d'un astreignant.
Olivia
est en train de préparer le repas. Avec goût, elle a déjà dressé la
table
qu'elle a couverte des couverts reçus à notre mariage - c’est-à-dire un
vénérable assortiment - et de pétales de fleurs.
Oui,
mais si on fait les comptes, moi j'ai panossé l'escalier, récuré la
cuisine,
préparé le barbecue et sorti le vin. J’ai fait ma part, alors ce gazon..
Olivia
est affairée à son robot ménager. Je tente quelques stratagèmes. Le
temps va se
gâter, je crois ! Faut-il vraiment qu'on prenne l'apéro au jardin
? Elle
dit : "Va chercher le coupe fil chez le voisin, il est électrique en
plus".
Je
jette un coup d'oeil par dessus son épaule, elle est en train de
préparer le
dessert. Euh, mais c'est mon dessert préféré. Aux fruits de la passion.
Elle me
lance son sourire, celui qui a fait qu'au lieu d'être deux nous sommes
devenus
un et ainsi unis pour le meilleur et le pire, comprendre qu’en réalité,
cela
voulait signifier pour le dessert et pour la tonte. Puis si l'engin est
électrique…
Je
commence par le bord du muret recouvert de mousse où je découvre
quelques
fraises des bois que j'espère à l'abri de l'echinococcose, cette arme à
retardement amorcée par goupil, ce rusé dont l'urine vous
bousille les
reins. Et ça me pète à la gueule. Ce parfum puissant, fruité, unique.
Ah, cet
arôme délicat offert par cette petite fraise roturière qui, jadis a
failli
perdre sa naïve fraîcheur en voulant s'afficher au cou de quelques
nobles.
Après
plusieurs passes de coupe fil où trépasse l'herbette, je suis stoppé
net par le
tronc du pommier. L’air bête un peu, mais je ne me prive pas d’une
pause,
compte les bourgeons en pose dans leur branchage. Génial, je pourrai
cet
automne préparer une tarte à quatre pommes.
Effectivement,
l’engin est assez silencieux, rien à voir avec l’infernal
réveil-dimanche
à moteur deux temps. Au plus, un bruit de hachoir à saucisse qui
rappelle les
bouchoyades à la ferme de mon enfance.
Progressivement,
je saucissonne les
ares, je charcute le végétal. Le green parfait. Je boudine encore la
flore
quand, cette fois, c’est le prunier qui s’interpose. Quelques
sauterelles se
moquent, aussitôt une libellule rapplique car une mouche à merde avait
tout
cafardé. Stoïque, je ne pique pas la mouche, je rêve d’octobre, quand
il fera
tourner sa boule à miroir dans ses feuillages gavés de fruits, qu'il
fera
virevolter ombres et reflets, rose et mauve ou vert d'ocre-tobre
à en
attraper le tournis.
Allez
au Travail ! Devenu RazL'herbette, le robot raseur, je commence à
trouver un
certain plaisir. Dans les zones franches d'obstacles, je peux balancer
la
machine à larges volées de gauche à droite et réciproquement. Je
m'enivre à
tailler l'ivraie, glissant sur les ray-grass, laissant derrière moi une
pelouse
de golfeur… avec bien plus que 18 trous.
Maintenant,
j'entends plus nettement le bruit de l'herbe qui plie sous l'élan du
fil en
plastique de la machine. Ça fait mwâmm-mwâmm à droite et ça
balance à
grands coups, mwâmm- mwâmm à gauche. J'avance bien, il reste deux passages peut-être. Mais, et de plus en plus
fort, résonne comme un pleur. Je coupe la machine, il n'y a plus
rien
d'autre que le silence. Je réenclenche,
le gémissement est bien net cette fois, il remonte en frémissement le
manche du
coupe fil.
J'ai
presque fini encore quelques bons coups à droite mwânn-mwânn, à
gauche, mânn-mânn. C'est intenable ce
pleur, il se cache sous la coupole du coupe-fil, c'est le gazon qui
crie
Maman-Maman.
Je
pose définitivement cette saloperie de machine.
La
soirée s'est bien déroulée, les invités ont trouvé original ces îlots
d'herbes
hautes au milieu de la pelouse.
Plus
tard, à l'heure des rangements, Olivia, tout à coup, me regarde
fixement, elle
pointe son bras dans ma direction armée d'un couteau de
l'assortiment de
notre mariage et décrit sèchement un zig-zag. Maman, Maman !
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A tire-d'Aigle
J'ai
fait quoi ? Disons, un pas à droite et j'ai remarqué au-loin dans la
forêt une
cabane en bois que je n'avais encore jamais vue.
J'ai
pris la voiture en direction de l'est. J'ai dú m'arrêter à un passage
clouté,
l'enfant qui traverssait m'a fait un sourire fier et un grand signe de
la main.
Cela m'a mis de bonne humeur.
Sur le
trottoir de la pizzeria, deux ados marqués
d'un tatoo - une calligraphie chinoise - se tenaient l'un face à
l'autre, les
mains plates, hardis de papouilles jouant de fausses esquives à qui
rougira le
dernier. Puis l'orage. La foudre s'est abattue sur un vieil hêtre.
J'ai
enclenché les essuies-glaces et le clignotant à droite. J'ai roulé
longtemps.
Dans le rétro, je ne voyais déja plus l'antenne du Chasseral. Je suis
arrivé
sur une plage qui semblait être paradisiaque. De sable blanc. De sable
rouge,
car un enfant de trois ans rejeté par la méditerranée gisait abandonné;
il
portait une gourmette avec son prénom : "Aîssam". Impuissant, au lieu
d'un moindre service, je n'ai pu rendre que tripes et boyaux. J'ai
fermé les
yeux. J'ai couru le long de la plage puis, me suis effondré. Alors le
vide.
Plus exactement l'envie de vide.
Sauvé
par des plaisanciers bobos et tout nus,
je me suis retrouvé sur le pont d'un voilier. Les femmes avaient des
poils sous
les bras. On a chanté, on a chaloupé toute la nuit une bouteille à la
main. A
la dérive, l'esquif sans ancre, semblait pourtant vouloir écrire un mot
bateau,
peut-être "liberté" sur cette page d'océan. Cette page aussitôt
spoliée par un pétrolier géant en train de sombrer qui l'a recouverte
de son
oeuvre ; une huile, lugubre, figurant des oiseaux mazoutés.
Le
voilier s'est échoué sur un estran. J'ai continué en auto-stop. C'est
une
charrette tirée par un cheval qui s'est arrêtée. La charrette était de
fortune
et le cheval de misère. Le marchand de fruits,bulgare. Il tenait les
rênes,
raide et nonchalant. Il allait par la droite, m'a fait grimper sur le
pont.
J'ai goûté aux pêches jaunes et embaumantes montées en pyramide dans
leur
panier. Pour mon plus grand malheur, car de ma vie, je n'en ai plus
jamais
retrouvé le goût.
Puis
j'ai marché de jour, stupéfait par les trésors de la
nature. Dans un village en pleine steppe, une petite fille burkinabé
faisait la manche, je ne lui ai rien proposé d'autre qu'un
haussement
d'épaule.
Plus
loin, incrédule, j'ai croisé un rhinocéros unicorne, un calao
bicorne et des aras heureux.
Marchant
de nuit avec l'impression que de la glace
fondait sous mes pas, marchant de jour avec la sensation que l'air qui
me
chauffait la veille me brûlait le lendemain. J'ai dormi debout au point
qu'au
réveil, ce fut déjà le crépuscule. Un gros rond orange nageait sur
l'horizon.
Il y
avait un bar, la foule et de la musique brésilienne. Entre samba et
danse
de camping - j'ai contribué à la
caricature - les dandinements allaient bon train.
J'ai
commandé une caïpirinha.
La serveuse a fait un joli sourire ; en se baissant vers le frigo, sous
sa jupe
qui se relevait, un petit pli blanc a enflammé mon corps, les bras, le
ventre,
les jambes et ce qu'il y avait entre. J'ai tenu raide ma nuque et bombé
le
torse. Mais surgit de l'armoire frigorifique une armoire à glace, le
boy de la
serveuse ; je n'ai eu d'autre choix que la débandade.
Un
rasta en vélo, coiffé d'un casque de dreads m'a proposé son
porte-bagage. A un
certain moment, il fut affriandé par un champ de came à gauche.
J'ai
sauté du vélo. Adieu brother.
J'ai fait pipi dans le bocage en chantant. J'ai
dormi à la belle étoile. La lune était grosse et superbe. J'y ai vu
nettement
des traces de pas et un drapeau américain.
Le
lendemain matin, le rasta est revenu en marchant - mais dans sa tête il
devait
voler - à côté de son cycle. Take-it man ! Il m'a donné son vélo.
Mais
plus loin, au milieu des cactus, un mur, fraîchement érigé entre mayas
et
maillés m'a obligé à rebrousser chemin.
C'était
comme si j'étais parti pas
loin, comme un oiseaux qui prend son premier envol et qui tombe tout
près du
nid. Aussi, un un froid vif se faufila sous mon short de cycliste. Le
paysage
était grandiose, là au pied des Alpes.
J'ai
commencé à gravir les routes
sinueuses en vélo, soudain un aigle royal est apparu. Il longeait les
falaises
en lançant des glapissements rauques et stridents. Il semblait montrer
la
route, j'ai même cru à une sorte de réincarnation, qu'il pouvait être
mon père.
Au Col du
Galibier un type en jaune a surgi et a levé les bras au ciel. L'aigle
s'est abattu sur moi, je n'ai eu d'autre choix que de m'accrocher à ses
serres
et ainsi pendu à ses pattes, revenir en planant sur la terre
basse.
A
tire-d'aigle, j'ai survolé des villes, de l'eau et des déserts et des
champs,
la steppe où la petite burkinabé m'a reconnu et m'a
lancé une poupée africaine "Tiens, c'est pour toi".
Dissimulé sous mon aile, elle n'aura vu pas ma honte je l'espère, moi
qui ne
lui avait rien donné.
De
là-haut, depuis mon aire volante, j'ai aperçu de la
fumée dans les décombres d'une cathédrale en flammes et Quasimodo en
train de
jouer avec le feu.
Enfin,
l'antenne du Chasseral avec en arrière plan la région
des Trois-Lacs. Sur la route une file de voitures à la queuleuleu; des
Peugeot,
une 301, 302, 303, 304, 305, 306, 307, 308, 309. Pas de doute je
rentrais bien
chez moi, dans cette ville à 1000
mètres
d'altitude.
L'aigle
a fait mine
d'atterrir et j'ai pu me dégager de mon deltaplane à plumes. Je fus
abasourdi
par le stress des gens et les bruits de la ville.
L'aigle après une dernière
virevolte est allé se figer sur le dôme d'une maison de maître;
définitivement.
J'avais
trop de choses dans la tête, il a fallu du temps pour décompresser,
trouver un sens à tout ça. J'ai bougé un pied, oh quoi ? de
quelques
centimètres vers la droite. J'ai reconnu
la cabane en bois dans la forêt.
En
réalité, j'avais pivoté sur moi-même. J'avais fait le tour du monde, ce
voyage
dont je rêvais depuis si longtemps.
Il
y a de la lumière dans la cabane, deux amoureux avec des tatoo chinois
s'enlacent.
|
Romand noir
Point final !
Voilà
mon premier polar fagoté, terminé.
L'histoire
se passe dans un bled sur une
presqu'île ancrée dans un estuaire recouvert de glace la plupart de
l'année.
Elle est séparée de la terre par un unique pont mal entretenu et
propice aux
accidents routiers. Le nom du bled est lui-même glacial, de longueur
infinie et
ne comporte aucune voyelle.
Le
drame trouve son issue dans le sous-sol d'une maison de maître. La cave
est
sombre, tapissée de chaînes, de menottes et équipée de toutes sortes
d'accessoires sado-maso.
Mais
je n'en dis pas plus.
L'intrigue
s'articule autour d'un respectable quinquagénaire ayant pignon sur rue,
seul,
veuf, encore plein de libido et d'alibi. Son nom sonne en -ssonne.
Mais
je ne vais quand même pas tout raconter.
D'entrée,
les soupçons accablent un homme mal rasé, légèrement bossu, sombre,
étrange, le
front éperonné d'un gros kyste et un nom en -quist.
J'en
reste là.
La
police, équipée de lampe-torche, finit par retrouver dans la cave
éclairée à la
lampe à l'huile, la fille à poil dans sa cage. A côté du congélateur,
un
martinet encore fumant serpente sur la terre battue.
Mais
j'en dis trop, surtout ne rien dévoiler.
Faut
dire que la jeune fille au pair, née sans père en possède une belle
paire. Sous
ses airs de sainte-nitouche, on lui découvre un passé de prostituée de
luxe -
donc avec du cachet - évoluant alors dans un univers de cuir, de
vaseline et de
godemichet.
Voilà.
Il
s'avère que le bossu, malgré son par-dessus est aperçu bossant pour son
chameau
de boss, celui qui a pignon sur rue et lui a filé du pognon pour qu'il
lui
lèche le fion. Malgré les soupçons, il est donc innocent.
Mais
chut !
Encore
ce dernier détail. Le principal rebondissement intervient avec la
visite d'un
écrivain has been et vergogneux. C'est quand il monte au phare - il y a
un
phare, vous en doutiez ? - que ce dernier détail s'impose à lui comme
une
évidence quant à la résolution de l'énigme.
Un
autre personnage a été vu au café qui buvait du whisky. Il pose des
questions,
il réserve pour quelques jours la seule chambre de l'unique hôtel du
bled. Il a
un étrange accent. Il pourrait bien être le serial killer tout designé,
mais je
vous rassure tout de suite, il n'est guère que le frère de la fille en
cage.
A
partir de là, dans la fiction, il pleut tous les jours. Attention, le
pont
devient dangereux, il faudra, à coup sûr le fermer à la circulation
d'ici
quelques pages.
Jusque-là,
j'ai bien réussi à maintenir le suspens, je ne vais pas tout briser
maintenant.
Le pire dans
l'histoire est que les
habitants du bled se doutent de quelque chose, il savent bien que c'est
le
soit-disant respectable assurément quinquagénaire, ce salonnard qui est
le
coupable et le bourreau. Cela est d'ailleurs confirmé dans les
dernières lignes
du roman.
Mais ici, les
gens sont des taiseux. Ils vous regardent avec leurs
yeux creux et passent leur chemin où alors, ils crachent par terre. La
presqu'île semble être tenue sous une chape de plomb par des non-dits,
des
secrets de famille, des réminiscences.
Ici, des hommes
sont tous veufs, les femmes
toutes veuves.
Je
ne peux pas en dire plus.
Et
puis, je vous passe le nombre d'assassinats - en tout, quatre - et le
prénom de
la jolie autochtone, seule, veuve, avec un chien jaune et qui sous
prétexte
d'alibi à sa libido ne se livre à lui que dans la dernière cage...non,
page.
A
ce stade, comme vous, je me pose des questions. Qu'est ce qui a amené
l'écrivain dans ce coin perdu ? Comment et pourquoi est-il monté au
phare alors
que celui-ci est habituellement cadenassé ? Comment se retrouve-t-il
mêlé à l'affaire
?
Et
le cantonnier, si discret, qui de par sa fonction détient la clé
n'a-t-il pas
les manières et les manies d'un pervers ou d'un potentiel assassin ?
Quel
est le détail, la piece manquante du puzzle qui a fait se résoudre
l'affaire
alors que tout les habitants en connaissent de tout temps tenants et
aboutissants ? Pourquoi ne ma-t-il fallu que 10 pages pour en arriver
là, alors
que 574 ont juste suffit à un collègue romancier pour pratiquement la
même
histoire ?
J'ai
pourtant énormément travaillé et insisté en l'approche psychologique de
mes
personnages. Il m'a fallu beaucoup de temps pour dessiner leurs
contours :
"mous", mettre en évidence leur relief : "plat".
Quant
au mobile du crime, pas un mot car si vend la mèche plus personne ne
voudra acheter
mon polar.
Le
mobile est en fait immobile, car
le crime est romand. Suisse romand.
|
Le somnoleur
Le public
debout, en standing ovation laisse
éclater sa joie. Les applaudissements en temps et en contretemps font
trembler
les loges de l'opéra. Une jeune fille exulte, des spectateurs hurlent
bravo, on
entend des sifflets, certains ont la larme à l'oeil.
Malgré
l'interdiction, les flashs des smartphones
crépitent et diaprent la salle d'effets stroboscopiques. Une dame en
vague
équilibre dans l'étroite rangée manque de tomber dans les pommes posées
sur
leur siège de velours.
Quelle
émotion, quelles voix!
Lui,
applaudit d'un geste pesant, un peu
comme une machine à poinçonner, sans réelle
conviction. Bien sûr, le spectacle était exceptionnel, les décors
remarquables,
les artistes formidables mais, l'apothéose sur laquelle il avait tout
misé ne
s'était pas révélée à lui. Il avait pourtant préparé son coup avec
minutie et
il avait mis le paquet ; le prix surréaliste des places, le trajet en
avion et
la nuit à l'hôtel.
La
mine frustre, il se lève, il frotte les épaules
de son voisin de devant sans rien dire. Puis, en tirant la moue, il
passe les
arcades de sortie de l'opéra. La foule s'émeut encore sur le parvis. En
gros
caractères lumineux LA BOHÈME clignote sporadiquement sur la façade du
Teatro
San Carlo. Comme souvent à Naples, une forte odeur de poubelles coupe
l'envie
de flâner dans les rues; la grève des cantonniers dure déjà depuis deux
semaines.
Il
rentre à l'hôtel, il avale d'un trait la
bouteille de San Pellegrino sortie du mini-bar, se couche, éteint.
Sa femme
devait souvent le secouer de peur qu'il ne
ronfle. A chaque spectacle c'était le même rituel. D'abord, une bonne
bière au
foyer ou au bistrot le plus proche pour se détendre un peu, puis
ils
allaient prendre place. Elle restait
debout devant son siège à scruter l'assistance à regarder si elle
connaissait
quelqu'un. Si tel ou telle avait changé d'ami.es, elle se baissait et
glissait
à l'oreille de son mari : " C'est pas vrai ! ils ne sont plus
ensemble les Dubois ".
Pendant ce temps, lui se calait dans son fauteuil.
Il enlevait discrètement ses chaussures et débarrassait ses poches des
clefs,
porte-monnaie et de tout ce qui pouvait contrarier son aise.
Enfin, elle
s'asseyait à son tour, faisant, s'il y eût lieu, quelques réflexions
sur la
tenue vestimentaire de ses voisines. La lumière s'éteignait. Elle
allongeait
le bras sur le genou de son mari et lui prenait la main.
Le rideau s'ouvrait.
Lui,
après quelques minutes fermait les yeux puis
attendait. Enfin,il attendait... c'est ce qu'on aurait pu croire en le
voyant
car, en réalité, dans sa tête, une monstre mise en branle s'était
amorcée. Il
possédait tout l'art de synchroniser soit le mot de l'acteur, soit la
note
de musique ou le choc gracile d'un pas de danse avec l'image pile
du film
qu'il déroulait dans sa tête ; qui le conduisait tout droit dans les
bras de
Morphée avec un si bel apaisement et, si instantanément.
Alors,
quand elle sentait pendre sa main
ensomnolée, elle le secouait. Quelquefois, de plus en plus souvent,
elle
s'endormissait également.
Sa
carrière de somnoleur, il l'avait entraînée
modestement en assistant à de petits spectacles, aux revues des enfants
à
l'école, au théâtre amateur où les comédiens sont payés au chapeau, aux
enterrements de ceux qui avaient levé le leur, une dernière fois.
Puis, le
somnoleur songea à se lancer dans la
catégorie supérieure, celles des spectacles payants. Et cela lui avait
convenu
; comme il avait bien dormi à celui du Transsibérien de Blaise Cendrars
qui se
déroulait dans un autocar à l'arrêt. De même - mais là, en forme
olympique
- à celui des tambours du Bronx en juin dernier. Au concert du cors des
Alpes
en Valais, ses ronflements n'avait perturbé personne, avouons que
l'accord
était parfait.
Sa femme
disait : "C'est complètement
idiot de payer une entrée pour aller roupiller".
Mais
le somnoleur persista et il en vint à
remarquer que plus le spectacle était grandiose
servi par les grand artistes, plus son plaisir s'amplifiait et plus
l'endormissement était rapide et bienfaisant.
Il
commença à dresser des plans, préparer un budget
et constituer un bas de laine spécial spectacles car cela coûtait de
plus en
plus cher. Il choisît des évènements des plus remarquables, à Milan, à
Londres,
à Bayreuth, à Paris et même à Buenos Air.
A chaque fois il revenait enchanté de
ce cher sommeil.
Sans
doute, mais on s'était moqué quand il en avait
fait la confidence, qu'il recouvrait sa symbiose avec sa mère lui
lisant
des histoires avant le coucher, lui
tordant ensuite le bout du nez en guise d'interrupteur pour éteindre la
lumière.
Mais
surtout, à chaque fois il avait, comme on
regarde un ciel étoilé avec l'impression que l'univers nous appartient,
ce
sentiment de voyage dans l'infini où parmi la foule, les plus
grands
artistes venaient se produire que pour lui, rien que pour lui.
Or, il
décida d'un voyage à Naples. On l'avait
averti d'un spectacle extraordinaire corroboré par l'avis des critiques
unanimes. Sans hésiter il entreprit les réservations pour ce qui devait
être un
sommet, le must, le Nirvana.
Au Teatro
San Carlo, quand il ferme les yeux, et
alors qu'il avait bien bu sa bière, rien ne se passe comme d'habitude.
En
boucle, il se voit tourner en rond dans sa
chambre d'hôtel où tout est carré. Sur le lit carré, les draps
imprégnés
d'odeur de poubelle semblent avoir été tendus par une puissante machine
carrée.
Il pense au moment où il se glissera dedans aplati comme dans un
portefeuille
en cuir, impuissant, à moitié étouffé tirant de toutes ses forces pour
créer du
mou et trouver de l'espace.
Il
assiste au spectacle de pied en cap sans
qu'aucun chanteur ne prenne la peine de jouer que pour lui tout seul,
ne
serait-ce qu'une minute.
Il
s' étonne - car jusqu'à ce jour, il n'en voyait
qu'une partie - de la durée d'une oeuvre et découvre que l'on puisse
s'y
ennuyer par instants. Pourtant, sur scène le beau Rodolfo à la voix de
ténor
fait trembler l'enceinte du théâtre et enthousiasme l'audience.
Après le
triomphe final, le somnoleur, remarque sur
le fauteuil devant lui, un être profondément endormi ; c'est certain,
dans sa tête
se déroule un film avec Rodolfo en pleurs, suant de toutes parts,
dégoulinant
de mascara, démangé par sa perruque, criant son désespoir,
hurlant, la
langue chargée, le menton rosé du rouge à lèvres qui a coulé, oui
hurlant, le
prénom de son amour fauchée par la tuberculose.
La mine
défaite, le somnoleur s'approche de son
voisin de spectacle, avec ses mains en forme de machine à poinçonner,
il lui
triture les épaules pour le réveiller. Il ne dit aucun mot. Il lui
impose un
clin d'oeil jaloux.
Pour leur
représentation privée, les artistes
avait élu un autre que lui.
|
L'Orphelin
Il
est bien raide cet escalier qui dégringole comme
un torrent de caillasse dans la falaise. Je me pose un instant pour
respirer
dans un promontoire de cet interminable zig-zag. Il fait chaud, je
regarde ma
montre, le soleil est à son zénith.
Les
murets alvéolés de gros cailloux, sont
coiffés de dalles plates et forment comme un pupitre de conférence. De
cette
tribune improvisée, j'entame une tartine comme un élu en campagne mais
rapidement je me laisse transporter par le discours silencieux et
bucolique de la côte amalfitaine; lui adjuge tous mes suffrages. A la
vue des
villages tirés à quatre épingles dans leur écheveau montueux, du golf
en forme
de croissant qui s'émiette en vaguelettes turquoises, où semblent
s'être
échoués des canotiers en képi marin, je vote, je cumule, je panache et
ne biffe
rien.
Mais,
fais attention vieille branche ! Je te
préviens, la suite de ce récit risque bien de te déplaire; il ne parle
pas de
quoi on peut s'emplir mais de quoi on se vide. Tu verras, c'est la
caque.
Des
racines s'embusquent dans le maigre crépi du
mur sur lequel est gravé, entre un coeur greffé d' Amore mio et
une bite
taguée de mauvais goût, le chiffre 365. Manifestement, il s'agit
du
nombre de marches restantes jusqu'à la
plage. Jusqu'ici, j'en avais déjà compté
cent-douze.
Une
senteur particulière enveloppe tout à coup mon
balcon. Une odeur de dedans d'homme. A quelques marches en amont, au
nord,
hagard, déterminé, les fesses serrées, il déambule dans l'escalier
articulé par
un.e marionnettiste invisible. Les muscles de son visage sont aspirés,
tirés
vers l'intérieur. Son regard fixe parait si habité que je peux y
reconnaître
ses résidents - mais plutôt leur absence - et présumer de son
histoire à
lui.
Mais,
vieille branche je te déconseille de
poursuivre, cette lecture n'est pas propre. Tu t'en plaindras pas.
Des
tâches brunâtres tapissent ses mollets. Il
tient ses mains écartés du corps, les paumes ouvertes vers le soleil.
La même
couleur de torchis tâche les poches de son short à la hauteur du
ceinturon.
C'est sûr, cet homme a chié au froc. Il a eu peur.
En
haut de l’escalier, il aura vu ce couloir
sinueux sans autre choix que de le suivre et ce dédale habité de
solitude. Il
aura vu sa vie en fait.Il l'aura vu défiler. Il été pris de vertige, il
a eu la
chiasse.
Il
est né au Mozambique, de retour au Portugal - il
aura perdu ses copains d'enfance - son père meurt dans un accident dans
une
mine de wolfram. A quatorze ans, il doit déjà penser à gagner sa vie
quand ses
deux frères, l'un sorti d'un chou, l'autre livré par une cigogne,
orchestrent
leur premier areuh areuh.
Il
part chez un oncle à Lisbonne qui l'envoie en
Suisse. "Chaque mois, n'oublie pas de virer l'argent" lui avait
commandé son oncle. Engagé
dans une entreprise de transport de fruits et
légumes, il finit, après moult chambardements, dans la région de Naples
où il
trouve de quoi bien gagner sa vie et s'entourer de nombreux amis.
Il
passe devant moi sans détourner les yeux, il
continue sa marche excrémentale. Du fonds de son short suinte un rond
bouseux. Par
les canons, s'échappent des
larmes de diarrhée. Toutes les huit neuf marches, une goutte de
fiente s'étale
sur le ciment. Je reste niché dans mon
nid d’aigle en compagnie d'un essaim de mouches, observe cette scène
merdique jusqu’au moment où, trop tard,
je ne pourrai voler à
aucun secour.
Peu importe les raisons, tous les membres de sa
famille disparaissent les uns après les autres. A part ses frères, mais
ils
n’ont rien à se dire, il n'a plus personne pour lui rappeler à quoi
sert son
existence.
Il
arrive sur la plage après quatre cent
septante-sept marches, quatre cent septante-sept chances de réinventer
sa vie,
quatre cent septante-sept excuses pour ne plus y croire.
Peu
importe les raisons, alors que ses affaires
marchent moins bien, ses amis ne lui courent plus après. Il reste seul
sans
personne pour se confier, aimé et être aimé.
Une
dizaine de vacanciers sont allongés sur leur
transat. Il se baisse, ramasse un peu de sable et, comme un gymnaste se
poudre
de magnésie sans quitter son agrès du regard, il frotte ses jambes
maculées de
caca. Comme un immigré clandestin qui passe une frontière, il se glisse
silencieusement le long du mur qui conduit à la jetée. Personne
ne le
remarque. Mais, qui veut bien voir un être marqué du sceau merdeux de
la
solitude ?
Il
entre dans l'eau ouvrant tout l'espace de ses
bras comme un soleil couchant. Bientôt il sera lavé. De tout.
Rapidement, les
flots recouvrent ses épaules puis sa tête. Une bulle d'air fait
remonter
quelques gaguelets d'olives verdâtres formant en auréole, les reliefs
de sa
dernière pizza. Mais que pouvait-il arriver de mieux à cet orphelin qui
avait
si faim de retrouver sa mer.
A
bout de souffle, j'essaie d'alerter les gens, je
dis n'importe quoi qui fasse italien "Homo acqua rapido,
forza". Je lève mon bâton trouvé
dans le sous-bois au début de cette descente aux enfers, et frappe de
grands
coups dans le sable, hurlant d'impuissance, seul moi aussi dans mon
désarroi.
Je t'avais averti vieille branche. ll ne fallait pas lire cette
histoire, elle
est triste à mourir.
|
Fake News
Et
voilà ! Ma jolie camerounaise de femme a fichu
le camp avec le secrétaire général de l'UCD. On ne peut pas courir deux
lièvres
à la fois, je le sais et le répète suffisamment aux enfants. Foutue
politique !
Tout allait si bien, je venais enfin d'éditer mon
roman. Les critiques étaient dithyrambiques et il commençait à
s’en
vendre par dizaines. J'était fier de le dédicacer chez Pas Yo et chez
la Mère
Indienne malgré la difficulté de l'exercice pour un néophyte.
Pourquoi
a-t-il fallu que je m'engage dans cette
bastringue d'élections confédérales ? Même pas en tant que candidat,
c'est bien
le pire. Je me suis passionné et quand j'ai entendu Greta Garbo parler
de la
climatisation, cela ne m'a pas laissé de glace et, à fond, je me
suis
investi pour la cause. Le matin, je préparais des fiches dans un carton
et le
soir, j’étais poseur d’affiches dans les districts. Je n'ai plus vu
passer le
temps ni même contemplé les forêts à leur automne se vêtir d'un costume
de splendeur.
J'ai
négligé ma famille, car les soirs de libre,
j'allais assister à des débats où aider à l'organisation de conférences
de
notre écurie, qu'on reconnaisse et entende nos poulains.
J'ai
ouvert des comptes sur les réseaux sociaux et
j'ai saoulé tous mes amis, tous les jours, pendant deux mois. A la fin,
plus
personne ne mettait de pouces bleus, de coeurs rouges, ne serait-ce
qu'un
smiley de connivence. J'avais cinq minutes ? J'allais faire la
maintenance de
notre parc d'affiches que certains adversaires pulvérisaient sans
vergogne. Quelques fois, je rencontrais un type - le même que moi mais
d'un
parti proche - des poches sous yeux, les poches pleines d’attaches
colson qui disaient “vivement qu’ça
s’arrête”.
Les
ventes de mon bouquin se sont effondrées. J' ai
écrit à la presse pour un peu de pub mais, nerveux et sans trop de
tact,
je me suis pris de bec avec les responsables de la rubrique culturelle.
Dans
l'élan, je me suis énervé avec ceux de
la rubrique politique qui favorisaient peu le parti et qui ont fini par
le
snober carrément.
J'ai été
fouiller les sites des candidats
concurrents pour leur trouver des failles ou pour les provoquer.
J'ai
inventé des théories fumeuses, j'ai publié des photomontages déjantés
en
réponse à ceux de l'UCD qui se foutaient de notre pomme. Du coup,
j'ai
aussi visité les sites des amis de ce parti. J'y ai vu des coffres de
voiture
plein d'armes à feu, des désespérés habités par la frustration et
l'envie de
vengeance qui faisaient une généralité de n'importe quel fait divers
pourvu
qu'un heimatlos en fasse les frais. J'y ai reconnu une troupe armée de
fusils
et de haine tapie dans l'ombre d'un sous-bois prête à en sortir sous la
brume
brune quand les circonstances funestes seraient favorables. J’ai
enfin compris
pourquoi je m'étais engagé dans cette campagne. J'ai écrit un pamphlet
à leur
chef qui m'a traité de ver et d'âne. Puis j'ai su que son équipe avait
employé
mon beau frère black, au noir pour placarder leurs affiches.
Avec
mes compagnons de campagnes, nous avons tenu
des stands dans toute la circonscription et croisé des gens formidables
mais
aussi des cons. Une grand mère a dit "Voter, c'est aimer sa terre" et
un grand-père nous a accusé d'oxymore. J'en ai profité pour déguster
les
spécialités vendues sur les stands voisins, la cébiche d'un Péruvien,
les
accras d'un Capverdien, l'absinthe
d'un Traversin, la palée d'un Altaripien.
J'ai
croisé les candidat.e.s, les nôtres mais
aussi ceux des autres partis, de loin, de près; certains
respectables et
d'autres condescendant.e.s jusqu'à l'écoeurement.
J'ai
voulu jouer dans la cour des grands, moi petit
moineau, que pouvait-il arriver d’autre que de me brûler les ailes ?
Et
puis, quelqu'un que j'aimais bien m'a parlé
d'une troublante façon, du genre écrire ou faire élire il faut choisir.
“Si au
moins, t'étais du PEP, pauvre type” a-t-il déclaré.
J'ai
commencé à me poser de questions, à me
demander si titrer mon livre La chute du Turlututu fut
une bonne
idée et il a commencé à pleuvoir.
Jusque
là, et j'en étais fier, je connaissais deux
amis artistes; ils m'ont tourné le dos quand j'ai voulu les
féliciter en
face pour leur spectacle qui n'était pas
un bide.
Au
boulot, j'avais la tête ailleurs, je ne
parvenais plus à faire mes heures. J'ai reçu un avertissement, puis la
mauvaise
lettre.
Dimanche,
le 2o octobre, tout seul sans plus
d'amis, ayant tout perdu, j'ai suivi les élections confédérales sur mon
ordi de
marque Apple. J'ai compris pourquoi. De son logo en forme de pomme
sortait tant
de vert.
Dans le
bar, sous la convocation du comité pour les
prochaines élections de juin épinglée au mur, traînait une
vieille
bouteille de rhum agricole de la coop des Entilles, je l’ai observée
vingt
bonnes minutes, tiraillé par l’envie de
l’ouvrir. "Si tu commences mon vieux … , mon vieux, va plutôt récupérer
les affiches”. Ma voiture éclectique est tombée en panne, elle
aussi, a choisi de m'abandonner. J’ai
pris le vélo. Au retour, il faisait un
peu nuit - mais je n'avais pas bu, je le jure - la lanterne a sauté, j'ai choppé un caillou, j'ai crevé et pété
mes lunettes. J'ai poursuivi à pied sous l'ondée. Foutue politique.
Une Clio
s'est arrêtée, un marocain conteur à Fès,
pris de pitié m'a embarqué. Il m’a ramené chez moi tout mouillé. Je lui
avais
acheté une livre de briouates à son stand du samedi, et m'a
reconnu. Tout
cela, n’aura pas servi à rien.
|
Infusion
Longtemps,
je me suis couché de bonne heure1. Mais ce
soir-là, malgré l'infusion de feuilles de brigadier et baies
d'aubépine, je ne
parvenais plus à quitter mon tourment.
En
pleine lecture, engoncé dans mon vieux fauteuil, mes yeux s'étaient
bien fermés quelques pingres instants mais rapidement mon âme vénale
s'était
ressuscitée au souvenir du prix prohibitif de ces quelques grammes de
tisane
achetée - le matin même - au Marché de Noël. Quel charme
devait
contenir la tisane de la marchande pour m'enquinauder de la sorte.
D'entre
mes mains, l'ouvrage avait eu le temps de filer, Du
côté de chez Swann embrassait le tapis percé à pleine page. Acquis
de
seconde main, le rappel de son prix de broquante indiqué sur sa
jaquette en
papier kraft me souffla l’idée d’un sommeil gratuit. Mais d'un geste
gauche
voulant ramasser le roman tapi, j’ai renversé ma chère tisane sur
le
livre. Elle dilua encore le prix déjà atténué marqué
au feutre sur l'ouvrage. Elle trempa aussi, comme
elle l'aurait
fait d'une madeleine, l'oeuvre de Proust. Qui prit, dans son papier
marron,
l'allure d'un biscôme.
Oh
! Celui de mon enfance avec, décoré au sucre glace,
l'effigie de la Grande Fontaine. Ce biscôme qui collait aux dents où
qui se
désintégrait dans un bol de lait tiède. Quelquefois, ma tante en
ramenait de
Berne, fourré à la pâte d'amande avec l'ours et l'écusson en couleur.
Je le
cachais et l'observais plusieurs jours avant de l'entamer ou qu'un de
mes
frères et soeurs ne découvrit la cachette.
Frappé
d'irrésistibles réminiscences, j'imaginai l'échoppe de la
gare tapissée de pain d'épice avec à l'entrée un biscôme plié en deux,
énorme
et rebondi. Dessus, Hansel et Gretel auraient glacé au sucre bleu ciel
et
en large écriture ronde "ouvert toute la nuit". Peut-être
seraient-ils encore là; à attendre des gens comme moi, sans us et
costume et
sans heure non plus.
Je
m'équipai rapidement d’hiver et couru, me sembla-t-il vers la porte.
Dehors,
la neige jetée en petits paquets s'étiole dans la rue. Les
routes enneigées rendent presque sourd le bruit des voitures qui
roulent au
ralenti. Sous le halot diffu des décorations de Noël, une famille,
traverse le
passage clouté de givre. Tous sont équipés de la même écharpe en laine
et du
même bonnet rouge. Ils chantonnent en choeur, leur vibrato décolle un
moelon de
glace qui s'était formé sur des lignes de trolleys et qui répand en
écho de
cristallines harmonies lorsqu'il se brise sur le trottoir.
D'autres
personnes de toutes provenances marchent d’un bon pas.
-
Vous ne venez pas ?
-
Mais, ou allez-vous ?
-
On va chez Madeleine, bien sûr.
Et
puis là, un jeune homme en cache-col arc-en-ciel déclare :
-
Je vais aussi chez Madeleine.
Il
arrive des gens de gauche comme de droite.
-
Où allez-vous comme ça ?
-
Mais, chez Madeleine.
Je
reçois une boule de neige en pleine figure et surprend le rire
facétieux d'enfants cachés derrière un tas de neige.
-
A trois, on court, le prem's chez Madeleine.
Un
vieux monsieur semble imiter sa canne; le dos voûté, il avance à
tâtons.
-
Vous savez où habite Madeleine ?
Un
type en costard brandissant sa pinte, ivre d'absinthe, titube
et balbutie :
-
Vienz'y boire un ch'ti canon chez la Maz’leine
Tous,
enfants, vieux ou vieilles, bleus comme noirs, ils se rendaient
chez Madeleine.
Alors.
J'étais resté bloqué sur le pas de porte, emmitouflé dans ma robe
de chambre mitée en laine bleuâtre, un noeud serré à la taille et les
bouts de
ceinture pendants. J'étais resté planté dans des moon boots
débordant de
bouloches de fourrure, un bonnet à pompon râpé sur le chef. Ainsi vêtu
d'avarice, j’avais été incapable de passer le chambranle de la porte.
Incapable, même pour moi de la moindre charité.
Je
mis chauffer de l'eau et me surpris à écouter le glouglou de son
bouillissement. Par souci d'économie cela ne m'était encore jamais
arrivé
quitte à boire tiède. Je fis tout infuser, inexplicablement. Sans
comprendre
mon geste, d'un seul coup, voici inondée toute la fortune de la tisane
du Marché
de Noël.
Son
médaillon était pendu au dos de la porte. Je le serrais,
maintenant dans mon poing, fermement. Je me suis subitement trouvé laid
et sans
honneur.
Je
suis allé enfiler mon plus beau pantalon et une chemise encore neuve
emballée dans son plastique. Une épingle oubliée m'a dardé l'épine.
J'ai tout
de même fini par me trouver élégant chaussé de molières cirées et
patinées au chiffon et à l’huile de coude. Ensuite, je me suis rasé au
plus
près. Je me suis dégarni d’un poil ancré dans la narine et coupé un
autre trop
blanc accroché au sourcil droit. J'ai coiffé au mieux les deux trois
cheveux
restés fidèles qui bataillaient sur mon crâne. J’ai renoncé à la lotion
parfumée croupissant au fond d’un flacon poussiéreux, acheté trois
francs, cinq
ans plus tôt. J’ai préféré la senteur de l'essence de brigadier
répandue par la
décoction. Elle devait être suffisamment infusée à ce moment là. En
attendant
qu'elle tiédisse un peu, j'ai déniché une tasse, la seule sans fêlure.
Je l'ai
posée sur un petit napperon brodé par elle avant qu’elle ne parte. Que
jusque
là, j'avais toujours jugé ridicule. J’ai tout bu. Cette fois, j'allais
bien
dormir. Longtemps, je me suis couché de bonne heure, mais cette
nuit-là, toute
entière, c'est dans les bras de ma tendre et généreuse Madeleine que je
m’infusai.
---------
1) Début de
texte imposé par un concours
auquel j'ai participé « Longtemps, je me suis couché de bonne heure »
est
l'incipit de Du côté de chez Swann, premier tome de À la
recherche du
temps perdu de Marcel Proust.
|
Effusion
Même confit d'un certain entourage,
l'amertume des instants de solitude garde un goût exquis et
irremplaçable. Mais
il a fallu que je me retrouve avec cette peste ! L'amie de Raquel dont
je ne me
débarrasserai sans doute jamais. Immortelle comme la mauvaise herbe
lorsqu'elle
s'imagine Immortels en tenue d' académie, prompte à mille
conseils avec
sa façon si cassante de les prodiguer.
Je ne lui avais rien dit, mais elle avait
trouvé mon livre à la Méridienne et voulait qu'on en parle :
-Absolument, avait-elle dit.
Si au moins j'avais pu apercevoir son
véhicule - une fourgonnette défoncée - dans les environs, j'aurais
attendu
dehors caché sous le mélèze, qu'elle file. A cause de la neige, elle a
certainement dû parquer à la place du Bois, un peu plus loin.
J’avais les bras chargés de commis, pleins de
bonnes petites choses à manger, entre autre, des spécialités italiennes
et une
demi-bouteille de Pedro Ximenez Tradicion 2011 pour le dessert. Bref,
de quoi
faire le fou-fou quand on se retrouve seul pour passer le réveillon.
Raquel se
trouvait à Madère, notre île. Je devais la rejoindre mais des fuites
d'eau sur
le toit de la maison avaient fait partir le plan en couilles.
L'autre, la linotte, faisait le pied
de grue sur le pas de porte appuyant
sporadiquement sur le bouton de sonnette. J'avais lu la veille
mon
horoscope, il conseillait de fuir les personnes toxiques, mais
quand
elles nous courent après c'est plus compliqué.
J'ai cru m'en sortir avec un bobard.
-Je.. je suis désolé, mais Raquel n'est
pas là et j'attends des amis.
Les mains prises par les cabas, j'ai lancé la
jambe vers la porte et d'un geste souple du pied abaissé la poignée -
chez
nous, on ne ferme jamais à clé - , ce fut un mauvais réflexe car la
furieuse
était déjà à l'intérieur.
-Juste un verre alors !
J'ai planqué rapidement ma demi-bouteille de
Pedro Ximenez Tradicion ; avec la moitié d'une demi, l'année aurait
trop mal
fini. Et sorti du frigo une bouteille de Mauler brut ; une demi brut
avec cette
greiche fera l'affaire. Et également quelques amuse-bouches.
On a parlé de tout et de rien. Plus
exactement, c'est elle qui parlait. Le sourcil cerné de ténèbres, la bouche circonflexée, les bras
croisés en position d'attente, j'appréhendais l'instant du choc ou elle
révélerait ses vérités au sujet de mon livre. Réfugié dans ma bulle, je
comptais en verres, les morceaux de flûte de Mauler pour amorcer une
détente.
Contre toute attente, elle tendit vers moi ses chandeliers;
d’inquisitives
pupilles qui rendirent coupable d'illumination mon visage
jusque-là
ombrageux. Au lieu de la pluie et du beau temps, de l'hiver et bientôt
du sacre
du printemps, elle voulait en fait me parler de son automne à elle, de
l'effeuillage d'une femme qui n'a plus le temps.
De l'autre côté de la fenêtre quelques
tatouillards s'agitaient paisiblement.
- Je pensais que tu voulais parler de
mon livre, il vaut mieux que tu t'en ailles maintenant.
Elle se cabra, laissa tomber sa nuque en
arrière et releva ses cheveux du plat de la main. Elle se lança dans un
fleuve
de paroles grossi par des affluents oiseux.
Exaltée, au galop sur
un cheval imaginaire, le vent dans les cheveux, la poitrine ouverte,
elle se
découvrit presque complètement restant habillée uniquement de
quelques
non-dits. En réalité, elle caressait un désir jusque là inavoué et le
découvrir
m'ébranla un peu.
Mais j'ai fait mine de rien, du moins au
début, ensuite j’ai commencé à
dresser un
argument, court au départ puis, à mon avis, de plus en plus explicite.
L'échange dérapa vers une plus basse tournure. Insatisfaite de ma
prestation,
bleue de dépit, elle se montra prête à tout pour me faire avaler
la
pillule. A ce niveau de la prise de tête, dans cette tension installée,
elle ne
lâcha plus le morceau. Je n'ai pas réussi à lui faire avaler mon
histoire.
Alors que la joute orale se terminait, je commençais à mieux cerner ma
parleuse
et avant de succomber au sel transpirant de sa bouillante jactance, la
mise en
branle d'une nouvelle posture s'imposait. Ses mots me mordaient
l'oreille. Elle
me dansait sur le ventre.
Apte à la réplique, je me suis toutefois retenu, il
fallait que rien n'explose brusquement. Je l'ai caressée dans le sens
du poil
et lui ai passé la pommade. Retourner sept fois sa langue dans sa
bouche devint
l'adage de l'instant. Elle se tut, tacitement elle proposa son blanc
seing pour
engager l'échange vers une nouvelle voie.
Puis, tout à coup, elle me fixa d'un regard
vitreux de la couleur du crapaud; d'un caméléon plus exactement. Sans
beaucoup
de pudeur, un peu par dessus la jambe, elle révéla sa zone d'ombre.
Jusque-là,
je n'avais pas remarqué, ce grain
de beauté chatoné juste à l'abord de ses lèvres. Ce qu'elle avait à
dire, il
fallait maintenant le lire sur les feuilles recto-verso d'un livre
complètement
ouvert. Je n'ai pu retenir ma langue. Par quelques fins allèchements,
j'ai
réaffirmé ma position, un peu maladroit, un peu zozotant il est vrai,
un poil
sur la langue. A fleur de peau, elle aussi commençait à
balbutier.
Malgré
cela, je voulais en finir, tout
connaître d'elle, car à présent c'était bien elle l’unique sujet. Sans
m'inquiéter de quelques achoppements, je me suis immiscé dans sa vie
privée et
voulu tout savoir de ce qu'elle avait dans le ventre. Je ne me
contenais plus.
J'ai enfoncé le clou. Bientôt, nous n'aurions plus rien à nous dire,
elle le
sentait bien. Encore et encore, j’ai rebondi sur le sujet. Puis à corps
défendant, elle feignit quelques râles de circonstance.
La cité est morte en ce matin du réveillon.
Le branle des cloches du temple vient de marquer les 5h30.
Je dégage d'un geste de ménagère la poussière de neige agglomerée sur
la balustrade. En bas, dans la rue, un type en costard titube en
chantant. On entend presque le bruit de son haleine qui givre au
contact de
l'air glacial. Il n'y a de la lumiėre dans
aucune des habitations avoisinantes, sauf à une
fenêtre de la rue
d'en face.
Malgré le froid, j'avais eu envie de prendre
l'air. En sortant du lit, j'ai glissé sur un bout de papier qui s'est
faufilé
sous la commode. Face à la grandiloquence de la ville morte après la
fête, à
poil sur mon balcon, j'ai gobé d'une seule traite le Pedro Ximenez
Tradicion
sans même le déguster.
Je
relis encore ces mots sur le bout de
papier griffonné par cette gerce. "Ton livre ? J'en ai bien aimé
quelques passages, mais malheureusement pour toi, on mesure aussi
le
talent d'un écrivain à la grâce qu’il dispense à appeler un cul, un cul
lorsqu'il évoque des scènes d'amour. Et, en fait d'amour, je crois que
tu n'aimes
personne. Arrête d'écrire ! "
Mon horoscope m'avait menti, il ne m'avait
guère prévenu de ce vif échange et du cruel alignement des planètes qui
crucifierait l'extase de cette nouvelle année.
|
Confusion
C’est
bien cela, sortir du
McDo avec l'impression d'avoir encore faim. On se demande alors si au
lieu d’avoir
mangé vraiment, on n'avait pas plutôt sucé une éponge. Et puis, il y a
aussi
cette vague honte d'avoir, jadis, vendu à ses propres enfants ce
lupanar de la
malbouffe comme un jardin extraordinaire.
Ce
jour-là, il ne restait
qu'une table libre. Cela ne me pardonne pas, mais visiblement dans
cette
cambuse, je n'aurais pas été le seul parent à avoir sombré dans la
facilité et
trompé l'innocence de mes rejetons.
J'en étais à compter
les cases noires du mot croisé. Treize pour une grille de 10 sur 10,
c'est un
camouflet ! Un bon carré devrait en compter neuf voire dix au maximum.
-Je
peux m'asseoir ?
Le
type n'était ni gros ni maigre mais
d'allure soignée, une soixantaine d'années. J'ai cru reconnaître son
visage.
Mais je crois, c'était parce qu'il ressemblait tant à celui de Monsieur
tout le
monde.
Pour raison de grève, le
train de Lyon avait pris du retard. Olivia avait laconiquement
résumé la
situation par SMS : " Delayed ".
Me
trouvant déjà à la gare
pour l'attendre, j'avais en gros une bonne heure à tuer. Sur un coin de
bar du
McDonald ouvert, j'avais repéré un canard fermé. Résoudre le sudoku du
journal,
s'il était de niveau 4/4, m'occuperai un bon moment, puis il y aurait
le mot
croisé.
Le
journal sentait la frite froide. À
la page des jeux, quelqu'un avait déjà croisé les mots et oint la
grille en
lettres grasses. Le sudoku, un modeste niveau 1/4 me prit deux minutes.
Heureusement, aller emprunter un stylo à la caisse, souffler plusieurs
fois sur
la pointe et labourer la feuille de chou pour y semer un peu d'encre
permit de
gagner douze minutes.
Quand ce type est arrivé
avec un plateau dans les bras, j'ai plié le journal et fait un peu le
ménage.
-Oui,
oui, installez-vous.
Je me réjouis; quelqu'un pour faire la
discussion, ça va aider à passer le temps. Je lui tendis la ménagère.
-Sel,
poivre ?
Rien, pas un mot. Il était venu bouffer
des nuggets, c'est tout.
Un peu vexé, j'ai jeté un œil
furtif à ma Longines. "Pftt, encore 35 minutes". Et puis, j'ai
cherché du regard une horloge murale qui pourrait certifier que ma
Longines
retarde. Ce dont, au fond de moi, je doutais vraiment.
-Savez-vous
que, là où vous
regardez, à l'époque où cet établissement s'appelait buffet de la gare,
il y
avait une sorte d'alcôve. Sur son fronton, on pouvait lire: "Bois ce
vin
qui, comme la rose a si peu de temps à vivre". Une citation de Racine
ou
de Corneille je ne m'en souviens plus bien.
Je fut surpris que de par
la gorge de mon voisin, je puisse entendre un autre son que celui de la
déglutition. Une voix pointue, légèrement rauque; émise, sans
doute, par
des cordes vocales passées à tabac par un tirailleur invétéré. Il lapa
son
coca.
J'imaginai
une nouvelle
maxime McDonalesque et crus malin d'énoncer
-Aujourd'hui,
on écrirait : "Bois
ce coca qui, comme la frite réduit ton temps à vivre". -Amusant,
mais ce n'est plus du Corneille, c'est du corbeau, pérora-t-il,
la bouche
en cul de poule. La discussion n’allait pas s'envoler. Son commentaire
déclencha sur mes lèvres un rictus qu'il dut remarquer. Il
s'excusa.
-Ne
le prenez pas mal, j’ai trop
de choses dans la tête en ce moment.
Avec son index, il épongea
sa bouche à leurs commissures. Puis avec le majeur, il balaya sa
paupière d'un
geste délicat. Ensuite, il se mit à parler, à dire plus exactement.
Décidément,
je sortirais de ce McDo ébranlé. Je n'avais encore jamais goûté à la
sapidité
d'une telle tartine; celle qui allait suivre.
-Ces
temps, dit-il, ma vie est coupée
en deux moitiés. La première est en voyage, mais par bonheur, elle
revient tout
à l’heure par le train. Et la seconde, je la passe à attendre et à lire
aussi;
un peu tout ce qui me passe sous les yeux.
-Tenez,
aujourd'hui je suis tombé sur un extrait de la bible, le
Cantique des Cantiques où l'amour charnel, sa flamme du moins, est
entretenue
dans une confusion polymorphique troublante. Les amants sont des êtres
mi-homme,
mi-rivière, mi-femme, mi-gazelle et quand ils s'abandonnent l'un à
l'autre, ils
deviennent un pays.
“Djuuu...”
L’ex-buffet (de gare)
s'emplissait-il de je ne sais quelles casseroles, que cet inconnu
traînerait derrière lui ? En plus, je n’étais plus sûr de connaître le
mot
“polymorphique”.
-Vous
avez peut-être lu ce texte ? En
tout cas, il confirme ce que je ressens bizarrement au fond de moi
depuis
quelques temps. Une perception inédite qui.. qui me fait peur, ça.. ça
me
pique.
Je ne comprenais pas.
-Vous..
vous savez, les sensations
qu'on ressent par le bas quand on rencontre quelqu'un. Ce petit
frémissement
qui vous pique tout au bout de la viande.
Cette fois, j'eus peur de comprendre,
je m'apprêtai ostensiblement à quitter les lieux illico.
-Attendez,
ce n'est pas ce vous croyez,
restez un instant. Je ne parle à personne depuis trois jours, il est
rare qu'on
m'écoute.
Il ne restait que vingt minutes à
poiroter, que pouvait-il m'arriver ?
-C'est
difficile à expliquer, je suis
comme le myope qui ne distingue que le flou, je suis un
papier-buvard qui
absorbe la substance sans pouvoir la trier. Est-ce plutôt l'instinct
qui me
trahit où l'apprentissage du code des genres inculqué dès
l'enfance que
je commence à oublier ? Même devant un écran de cinéma, je barguigne; acteurs, actrices.. je ne sais plus de la
beauté ou du maquillage, de deux sosies l'un mâle, l'autre femelle
lequel
devrait m'émouvoir.
Il planta pouce et index en position
serrée sur la table, puis les écarta comme on le fait sur son
smartphone pour
zoomer un détail que je n'aurai pas repéré dans ses aveux.
-Je..
vous voyez, même en me promenant
dans la nature, ma sensibilité s'effarouche. Il suffit que deux
branches d'un
hêtre confluent à la manière d'une paire de jambes...où même d'un champ
de
jonquilles... leurs corolles béantes dans la brise, pistils et étamines
en
garde qui semblent convoquer une orgie. Mon instinct me trahit.
Il présenta sa petite main
devant sa bouche, les doigts alignés en jeu d'orgue, comme s’il devait
se jouer
d'un rot. Il hésita à poursuivre ? Il décrivait cette fois sur la table
de
petits ronds avec son index.
-Je..
non, je crois que je vous ai
assez importuné. Merci de m'avoir écouté, d'ailleurs il faut que je
file.
Il re-lapa son coca, se leva, esquissa
un genre de révérence et s'en alla.
Voilà l’histoire, au moins
le temps aura vite passé. Je sors maintenant du McDonald, une mare de
pensées
me submerge; du sort et du ressort de l'Être humain, du Plonk et du
Replonk du
sous-voie menant au quai n°6 et du tour et retour d’Olivia.
Le train entre en gare,
j'essaye de reconnaître le visage d'Olivia à travers les fenêtres qui
se
suivent en saccade comme dans un vieux film de cinéma.
Avant de descendre, je vois Olivia dans
l’allée en train de dégager ses bagages. Un homme portant chapeau lui
donne un
coup de main. Ils se serrent la main. Elle me voit sur le quai. Elle
esquisse
un sourire. Elle est bousculée.
Je
suis content de la revoir, elle
aussi. Je passe quelque instants à m'infuser dans ses cheveux et
à
écouter sa respiration. Je nous imagine bientôt à la maison, blottis
sur le
canapé du salon à former un pays.
A quelques mètres, l'homme du McDo et
celui au chapeau s'accrochent amoureusement dans les bras l'un de
l'autre; comme dans la chanson d’Aznavour.
Nous les laissons filer devant.
Olivia raconte. Elle a fait tout le
voyage avec ce monsieur au chapeau. Je lui explique à mon tour comment
son ami,
au McDo, avait livré son buffet intime. Olivia prétend mieux
comprendre. L'homme au chapeau s’était également confié. Pendant le
trajet,
plusieurs fois il avait répété "Je ne suis pas homo, comme ils
disent". Il avait insisté. "J’aime les femmes, je leur dois
toutes mes histoires d'amour. Ensuite, il avait fermé son poing et
l'avait
lancé sur son cœur comme un boulet.
" Mais aujourd'hui, sous sa couche en cuir d'homme, se love la femme
que
j'aime. C'est l'être avec qui je vis".
|
Le long Gris
Bernard replie le journal, pensif. Un paragraphe du courrier des
lecteurs titrait <On leur avait
pourtant dit de rester chez eux>. “Y'a un truc qui
m'embrouille dans cette phrase, et avec ces journées qui
n’en
finissent pas, ça va me chiffonner un bon moment". Bernard replie le
journal, pensif.
Heureusement, le Bernard, il a trouvé un truc pour
couper court à ces tracasseries et du même coup prendre du bon temps.
Il
s’organise des balades. Il oriente son vélo d'appartement devant la
fenêtre et
pédale tranquillement une petite heure en admirant le paysage qui
défile dans
sa tête.
Pour changer d'horizon, chaque jour, le Bernard
fait pivoter son vélo d'un empan. Avant le départ, il enfile son
maillot Ricola
et son short un peu usé. Il ingurgite une bonne quantité de sirop de
sureau
confectionné par Gina et mâche consciencieusement deux trois leckerlis
maison
aromatisés au miel du voisin. Puis, il ouvre la fenêtre. Il aspire,
inspire,
renifle quelques bouffées d'air vivifiant et met en branle le
pédalier de
sa machine. Invariablement un claquement de porte se fait alors
entendre; c'est
Gina qui change de pièce "Ca va de nouveau sentir la transpi dans tout
le
salon".
Le Bernard, ça le fait rire. "Il m'
semble que pareille effluve la gênait moins au temps pas si vieux où on
se
refilait nos virus". Ainsi, Bernard, le sourire aux lèvres, chaque
jour,
s'en va par monts et vaux se régaler du paysage jurassien.
Il contourne quelques taupinières durcies par le
froid. Des moineaux de printemps chantent dans le sorbier qui, à cause
du frais
du fond de l'air, refuse de chatonner. Il grimpe la petite colline en
direction
du bosquet derrière la ligne de chemin de fer.
Deux
milans s'amusent à chercher des courants
ascendants et dans le ciel, écrivent leur nom royal en larges couronnes
planantes. De ce côté, le paysan a puriné le champ. "Ca va salir mon
vélo". Puis, il rejoint son coin à morilles qu'il se donne beaucoup de
peine à ne point divulguer. "Avec cette bise, fait trop sec pour une
poussée". Un peu plus loin, il s’approche d’un petit plateau tapissé de
jonquilles. "Je vais en ramener un bouquet à Gina".
Bernard, lâche les pédales, s’arrête et prend
un peu de sirop. Il est coupé dans son geste par ce qu’il voit. Vers le
mur en
pierres sèches, derrière la haie de noisetiers, il aperçoit un long
gris. Il
connaît cette silhouette particulière bien qu’il n’en ait jamais
croisé.
Sans doute, trop absorbé à planer avec les milans, Bernard ne l'avait
pas vu venir.
Le long gris suit maintenant le mur, c’est étonnant
ce n'est pas un passage habituel. Il disparaît derrière les branchages
plus
épais puis réapparaît quelques instants plus tard. On dirait qu'il
s'arrête,
qu’il observe, puis il allonge à nouveau le pas. On ne le voit plus.
Oui, oui,
il est là tout à gauche, un peu comme un échassier qui hoche du cou à
chaque
pas.
Il a passé le champ de vision de Bernard. Celui-ci doit descendre du
vélo
et le faire pivoter d'un empan. Tout le sirop qu'il a bu commence à lui
peser sur la vessie.
Le long gris se recroqueville, semble humer les
lieux, se relève et change de cap. Il est maintenant à découvert au
milieu du
pré, il se dirige vers le coin à jonquilles. Il devra sauter le mur.
Bernard a
vraiment besoin d'aller pisser. Il calcule que si la commission lui
prend
quarante secondes, le long gris se trouvera à deux encablures de la
maison des
Hugoniot, encore en zone découverte quand il reviendra. S’il n'avait
pas pu
voir d'où il venait, il voulait absolument savoir où il allait. Bernard
se
dépêche; trop sûrement !
En a-t-il laissé quelques gouttes pour le
caleçon, en tout cas il s'exhale subitement des vapeurs
des asperges du midi dans les parages.
"Il
est où, bon sang de bois ?".
Bernard ne le voit plus, énervé, il déplace son vélo d'un empan dans
l'autre
direction. Il s'excite, se penche à la fenêtre, toujours rien. Il
appelle Gina.
"Il était là, j'te jure, ça s’envole pourtant pas ce genre d’oiseau".
-
- Calme-toi
Bernard, puis va prendre une douche, ça fouette le long gris qui a
bouffé de
l'asperge par ici. Elle avait déjà compris.
Derrière le rideau de douche, l’eau jaillit
du pommeau comme autant de remembrances. Bernard se souvient. "Il y a
quarante ans de cela, je devais en avoir dix-sept quand je suis parti.
Mon père m’avait foutu une de ces détrempées. Ca me revient comme si
j’y étais.
Je suis revenu trois jours plus tard, j’ai rôdé le long du mur, je suis
resté
blotti derrière les noisetiers pour dissimuler ma grande silhouette et
observé
la maison de loin. Je portais cette jaquette grise en laine détendue
jusqu'aux
fesses. J'avais pu voir ma mère qui sarclait le potager, qui soupirait
entre
deux rangées d'oignons. J'ai hésité longuement. Alors, je suis allé sur
la
route cantonale et tendu le pouce. Une voiture s'est arrêtée pour un
voyage qui
a duré sept ans. Aucun échange, aucune nouvelle pendant toute cette
longue
transhumance".
Ce
jour-là, son père avait dit, en appuyant
lourdement sur le mot "pourtant" avec son accent neuchâtelois mais
aussi le ton délétère de la morale, qui avait résonné comme un cri de
corbeau ;
son père avait dit, équipé de ses bottes d'écurie prêtes au coup de
pied au
cul; son père avait dit lorsqu'il les surprit au bûcher, Gina et
lui, en train de s'embrasser; son père
avait dit comme on veut se débarrasser d'un chien "Je t'avais pourtant
bien dit qu'elle reste chez elle, cette macaroni, elle a la rage".
|
Le vieux Tiba
Son grand-père le faisait déjà. Dès que le facteur arrivait, quitte à tout lâcher ou à bousculer ceux qui se trouvaient là, il se précipitait à la page des morts. Son père, amusé par la scène ne savait pas que trente ans plus tard lui aussi se jetterait sur le journal tout aussi voracement pour la même raison.
Et bien, le Marcel, le petit-fils a hérité des mêmes gènes, bien que, avec sa jambe raide, il courra moins vite que ses aïeux.
Marcel est accoudé à la table de cuisine, sur son gros nez couvert de points noirs, il a vissé ses lorgnons réparés avec du scotch. A travers les verres maculés de gras et de poussière, en tordant la tête pour échapper aux reflets du soleil qui pénètrent le guichet, Marcel entame son morceau de lecture. Il se passe les mains sur la poitrine en s'essuyant les doigts, se lèche les lèvres et fait un bruit bizarre avec sa bouche.
— Voyons, voyons.
Il feuillette rapidement l'Arcinfo, passe la page du mot-croisé. Il relève le coin supérieur du journal.
— De bleu, y'en a douze aujourd'hui. Bon, y viennent presque tous du Bas. Pas étonnant avec la vie qu'ils mènent l'en-bas. Avec leur pinard, c'est d'jà étonnant qu'ils se raidissent pas avant.
Que des inconnus. Et, d'un coup, le Marcel s'étouffe à moitié.
— De dieu, l'Fernand.
En bas de page, cadré dans une épaisse bordure noire, surmonté d'un verset énigmatique, il reconnaît le nom d'une vieille connaissance.
Son épouse Marguerite, Tiba,
Ses enfants Tobias, Clara ……
….ont le triste devoir….
Marcel relève sa casquette par la visière, se gratte le front avec le petit doigt.
— Tiba ? Ch'avais pas qu'il avait un chien.
Marcel n'en revient pas, il relit encore. Qu'on puisse aligner épouse et chien au même niveau sur la même ligne, avant les enfants de surcroît, l'éberlue sérieusement.
— N'importe quoi ! Y savent lire mai'nant les chiens ?
Le mercredi suivant, le 27 mars 2019 exactement, a lieu la cérémonie au centre funéraire. Il y a peu de monde, une quinzaine de personnes. Le pasteur entame son hommage en commentant l'impressionnante décoration Art Nouveau qui habille et qui habite ce joyau de la ville de La Chaux-de-Fonds.
— Fernand, notre frère qui aimait tant les belles choses, sans doute d'ici, de cet écrin d'Art Nouveau, rejoindra-t-il le ciel et son œuvre d'Art Renouveau.
Puis, il insiste lourdement sur les affres de l'enfer pour ceux qui ne respecteraient pas le contrat soi-disant conclu tacitement avec Dieu le Père. Enfin, il évoque rapidement la vie de Fernand et de ses vicissitudes.
Marcel affublé de son plus beau costume baille un peu, fatigué de ces bondieuseries même s'il lui arrive régulièrement de prier ; à l'abri des regards.
Au maigre apéritif qui suit, quelques biscuits Tuc, trois bouteilles de Grand-Palais à 3,50 et des gobelets de plastique encore emballés dans leur sachet. Marcel tire sa patte raide, solennellement il s'approche de Marguerite et la couvre de ses doléances.
Ils discutent un brin.
— Ch'avais pas que vous aviez un chien.
— Un chien ? Mais nous n'avons jamais eu de chien.
— Mais j'ai bien lu Tiba sur le faire part, chuis pas fou, j'ai même r'lu une seconde fois, des fois que j'me j'sr'ais trompé.
Marguerite engage un sourire mystérieux, mais en raison des circonstances funèbres, elle se ravise.
— Écoute Marcel, demain matin, viens boire le café à la maison, on parlera du bon vieux temps et je t'expliquerais tout.
Marcel, un peu décontenancé, engloutit un petit Tuc qui se désintègre en farine au fond de sa gorge. Pour faire passer, il se verse un gobelet de vin rouge. Le plastique mou s'écrase quand il l'empoigne, se fend et s'étiole comme une marguerite.
— Merd' mon beau costume. Et pis, c'te piquette on dirait du Neuch.
Le jeudi, Marcel sonne à la porte du petit immeuble à la rue de l'Industrie. Marguerite le reçoit, assez détendue. Un chat gris se glisse dans l'ouverture de la porte. Pas de niche ni de chien.
Le hall d'entrée est imprégné de tristesse, des chrysanthèmes assoiffées baissent la tête. Une forte odeur de thuyas émane d'une couronne où est écrit en lettres d'or, sur le ruban bigarré : à Nan-Nan.
Le salon semble plus joyeux. Le pasteur, qui avait rapporté dans son discours que Nan-Nan aimait les jolies choses avait omis de préciser qu'il s'agissait surtout de bibelots rapportés de vacances. La pièce est complètement remplie d'étagères, de napperons fait au crochet, de souvenirs. La totale, de la boule avec la tour Eiffel sous la neige, à la miniature du château du facteur Cheval en coquillage en passant par un lot d'assiettes émaillées où figurent, enfouis sous un lit de roses, des armaillis en costume.
Marcel se pince le cou, dubitatif. Ben si c'est d'ja comme ça ici-bas, j'me d'mande bien comment ça s'ra là-haut pour not' Nan-Nan.
Sur la table, un carton plein de photos et de lettres de condoléances qui rappelle le deuil. Une grosse horloge neuchâteloise bat la seconde. Un tableau brodé au point de croix représentant les glaneuses de Millet parachève à ravir l'agencement de la pièce.
— Allons à la cuisine, comme tu peux t'en rendre compte, ici Fernand est encore trop présent.
La cuisine fraîchement rénovée est fraîche et claire et sent bon le Carolin aux bourgeons de sapin — le détergent — acheté à Morteau. Une enveloppe titrée 'Testament' est appuyée contre la corbeille à fruits où un citron tout seul finit de s'assécher. Une mouche se pose sur la table.
— Je passe mon temps assise ici depuis l'accident. Tu vois, on venait de finir les travaux. Tu ne remarques rien ?
Marcel n'y comprend plus rien et ça mouline dans sa tête. Gêné, il se cure le dessous d'un ongle noir avec celui du pouce. La mouche est partie. Il reprend de l'assurance et dit « Vas-y, raconte moi ».
C'est autour de Marguerite d'adopter un comportement étrange. Elle joint ses mains, les porte au creux de sa robe sur les cuisses, elle avale une grosse bouffée d'air. Puis, comme si elle allait exploser, elle se met à crier en relevant les bras vers le visage.
— Il a pété, il y a de l'eau partout, vite, vite.
Elle imitait en fait, l'effarement de sa mère, quand à l'époque, elle découvrit que la chaudière s'était fissurée. Marcel, surpris par la mise en scène manque de s'effondrer de sa chaise. En se retenant à la table, il remarque — sûrement ce quelque chose auquel Marguerite avait fait allusion — la chaudière, toute neuve. Elle est parée de la marque Tiba.
Les deux familles qui vivaient déjà dans ce petit immeuble à la rue de l'Industrie quand l'événement se produisit, se levèrent d'un bond pour se précipiter devant le Tiba, anéantis comme s'ils se trouvaient dans une ville bombardée. Sauf Tobias que personne n'arrivait à réveiller. Dehors, cette nuit là, le thermomètre indiquait −15 degrés.
Il a fallu s'organiser pour une bonne semaine en attendant que le spécialiste de chez Tiba puisse venir souder la cuve. Il fut décidé qu'une partie de l'appartement du bas servirait de lieu de vie dans la journée. Et la nuit, que tous dormiraient au grand salon du haut, en tout cas pendant la période de cramine. Tobias, lui, a voulu rester dans sa chambre, les lèvres gercées, à crever de froid.
Quand le monteur de chez Tiba repartit tout fier du succès de son intervention, quelque chose avait changé à la rue de l'Industrie. Le froid avait rapproché des corps, les gelées avait rapproché des cœurs. Marguerite et Fernand s'étaient embrasés, Marguerite et Fernand s'étaient embrassés. Bien plus tard, après le mariage, le couple reprit l'appartement du bas.
Un soir d'hiver, Fernand était bouillant et Marguerite fiévreuse. Pris de fureur et dénudé de patience, il lui avait déchiré la robe, et elle, déshabillée de gênes préludant son corps à toutes les passions, s'était offerte à ce qui voulait bien poindre. Le Tiba avait fait glou-glou. Ce fut un garçon appelé Tobias.
Le Tiba servait surtout l'hiver, mais restait utile pour une chlampée aux entre-saisons. En été, Marguerite, mais aussi Fernand qui aimait faire la popote l'allumait volontiers en guise de cuisinière. Ils adoraient entendre le frémissement des oignons dans le beurre, sentir la vapeur des haricots verts aromatisés de sarriette et écouter le couvercle qui tremblait sur la marmite annonçant la meilleure des purées de pommes de terre.
Un jour, Tobias alors ado, annonça qu'il ne supportait plus de vivre dans un musée, dans un asile où l'on préfère son fourneau à ses propres enfants et que, pour au moins ne pas ressembler à son père, il deviendra frigoriste. Il avait claqué la porte avec une telle violence qu'une grosse bûche en travers de la chaudière se dégagea, produisant un fort dégazage qui souleva la bouche du clapet du Tiba qui sembla dire un mot d'adieu.
Plus tard encore, alors que Clara préparait du caramel sur la plaque du Tiba, sa mère remarqua un petit ventre, un ventre gros.
— Je suis enceinte Maman, je ne sais pas quoi faire, il n'y aura pas de père.
Marguerite avait pris sa fille dans ses bras.
— Ne t'en fais pas, nous nous en occuperons avec toi. Tant pis pour les ragots.
Les embrassades, les accolades avaient duré si longtemps, que le caramel avait fini par cramer émanant dans la pièce une odeur de sucre brûlé qui persista pendant deux semaines. Ce fut une fille, appelée Caramelle.
Il n'y a pas si longtemps, Clara a rencontré un type bien, elle est partie avec lui en Belgique d'où il est originaire. Pour l'occasion le Tiba a servi une dernière fois. Moules frites pour tout le monde.
Puis, le Tiba a recommencé à avoir des fuites, mais ce n'était plus réparable. Alors il a fallu le remplacer. C'est à cette occasion que la cuisine fut rénovée. C'est Fernand qui a démonté le Tiba. Ça lui a pris trois jours pour le desceller et détacher la tuyauterie. Puis il a fallu emprunter une remorque pour l'amener à la ferraille.
Quand la grue, comme une main géante a agrippé le Tiba, l'a élevé vers le ciel comme un fétu de paille, l'a lâché dans le vide comme un caca de nez et qu'il s'est fracassé sur la monstrueuse montagne de fer comme un bibelot qui n'aurait servi à rien, Fernand a eu un pincement au cœur — oui, oui c'est fleur bleue — mais une larme s'est échappée de ses paupières.
— Bordel ! La clé, j'ai oublié d'enlever la clé.
Fernand s'élance dans la montagne de ferraille. Il escalade frigos, cuisinières, enfin à grand peine, à bout de souffle il atteint le Tiba, « je l'ai, je l'ai ». En bas, les employés s'affolent, ils crient, ils gueulent, ils ordonnent : descendez immédiatement, c'est trop dangereux.
Au même moment une trancheuse à viande se met à dégringoler. Elle percute violemment le Tiba qui titube, puis se décroche. Fernand, qui avait dû lâcher prise, roule dans la ferraille emmenant avec lui tubulure, boîtier en fer, machines en fonte dans un vacarme assourdissant. A peine se retrouve-t-il au sol que le Tiba s'abat sur son corps déjà recroquevillé protégeant dans sa main une clé.
A ce moment de l'histoire, Marcel est bouche bée. Après un instant il dit :
— De diou, t'a mis l'nom d'l'assassin sur l'faire part.
Marguerite lève l'enveloppe calée à la corbeille à fruits, lui impulse un léger tremblement comme à un éventail.
— Je ne connaissais pas l'existence de cette clé, je l'ai apprise en lisant ceci.
Dans le coffre, dont j'ignorais l'existence, j'ai trouvé une liasse de billets de milles francs, quelques documents et photos, mais surtout une lettre qui m'était destinée.
— Marcel, on ne se connaît pas très bien, mais tu voyais souvent Fernand. S'il te plaît, lis moi cette lettre j'en ai besoin après tout ce temps et je n'ai trouvé personne à qui j'aurais osé le demander.
Marcel, le regard en biais, observe Marguerite, ses yeux sont rouges. Il enfile des lunettes tenues par un scotch. Il déplie la lettre où les mots s'alignent d'une écriture simple aux hampes légères mais aux jambages gras et prononcés. Et d'une voix hésitante...
… tu te rappelles ma Guerite, comme on était bien dans notre cuisine, avec le Tiba qui a fait nous connaître, qui a fait nous aimer, qui crépitait, qui nous observait quand on était fous et fiévreux. Qu'aurais-je été sans toi ? De quelle vie aurais-je dû me contenter sans tout ce que tu as su m'apporter….
— J'peux plus, excuse, mais c'est trop… c'est vot'vie, quoi.
— Je comprends, c'est ma faute, j'aurais pas dû. Je me sens si démunie.
Tremblante, elle laisse s'échapper des mots que jamais elle n'aurait cru dire un jour.
— Tu sais Marcel, si j'ai fait marquer Tiba sur le faire part, c'est parce que, au Fernand, je n'ai jamais été foutue de lui dire je t'aime.
En posant la lettre d'un geste de semeur de graine, Marcel a le temps de guigner le post-scriptum.
PS : Sous la cassette à cendres du Tiba, j'ai caché une clé qui ouvre un coffre derrière les glaneuses au salon.
— T'en fais pas Marcel, je vais m'en remettre, je vais aller chercher quelque chose.
Marguerite revient du salon avec une bouteille et deux verres généreusement kitsch, gravés d'un court texte : à Nan-Nan pour tes 58 ans. La mouche est revenue se poser sur la table.
— Allez, à la vie !
A la vie, il est vraiment fameux ce Pinot noir de Neuchâtel, du 61.
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