PascalF Kaufmann
Le Prénom de la GirafeLe nom que l’on donne aux gamins est-il toujours opportun ? S'appeler Constance fera-t-il de vous un être à la force d’âme invariable ? Se nommer Angus favorisera-t-il un comportement de gros bœuf ou alors, lié au prénom de MacGyver un ingénieux aventurier ? Cette gamine aux cheveux roux, portait-elle le prénom opportun qui était en train de disséminer par courtes pincées sur le carrelage, le sable quasi sacré que seule ma girafe était habilitée à piétiner jusqu’ici ? Les témoins de la scène, des convives avaient remarqué comme moi ce regard effronté, noir et brillant, ces yeux ronds convoyeurs de charbon et de feu, une ridule comme une voie de chemin de fer se former sur son front et s’enfoncer dans le crâne avec un panache de questionnement. Pendant un court instant, ces témoins se seront vus à l'âge de la gamine, salivant le goût irrésistible qu'avait l'interdit si possible épicé par un bref sentiment d’impunité. Quelquefois même, le châtiment reçu, s’il n’était pas l’objet d’une flagrante injustice ou d'une correction disproportionnée se commuait en un fier et léger rictus. En une reconnaissance, en un couronnement. Ces témoins désormais absorbés à raconter des anecdotes d'enfance n'ont pas vu voir la ruade de la girafe, qu'elle soit en bois et ne mesure qu'un mètre cinquante ni ne change rien. La gamine par contre, elle, a sursauté. Elle a vu aussi la girafe lever une patte avant, lui montrer où je me tenais près du globe terrestre. Un meuble qui faisait également office de bar quand on ouvrait par un déclic l'hémisphère nord par l’équateur. La gamine, curieuse, s'approcha. Je posai l'index sur la grosse boule brunâtre, montée sur un socle en bois rare. Les pays libellés en allemand y figuraient en couleurs passées, en vert, en rose ou en jaune. Certains pays ont aujourd'hui disparu et d’autres sont nés ou ont changé de nom. Celui que je pointais du doigt était l'un des plus petits, la Suisse. Tu vois, c'est ici que l'on habite, dans cette minuscule tâche rose. Je fis courir mes doigts sur le globe plein sud passant sur la méditerranée pour rejoindre le nord de l’Afrique et le Sahara. Le sable avec lequel tu jouais ne venait pas d'ici mais de plus loin encore. Je mimais avec la main en empan un avion pris dans des turbulences. Le temps se gâte dirait-on! Ici, ce long vaisseau bleu, c'est le Nil que nous survolons dans la plus grande caravelle du monde, un Airbus A380. A l'est, si tu regardes par le hublot tu verras au loin le Grand Rift, le berceau de l'humanité et le cimetière de notre chère aïeule Lucy. Mais il faut maintenant couper sur Johannesburg en Afrique du Sud, laissant à gauche toute dans un horizon voilé le sommet enneigé du Kilimandjaro. Tu vois tout ce chemin parcouru, et ce n'est pas fini, par où penses-tu qu'il se poursuit ? Guidée par un instinct sans faille, la gamine posa son doigt sur un pays jaune baigné par l'Atlantique, à l'emplacement exact de notre destination. Un endroit que les autochtones désignent du nom opportun d'Etosha qui veut dire “Lieu du vide” en langue oshindonga. Je bafoullai plusieurs fois avant de pouvoir prononcer correctement ce mot, ce qui ne manquât pas de faire rire la gamine. Mais pour rejoindre ce lieu vide tout là-bas, nous dûmes louer une jeep et passer des heures à se faire secouer comme des sacs de pommes de terres sur des pistes de sable, croisant autruches et oryx comme poules et vaches chez nous. Nous ne rencontrâmes ensuite comme âmes qui vivent que des serpents des sables. Horrifiée, la gamine fis un pas en arrière la main sur la bouche. Puis enfin, nous arrivâmes au “lieu du vide” mais celui-ci n'était pas aussi vide que cela. Une gigantesque silhouette fantomatique se dressait devant nous. Un éléphant drappé de blanc au regard noir, aux oreilles déployées, à la trompe tendue comme on tient un fusil, aux défenses affûtées en forme de cimetière chargea sur nous à pleine vitesse. Nous eûmes l'impression d'entendre son épaisse peau s'entrechoquer dans un bruit de ferraille. Vue de la jeep sa tête devenait de plus en plus énorme, nous jetant dans l'effroi. Que vaut la solidité du véhicule face à un tel monstre déchaîné ? Soudain, il s'arrêta net à la hauteur d’une termitière géante qu'il fracassa à coups de pattes, de lourdes ruades et de rage. Cela nous laissa juste le temps d'un demi-tour et nous pûmes filer sans demander notre reste. Surpris par la manœuvre, le pachyderme reprit sa charge, je pressai à fond la pédale des gaz; par le rétroviseur, il devenait de plus en plus petit puis enfin je le vis s'arrêter agitant nerveusement sa trompe levée en oriflame. A quelques kilomètres de là se trouvait une baraque en bois qui annonçait la possibilité de se restaurer. Nous nous y abritâmes pour reprendre nos esprits. Au menu, steak de gazelle servi sur une épaisse couche de chutney. Nous apprîmes ici pourquoi l'éléphant n’était pas un vrai fantôme. Sa couleur blanche est due au fait qu'il se roule régulièrement dans l'argile blanc pour se protéger du soleil. Et manifestement se protéger aussi des touristes. Tout à coup, on entendit du raffut et toutes sortes de bruits venant de l'extérieur. Puis, par l'étroite fenêtre on vit des troncs venus du ciel se planter à la verticale dans le sol. Quelle trouille ! Et la jeep bon sang ! Je me précipitai vers la porte de sortie, deux poutres dans le sol fermaient le passage. Des poutres ? La gamine, impressionnée, restait bouche bée. Non, ce n'était que les jambes d’une girafe si haut perchée qu'on ne voyait plus son corps. Les gens de la baraque se mirent à rigoler. Et la gamine aussi. En partant, nous aperçûmes au fond de la baraque, une girafe à vendre; en bois sculpté d'un bon mètre cinquante de haut. Le soir, notre route fut interrompue par un incroyable orage. Des nuages comme de gigantesques falots animaient le ciel obscurci. On pouvait voir les arc électriques et des étincelles s'y former à l'intérieur puis se tendre en éclair depuis le sol La violence de cet orage fit taire au loin le rugissement des lions. suite...
Nous passâmes la nuit dans un
lodge, un hôtel
en pleine nature, construit en harmonie avec le paysage et souvent si
bien intégré aux roches ou à la végétation que l'on pu passer devant
sans le voir.
Le lendemain matin, accompagnés par l'odeur si agréable et déjà chaude du pétrichor, nous quittâmes cet inoubliable parc d’Etosha pour se diriger vers le sud-ouest, le long du littoral atlantique avec une girafe comme passagère. C’est sur cette côte effrayante, souvent cachée sous le brouillard, que nombre de bateaux se sont échoués. Elle était jonchée d’os, de squelettes et de carcasses de navires qui manquèrent leur accostage un jour de gros temps. Elle était jonchée de légendes terribles, de marins pétrifiés, d'égorgeurs de baleines, de pirates… A ce moment, je vis la gamine prise de frousse se cacher les yeux, je décidai alors d’arraisonner net ce morceau d'histoire au sujet de cette côte nommée de façon opportune et en anglais : Skeleton Coast. Nous continuâmes encore vers le sud le long du rivage jusqu'à Cape Cross qui devait son nom opportun au navigateur portugais Diogo Cão qui y fit ériger une croix (cross) de pierre en 1486. Ce lieu abrite une colonie d’otaries à fourrure de 100’000 membres qui se prélassent au soleil dans un intense brouhaha qui ressemble à des bêlements de moutons. Depuis la terrasse d’un kiosque en surplomb, nous pûmes admirer des scènes de la vie quotidienne de ces mammifères, les petits qui tètent, les couples qui s’engueulent, les gros mâles qui pavanent leur autorité. Un mélange d'odeur de fauves marins et d'ammoniaque empestait l’atmosphère en permanence. Je me bouchai le nez en tournant la tête, ce qui amusa la gamine. Pour satisfaire une petite soif, nous demandâmes un Rock Shandy au bar à l'intérieur du kiosque. Je remarquai sur l’étagère, des flasques de whiskey; l'une d’elle portait l'effigie d’une otarie rigolote. Nous poursuivâmes ensuite notre périple le long de la côte pour arriver dans la région de Sossusvlei - allez savoir pourquoi, la gamine s’esclaffa à nouveau- et ce, toujours accompagnés d’une girafe mais qui cette fois semblait lorgner avec envie sur une flasque de whiskey. Pour la première fois, je me demandai si cette girafe n’était pas un peu vivante. D'ailleurs obsédé par cette idée, je dus m’arrêter quelques kilomètres plus loin pour mettre en sécurité la flasque dans mon sac à dos. Je fus le seul à le remarquer, mais à coup sûr, la girafe leva les yeux au ciel en faisant “pfff”. A un moment donné, il fallut parquer dans un endroit blanc et lunaire où de pauvres arbres désolés se crampaient à l’hypothétique idée d’une averse prochaine. Il était 6h du matin, le soleil commençait à poindre quand nous entreprîmes à pied l‘ascension de la plus spectaculaire dune de sable qui soit. J’allais entamer une longue description pseudo-bucolique quand j'entendis la girafe mugir, elle fit un signe du museau en désignant la gamine. Je fus alors saisi d’un doute et n’osa demander son prénom à la petite de crainte qu’elle ne porte inopportunément un autre prénom que Sossusvlei. Car, quelle description de la dune serait plus exacte que sa chevelure rousse et ondulée, l’ocre de ses reflets animés qui s’y faufilent à chaque instant et la désinvolture de ses mèches qui forment un nouveau contour au gré du vent. Arrivés au sommet de la dune, il fut question de pique-niquer. En fouillant dans mon sac, entre un paté de gibier et un bocal de chutney, je tombai sur la flasque de whiskey. Au nom et la santé de la vue imprenable, au nom de ce coin de désert du Namib et cette dune magique, j’ englouti un bon tiers d’un seul trait. Puis, me résolu à la sagesse, je vidai le restant sur le sable encore frais. Et, je remplis la flasque de façon solennelle en souvenir de cet endroit, de cette poudre d’argile rousse sans savoir que plus tard, de retour chez nous, elle constituerait la litière de la girafe. Mais tout ne se passa pas comme prévu, et comme s’il fallait payer les moments de bonheur, le ciel s’assombrit alors de nuages sombres et néfastes. A part quelques soubresauts de la girafe, rien ne laissait présager la vengeance d’un volcan assis au froid de l’autre côté de la planète. Malgré le ton tragique que j’employai pour décrire cet épisode, la gamine a beaucoup ri quand j'essayai de prononcer Eyjafjöll et conter l'histoire de son éruption en Islande qui paralysa le transport aérien mondial pendant plus d’une semaine. Quoiqu'il en soit, nous, qui étions arrivés en conquérant en Afrique australe dans le plus gros et plus stable des porteurs du monde, nous fûmes contraints de déguerpir la queue entre les jambes dans l’espace exigu et inconfortable de minuscules Piper à hélice. En outre, la girafe fit cas de mauvais traitement dans les soutes en destination de nombreuses escales en Angola, à Lisbonne, à Barcelone, à Toulouse. Nous échappâmes à la dernière étape en dos d’âne que par l'heureuse entremise d’une agence de location de voiture. L’histoire était terminée, la gamine s’en alla rejoindre la girafe, elle remit le sable, n'oublia aucun grain, refit délicatement la litière. La girafe baissa la tête, elles se fixèrent du regard d’un air entendu l'espace d'un instant puis la gamine dit ceci tout en baptisant d’un prénom opportun la girafe: “Il faut que tu m'excuses, je reviendrai te voir Etosha.” |
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Le Saut quantiqueLucien mène une vie sans hampe et sans jambage, sans aubade, sans sérénade. Il languit d'impuissance, mal empoté dans cette terre qui l'entoure; ce monde tuberculeux dit-il. Il rêvasse d’un meilleur possible en passant son temps libre à faire défiler les illusions sur l'écran de son smartphone. Des influenceurs pathétiques et tous ceux qui ont dû attendre trente ans pour découvrir les bienfaits du bicarbonate de soude pour déboucher les chiottes. Un soir sur l'écran, il arrête son index jusque-là frénétique sur un joli visage. Quelque chose le fascine, il regarde la vidéo jusqu’à la fin, ça ne lui arrive que rarement. C'est un sujet à priori barbant qui traite de la mécanique quantique. Mais s’est dit avec une si belle bouche qu’il regarde la bouche en boucle encore et encore. Ce que Lucien comprend de toute cette mécanique, c'est que les électrons sont à la fois une onde et de la matière, mais ça, il s'en fiche. De ce que Lucien ne comprend pas mais qui le promeut du grade de mécréant à celui de subjugué, c'est le comportement des électrons qui dépend de l’endroit où l’observateur est placé. Un peu comme un supporter de foot qui selon qu’il se trouve sur la tribune sud ou sur le pesage voit le ballon entrer dans le goal ou alors partir en corner. C’est magique ! Suivant où l’on pose son cul, on sort du stade vainqueur ou vaincu. Mais il y a plus fort, la belle bouche explique à Lucien que selon le même mécanisme, il peut changer sa vie en décalant le regard qu'il a de lui-même. Il faut simplement verbaliser ses envies, convaincre les électrons en quelque sorte pour activer le processus. La belle bouche du beau visage de la vidéo appelle cela le saut quantique. Alors, pendant quelques jours, Lucien, le subjugué marmonne intérieurement ses vœux comme on le fait en jetant une pièce dans la fontaine de Trevi ou en s'accrochant à la queue d’une étoile filante. Mais ce qui file, vide et sans oracle comme la veille et celles d'avant, c'est bien la vie de Lucien. Un matin, en passant devant la cathédrale Saint-Philippe-de-Nérie, il se dit que prières et résolutions quantiques sont en fait de même nature et que s’il y a bien un endroit où l'Observateur siège de façon distanciée, c’est bien dans une église. Pendant quelques semaines, il fréquente la paroisse à entonner des cantiques, puis rentre chez lui à chanter des quantiques, à promouvoir mentalement un monde où tout va bien. Il se met à ne plus regarder la télé, ni à lire le journal ou écouter les infos. Ainsi à l’abri des mauvaises nouvelles, il lui semble que son aspiration à un monde meilleur prend forme, les choses vont mieux, le changement s'opère. Las, après quelques jours, il voit bien qu’il reste assis sur la banquette du même train-train quotidien. suite...
Certes, il se sent moins acculé, moins déprimé
mais le paysage qui défile est toujours celui d'un identique ennui.
Même pour le foot cela ne marche pas, il a beau changer de tribune,
s'asseoir à l'est ou à l'ouest, son équipe favorite finit toujours par
prendre une raclée. Il pense qu'il a loupé quelque chose, il retrouve
la vidéo de la belle bouche qu'il décortique image après image. Ah oui,
c'est cela, il faut verbaliser avec plus de clarté. Il faut décrire les
contours de sa nouvelle vie à voix haute en s’y projetant
littéralement; il faut matérialiser mentalement sa posture.
La semaine d'après, un samedi soir lors d'un derby, son équipe gagne 3 à 1 en coupe de la ligue. Puis, le lendemain dimanche, à la paroisse, il rencontre Anastasiya, une ressortissante ukrainienne qui garde une belle bouche comme sur la vidéo malgré la tragédie des événements là-bas. C'est le coup de foudre. Ils ne se quittent plus, ils oublient ces heures qui tuaient parfois à coup de pourquoi, ils brêlent plus fixement leur amour et brassent sans fin l'idée de graver leurs noms au bas d'un parchemin. Anastasiya est une jeune femme pleine d’énergie, elle pousse Lucien à toutes sortes d’activités, de la marche, du patinage, des voyages, le BlueFire, du canyoning, du parapente. Et à quitter la paroisse. Lucien lui apprend le français qu’elle parle de mieux en mieux. La vie de Lucien a enfin changé; un monde où tout va bien ! Pour l’anniversaire d’Anastasiya, ils décident ensemble d’un événement marquant, un truc dingue où son goût pour les sensations fortes serait satisfait. Le jour J, ils chantent encore dans la voiture quand ils se rendent vers la rivière au lieu de rendez-vous fixé par l'organisateur. Un jour de plein soleil. Anastasiya s'arnache, s'élance comme une plume et revient du saut comme un ange. Lucien l'auréole, lui caresse les ailes, puis contre un sourire divin, elle lui cède son tour à tenter le diable. Il la regarde quelques secondes avec un rictus indéfinissable et les yeux remplis de reconnaissance. On ne saura jamais à quel moment l'Observateur a tranché mais l'élastique remonte tout seul. Lucien s'était attaché à la mécanique réglementaire, lancé depuis la rambarde du viaduc. Confiant avec la légèreté d'un électron libre. Puis, il a tout juste eu le temps de voir sa vie défiler comme sur l'écran d'un smartphone avant de s'échouer dans un monde qui va bien pour l'éternité comme le spécifie la théorie du saut quantique à l'élastique. |
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La Misa tangoAu rythme d'un dernier tango, on entend s'éloigner le bruit du transpalette sur le carrelage. L'estrade est démontée. Merde. Je suis en train de me retirer une écharde dans la main. Mon regard est alors attiré par un lambeau de tissu rouge accroché à l'ambon. La danseuse. Denis m'appelle, il faut encore décharger les panneaux et réduire les cales. Mathieu a déjà rangé les projecteurs. Les projos. Le vitrail au-dessus du chœur figure le soleil. Je rabats les portes de la chapelle sur sa lumière sans bonde. Je tourne la clé. C'est fini. Il y a quelques heures à peine, l'église était chevillée, l'orchestre eut-il juste le temps d'exhaler ses ultimes accords. Dissonance. L'installation de chauffage péclote. Le chœur en enfilade pénètre sur l'estrade. Musiciens et choristes. Tous vêtus de noir. Avec un nœud papillon. Argenté. Les grands vitraux des bas-côtés s’animent. L'un d'eux évoque l'hiver. Ou un tableau de Lermite. Il fait fléchir les dards d’un soleil rasant. Couchant. Un cri déchire ce crépuscule. Un “Kyrie” vif, profond, exact. Il oblige le public à son dernier crépissement. Le chœur s'exécute, il s'offre. Il transborde ses volutes. Ses voix chaudes bravent la froidure imposée par le décor. Le chant, son final agonise avec maestria sur une estocade d’archets. Les violonistes imposent une nouvelle mesure. Incisifs. Puis, l'accordéon ouvre son soufflet. Scande. Scande Tango ! Se pointe alors sur ses talons la danseuse. En robe, en noir jusqu'en bas. Un nuage de talc blanc prévient des pas du danseur. En noir, fichu d’un panama. En haut. suite...
Tango prude, tango d'ombre. Face contre face,
corps contre corps, le couple échange ses secrets. Il s'élance et
glisse dans l'allée centrale. Elle paraît porter quelque chose de chaud
que lui protège. Le couple se dédouble. Il se multiplie, entraîne de
nouveaux partenaires. L'église comble, semble se remplir encore. Par
une entrée dérobée.
Un passage mystérieux qui vient des vitraux. Ce sont des pères qui dansent. Ce sont des mères qui dansent. Des pères et des mères avec leurs enfants, non ? Qui avivent. Qui avivent sous les “Coração” des solistes, les souvenirs d’une chaleur perdue, oui ? L’abrazo. Scande Tango. Le couple de danseurs remonte sur l'estrade. L'orchestre soutient ses pas sobres et précis. Le chœur en arrière-fond prend part à l'étreinte. Entre ces deux plans, s'animent les gestes du chef de chœur. Une femme en noir. De dos. Qui dirige. Avec tant d'intensité qu'elle emmène son corps rejoindre la danse. Pas de sissonne, fa et des sol aussi. La robe de la danseuse se prend dans l’arête fendue de l'ambon. A ce moment-là. Denis fait un signe, le chauffage est en panne. Mathieu fait charbonner ses projos. Les vitraux brûlent. Les solistes reviennent. Ils posent leurs couplets. On sent dans le public monter la jubilation. Les talons de la danseuse se plante dans l'estrade. Une dernière fois. Applaudissements. Le public s'en retourne sur un pas. De tango. Traverse la milonga, virevolte encore avec à ses bras une danseuse habillée. De rouge. |
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Je suis Charlie et j’ai bientôt 10 ansCharlie se demandait si ce Noël serait vraiment différent des autres, maintenant que la vérité avait éclaté. Et la vérité venait de sortir de la bouche de Maria. Elle était fatiguée en cette veillée de Noël de faire attention à tout. A ce qui peut être dit et ce qui peut être fait. Elle avait mis beaucoup de bonne volonté à vouloir satisfaire tout le monde. Elle avait, pour Gens renoncé au sapin pour raison écologique, elle avait pour Ceux évité la viande par respect du monde animal, elle avait pour Certains banni les aliments qui contenaient du gluten. Elle avait hésité à exposer la crèche comme l'année dernière puis décida d'exclure pour d'Aucun et d'Aucune toutes décorations à connotation chrétienne afin de ne susciter aucune offense à leur religion respective. Elle avait préparé mentalement un mot gentil pour accueillir Lui, le nouvel ami de Celui. Elle avait demandé à Soi de couper ses dreads ceci pour éviter des tumultes sur l’usurpation d'identité, Moi serait certainement présent. Elle avait acheté des produits bio au marché et des fromages du cru chez Sterchi. Elle s'y était prise à plusieurs fois pour réussir le cake à la banane sans matière grasse. Elle avait prévu du vin de chez Gasser, mais les bouteilles étaient présentées à l'écart sans ostentation. Et puis, au cas où Les devaient apporter de la Damassine comme à leur habitude, elle avait prévu de la ranger discrètement dans le placard de la cuisine. Puis il y eu cette remarque de Personne : - Tu sais bien que Charlie est allergique aux crevettes, tu aurais pu y penser ! Maria avait senti quelque chose bouillir en elle, que tout se craquelait, elle s'était mise à gesticuler, à hurler en fait. Puis s'était réfugiée à la cuisine en claquant la porte. Après quelques instants de stupeur Charlie se glissa sous la table, s'y abrita quelques minutes dans le brouhaha général se sentant coupable. Puis, il rejoignit Maria assise au milieu des casseroles. Elle, avec les yeux rougis de la madeleine, et lui avec ses gros yeux biscuits. Il remarqua sur le frigo la bouteille de Damassine entamée et plantée dans la crèche entre le bœuf et l'âne gris. Quant au petit Jésus, il gigotait dans tous les sens entre les doigts nerveux de Maria. suite...
- Tu vois
Charlie, ils ne
sont plus capables que de l'acceptation d'eux-mêmes.
Charlie ne comprenait rien. - Ils ne pensent même plus à farfouiller, à guigner dans l'âme de l'autre. Même pas aujourd'hui, même pas le jour de Noël. Charlie ne comprenait toujours rien. - Toi, tu es allergique aux crevettes, tu n'y peux rien mais cela ne t'empêche pas de goûter le reste du plat, d'être curieux et découvrir une saveur que tu ne connaissais pas et qui va te plaire. Entre personnes, ce devrait être la même chose. - Papa dit que Noël est une fête commerciale et que les religions n'apportent que du chaos et des guerres. - C'est son avis, mais tu es Charlie. Ton père t'a-t-il déjà expliqué pourquoi ? Charlie baissa ses yeux marron et secoua la tête. Maria lui caressa la joue puis posa la paume de ses mains sur ses épaules. Elle lui expliqua qu'étant né un 7 janvier, ses parents l'avaient baptisé ainsi en souvenir d'un ami, mort ce jour-là lors de l'attaque du journal Charlie Hebdo à Paris en 2015. - Tu vois, les ētres humains se construisent de souvenirs. C'est comme des graines qu'ils ont semé dans leur jardin intérieur. Ça germe, ça pousse et suivant comment on arrose, comment on désherbe, si le climat est favorable ou non, ça donne des choux-fleurs appétissants ou des navets riquiquis. C'est un enracinement. Quelque chose qui fait que, étant sûr et confiant en ses racines, on peut rencontrer l'autre sans peur. Maria sortit d'un tiroir une affiche noire ou, marqué en grosses lettres blanches on pouvait lire “ JE SUIS CHARLIE”. À l'aide de deux imperdables, elle l'épingla avec tendresse sur le buste de Charlie. - Voilà un peu de tes racines plantées dans ta poitrine, fais-en de beaux choux-fleurs bien savoureux. Quel sourire étrange se dessina sur les lèvres de Charlie. Allant rejoindre la tablée, jetant un coup d'œil en arrière, il vit Maria en train de verser la bouteille de Damassine dans l'évier. Charlie bomba le torse : - T'as des crayons de couleur, je voudrais colorier les lettres de mon prénom. |
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Le Morey-Saint-Denis 2021Jet d'eau en révision et cathédrale St-Pierre fermée pour cause de travaux sont bien les seules circonstances atténuantes à faire valoir dans le récit de cette pénible histoire. Si en effet, contrariétés et frustrations invalident l'hypothèse de la préméditation, le délit reste entier et baigne, sordide dans la fange incitatrice de la luxure, de l’envie et de la gourmandise. Les faits remontent à bien court lors d'un week-end au bout du Lac. La visite de la vieille ville, la maison Tavel, le mur des Réformateurs et une baguenaude ouverte sur le Salève le long de la Treille. Le couple, des époux descendus de leurs Montagnes habitués à finir leur vieux pain, un peu désabusé par la conjoncture lémanique débridée se rendit par un crochet, vers la Rade. Des gens, de ceux qui ne mangent pas leur vieux pain, le lançaient à des oiseaux fort peu migrateurs. Dans cette quiétude de basse-cour lacustre, rien ne laissait présager à ce moment-là le coup de martinet porté bientôt à la plus élémentaire des corrections. Depuis Les Pâquis, le soir commençait maintenant à faire fondre au-loin le Mont Blanc. La flamme des néons des brands horlogers prennaient le relais avec insistance. Les époux avaient réservé une table dans un restaurant bien noté, lui transpirait déjà à l'idée de découvrir l'addition. Mais, un 《quand même, pour une fois qu'on y va, on peut bien se payer un bon resto》, suivi d'un 《on mangera une salade riche》 avait finit par le convaincre. 《Puisqu'on est dans les dépenses, allons prendre l'apéro》 avait-il renchéri. Ils gagnèrent la Place-du-Bourg-du-Four par la rue Chausse-Coq, une rue autrefois mal-famée et encore peuplée d’ectoplasmes laissant sur le trottoir la marque de leurs pas au sceau de la perfidie. Ils passèrent sans le savoir devant le cabinet de l'avocat Ramon Rodriguez, puis trouvèrent une place sur la terrasse d'un bistrot. La note laissée sur la table fait mention de deux petites bières panachées. Ils auraient en outre réclamé des cacahuètes et laissé peanuts pour tout pourboire. Puis, les époux, lui bras dessus, elle bras dessous se déplacèrent vers la rue Montchoisy à l'adresse du restaurant réservé en ne marchant pas trop vite pour éviter de se creuser inutilement l'appétit. Avoir trop faim peut coûter cher. La salle du restaurant se présentait comme un L et sa décoration comme un Q. L’ensemble avait été agencé pour ne perdre qu'un minimum de place provoquant la sensation angoissante d’évoluer comme un tétrominos dans un jeu Tetris, si bien qu'en quelques “par içi et par-là s'il vous plaît”, les époux se trouvèrent hachés menu au fond de la branche la plus longue du L sans aucun espoir de gagner les toilettes en cas d'urgence. Est-ce là qu'il faut chercher les prémisses d'un comportement odieux capable de défrayer la chronique ? Après quelques minutes, une jeune serveuse à taille fine, la seule qui puisse se faufiler entre les deux tables du fond, vint prendre la commande et tendit l'impressionnante carte des vins. Elle racontera plus tard aux cuisines qu'au fur et à mesure de l'énoncé du concept des petits plats, lui devenait pâle et elle rougeaude. De leur côté, les époux choisirent un met en fonction du concept de la décroissance des prix. Pour les vins, d'abord grand défenseur du terroir, devinrent poètes quand ne fut vu “Vin de Pays” sur la liste et se rabattirent sur l’alexandrin d'une étiquette prometteuse “ Au tonneau raîche du Domaine de la Blèche”. Ils en commandèrent trois déci. C'est à ce moment précis tandis que les époux ne causaient de rien que deux individus de type caucasien pénétrèrent dans le restaurant laissant entrer outre un affreux courant d'air, l'émanation première du scandale. Ils furent placé -plaqués devrait-on dire- à la table située juste à une taille de serveuse de celle des époux, contraints à gobichonner ensemble sur quasi le même billot. Les individus, deux jeunes gens bien mis, l'un barbu l'autre non, eurent droit à la même litanie du concept des petits plats. Ils se passèrent et se repassèrent la carte des vins sans pouvoir se décider. Puis le barbu pris une décision lourde qui fit basculer cette histoire dans le fût sans fond de la bassesse humaine. Il dira plus tard à son compère que le métier de sommelier consistait justement à ça et qu’après-tout, ils étaient là pour bien boire et manger et non pas pour se prendre le chou avec des affaires de robes, cuisses ou jambes. suite...
Donc, il enjoignit au
sommelier qui en
courbant l’échine et penchant la tête pu accéder à la table, de lui
dénicher un cru de bon aloi dans une fourchette de prix allant de 150 à
250 francs. A ces mots, les époux se sentirent défaillir, lui
s'étouffer, elle s'étrangler.
Le sommelier fit porter après l'avoir fait déguster, le vin decanté en
carafe, un splendide Morey-Saint-Denis 2021. Les époux jetèrent un
regard désappointé sur leur verre du Domaine de la Blèche suivi d'un
haussement d'épaule pour lui et d'un tassement du larynx pour elle.
Le non barbu confiera plus tard à son compère 《 Le comportement de nos voisins a changé dès que l'on nous a apporté la carafe. Tu as vu leur air baveux, on aurait dit des miséreux qui faisaient la manche. C'est de nouveau de ces pégreux qu'ont du foin dans les poches, s'ils n'avaient pas les moyens, ils n'avaient rien à faire là. 》《Pour autant qu'être économe ou parcimonieux soit un vice》 avait rétorqué l'autre. Quoiqu'il en soit, pour les époux, la carafe, son contenu devint l'unique sujet, l'unique paysage, l'unique obsession. Ils commencèrent par féliciter leurs voisins de leur choix. Puis tentèrent de sympathiser avec cet air bonhomme que savent prendre les esprits malins. Pour mettre les deux amis dans son jeu, elle sortit de son sac une marmite de l'Escalade en chocolat - une de 130 grammes trouvée en action et posa des questions sur le rôle exact de la Mère-Royaume. 《 On pourra la casser ensemble au dessert en criant Ainsi périssent les ennemis de la République comme le veut la tradition》avait-elle osé. Un peu plus tard, lui n'hésita pas à demander avec du miel dans la voix si le vin était bon, espérant en retour un 《Voulez-vous le goûter?》. Pour ne serait-ce qu’humer le nectar, ils multiplièrent les tentatives d'agrément, mais rien n'y fit. Les deux amis qui laissaient se dévoiler des airs banquiers ou d’agents d'assurance, trinquaient joyeusement, ils parlaient de toutes sortes se tapant quelques fois la main. A maintes reprises, ils évoquèrent l'avocat Ramon Rodriguez, puis finissaient leurs phrases en catimini. Le temps passait avec en guise de sablier, le niveau du vin restant en carafe. Les époux, malgré plusieurs nouveaux stratagèmes avaient échoué, ils restaient là, les bras croisés et le menton pendu. Pourtant lui, dans un baroud d'honneur, tout en cachant son verre derrière une serviette, s'était targué d’une carrière d’œnologue et avait juré que, s’il pouvait reconnaître le cépage d'un vin à sa robe, il pouvait tout aussi bien dater le millésime rien qu'à l'arôme de son nez. Puis, les deux amis commandèrent un café, demandèrent l’addition, se levèrent, se fendirent d’un hésitant salut aux époux - sait-on jamais, ils pourraient devenir clients- et s'en allèrent laissant derrière eux un courant d’air glacial qui laissa comme une larme une goutte froide perler sur la carafe de vin pas encore tout-à-fait vide. Et puis, que pouvait-il se passer d'autre dans la tête des époux, ces âmes envieuses et séches que de se convertir pour quelques instants au protestantisme dans la cité de Calvin ? Et, épouser l'austérité. Et, ne rien laisser perdre. C'est alors dans une posture accablante que les époux reconnurent ce courant frais monter le long des jambes, qui fait entrer froid et tracas. L’un des deux amis, avait oublié ses gants sur une chaise, il surprit les deux époux occupés à renifler, à transvaser, à s’engorger avec frénésie de ce si beau Morey-Saint-Denis. Il écarta une ou deux tables et réussit à se faufiler jusqu'à leur étal de dégustation. Il expliquera à son ami plus tard comment il les avait sermonnés, avertit de la gravité de leur acte, de la plainte pour vol possible et passible de poursuites. Puis, il étendit ses bras, haussa les épaules comme le font les gens de robe et cueillit la marmite de l'Escalade restée sur la table.《 Je la casserai en me demandant qui sont vraiment les ennemis de la République 》 Il fit deux pas puis se retourna en faisant tournoyer ses gants dans la main. Il posa une carte de visite sur le goulot de la carafe. 《Vous connaissez peut-être ? Au cas où vous auriez la moindre envie de recours》. Tandis qu'il quittait le restaurant, un dernier courant d’air fit tomber la carte, on pouvait y lire Ramon Rodriguez, avocat-notaire, à la rue Chausse-Coq. |
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Les Mots JustesNoël est une marée régressive ou le monde entier se noie. J'ai bien tenté de résister, de surfer sur le ressac et, à coup de pagaies, brocarder les pères Noël joufflus coca-cocardé de vertus consuméristes, persécuter les lutins horripilants à l'humour potache, arracher les cils postiches des biches potiches. L'estran me semblait lointain mais j'ai fini par sombrer moi aussi dans l'abysse des souvenirs d'enfance. Là, c'est le marchand de chez Just qui frappe à la porte de mes souvenirs. Bonjour! Just, produits d'entretien. Bonjour! Just, pour ma mère c'est astiquer à l'encaustique à tour de bras. Bonjour. Just pour nous enfants, c'est le 45-tours offert qui sous le bras du tourne-disque content fables et comptines. A chacun des contes, le comte fut-il assassiné, la comtesse empoisonnée que la morale en sortait auréolée par l'ultime tirade: "Ce que Just (on entendait juste) apporte est bon". En cette période de dinde grasse, de réveillon, nous nous endormons. La berceuse ouatée de la régression s'installe, nous encourage à vouloir se glisser dans le corsage originel et de s'adonner à la gou-goutte; ce n'est que face au volte-face de l'hypothèse que l'on s'empiffre d'autres manières, néanmoins jusqu'au souvenir d'un renvoi. Décidément, devant les frustrations, les tracas de la vie, l'impuissance à rendre le monde meilleur, redevenir enfant reste le meilleur refuge. Bien que, souvent, quand ça cogite au chalet, les bras d'Olivia demeurent ma plus belle maison. Sauf que là, elle m'a saoulé. Soi-disant que le syphon sous l'évier que j'ai réparé un après-midi entier, goutte encore, que les plinthes ne tiennent pas, qu'on va finir par se casser la gueule dans les fils de l'ordinateur, que chaque fois qu'elle tire le tiroir de la commode, la poignée lui reste dans les mains, que le tableau en dessus du radiateur penche, que.. J'ai foutu le camp. J'ai marché dehors sous la pluie. Je suis allé à la gare. Dans le hall, les fresques de Dessouslavy, cet hymne au travail d'artisans minutieux m'a renvoyé à ma condition de modeste bricoleur, encore. Par dépit, je me suis farci un sandwich au thon. J'ai voulu me débarrasser de la serviette, il n'y avait pas de poubelle, j'ai voulu m'asseoir, il n'y avait pas de banc. Dans cette gare, il n'y a que des trains qui passent. Puis cette rencontre bizarre, une amie perdue de vue depuis longtemps. Elle a besoin de parler. Elle vient de se séparer. Elle raconte son chagrin. Elle a perdu confiance en elle, se trouve nulle comme une vieille chaussette. Ses yeux rougissent. J'essaye de trouver quelques mots de réconfort, la serre brièvement dans mes bras. Soudain, elle se retire comme un bouquet de fleurs qu'on sort de son emballage avec un sourire et une étincelle mystérieuse dans le regard. J'ai dû lui dire les mots justes. suite...
Le lendemain, pour faire la paix, Olivia me propose
une balade à Soleure. Difficile de résister quand on connaît la fameuse
tourte qu'ils font là-bas. En plus, le Kunst supermarkt, cet espèce de
Lidl des beaux-arts où sont entreposés dans des bacs à disques des
tableaux de dizaines d'artistes, est ouvert.
Pendant le voyage me revient un petit poème sur cette ville connue pour
ces longues périodes passées sous le brouillard
Posée au fil de l’Aar Voilée d’envie et de brouillard Attend que la roue tourne Soleure et Solothurn Comme sait le faire le hasard Reste l’envie, va le brouillard Se dévoile sans décorum La tourte de Solothurn J'ai déjà le goût de la tourte dans la bouche et me demande pourquoi cette merveille ne figure pas au patrimoine culinaire de l'Unesco entre le Nshima et le pain d’épice croate. Par contre les mots "heute geschlossen" figure bien sur la porte de l'illustre confiserie Suter. Merde. Au Kunst supermarkt, parmi des centaines d'œuvres, Olivia et moi sommes saisis d'un coup de cœur; un portrait aux couleurs chaudes et aux traits joyeux. Le tableau est assez grand, je cherche le prix.. euh.. de toute façon on ne saurait pas où le mettre. Nous poursuivons la visite, mais le portrait semble nous implorer. L'aura chaleureuse qu'il dégage éclipse les autres tableaux alignés sur le mur qui semblent ternes et sans génie. On le prend ? On pourrait ! Nous n'avons pas pris de vacances cette année et il faut se faire plaisir de temps en temps. On demande à le dépendre. On hésite. N'est-ce pas un caprice ? Juste un prétexte à ne s'être déplacé pour rien ? Bof, en somme. On prend la direction de la sortie, un peu dubitatifs. C'est dommage, ce tableau avait quelque chose.. une patte artistique. Olivia vient de prononcer le mot juste. L'expression artistique surpasse toutes les autres considérations. Olivia admet en fait, sans le dire que le glou-glou du syphon sous l'évier est une source méditative, que les plinthes qui prennent des airs détachés apportent une sorte d'écho joyeux au travail ingrat du ménage, que ces quelques fils électriques qui trainent sont en fait artistiquement parlant, un lien, un arbre qui déploie ses racines dans l’humus que bien sûr qu'il faut voir la poignée de la commode qui lâche comme une invitation à l'exultation et puis un tableau penché sur un radiateur n'apporte-t il pas plus d'émotions que le tableau lui-même ? Tandis qu'on emballe le portrait, je m'enfile dans les bras d'Olivia. Elle a trouvé les mots justes et comme chacun sait : ce que juste apporte est bon. |
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La ballade des gens couillusLes cimes piquent le ciel, les Alpes crèvent les nuages. Le drame commence dans un amphithéâtre blanc où dans la splendeur des décors applaudissent déjà les rayons du soleil. Transportés par le spectacle, nous marchons sur l'eau qui forme des ponts glacés. L'air respiré a ici un goût inconnu, il dépose sur nos bronches des cristaux frais et revigorants. Nous avons l'impression de boire la montagne. Nous parlons peu, du moins pas avec la bouche. Il suffit d'un regard pour s'assurer du même émerveillement, le reste ne serait qu'un bavardage indigne de ce cadre transi de silence. Nous sommes partis tôt, sans doute les premiers, nous n'avons croisé d'âme que l'éminence des cimes. Arrivé au sommet, rien ne transparaissait d'autre que la communion entre ce que l'homme possède de plus grand - la nécessité d'être solidaire- et l'humilité trompeuse des géants blancs. Sur aucun visage, on ne pouvait lire encore, en vérité, la petitesse de chacun à se croire plus grand que le grandiose environnant. Après quelques photos qui feront la couverture de page des réseaux sociaux, il est déjà temps de redescendre. Nos esprits titubent saisis par l'ivresse des cimes et distillent des envies de chant. Du tréfonds de nous-mêmes se revendiquent des mélodies intérieures qui finissent en voie de tête par se poser comme de l'écume sur le rebord de nos lèvres. Des ballades simples, la ballade des gens heureux. En contrebas, la station est en vue, nous croisons maintenant des randonneurs. Soudain, un chien m'attrape et me taillade le talon, son maître ne réagit pas. Je fous un coup de bâton au berger allemand et engueule en français le maître anglais. Il s'échauffe, s'apprête à en venir aux mains. Mes compagnons de trek nous séparent, essayent de nous raisonner, mais l'un d'eux s'énerve. Les insultes fusent, les doigts d'honneur pointent comme quelques heures auparavant, les cimes dans le ciel, l'honneur perdu. La morsure n'a évidemment pas crevé le contrefort de mes chaussures, mais je peux dessiner mentalement sur mon talon le contour en auréole des crocs du chien. Moi, qui venais de dominer les éléments et tutoyer les Ouréa, j'éprouve une forme de rabaissement à avoir servi d'appât et à me débattre avec un tandem dont je ne sais pas, bête ou animal, de qui il est l'engeance. Pour mes compagnons, il s'est passé quelque chose de plus lancinant qui s'est engouffré sous leur pantalon comme une bourrasque de neige sous un pas de porte pour finir, je l'ai compris plus tard, par attraper la rage. Nous continuons notre route. Se perdent alors dans la soie neigeuse des contreforts, les cris forts de l'Outre-manchois : 《Je vous merde ! Je vous merde !》 ponctués de leur traduction en langage canin; ouah-ouah. Nous nous arrêtons sur la terrasse d'un relais d'alpage pour faire une pause. Elle est remplie d'Anglais pleins, bien arrosés. suite...
Un de mes camarades qui s'était énervé
plus haut, les prend à parti. Il dresse des parallèles avec l'épisode
du chien, insinue, ironise, épingle. Au départ gentiment et puis, de
plus en plus frontalement.
-Vous êtes tous les mêmes, vous vous croyez plus malins à rien foutre comme les autres. Pouvez pas rester bouter hors de chez nous, brexiteurs de merde ! Là plupart des Anglais ne comprennent rien d'autre que le ton de l'insulte. La tension monte. J'essaye de calmer mon camarade, mais il est surexcité. Il mime avec le majeur et l'index en ciseaux le geste d'un éventreur de volaille. -Toi, la poule mouillée, fous-moi la paix. Il l'a bien senti " when the dog bit you" . Retourne dans ta basse-cour ! Mordu une seconde fois par sa réaction, je ne sais pas quoi faire, rentrer à la niche ou ronger mon os ? Près du barbecue, un autre membre de l'expédition drague avec la classe d'un veau mode paillard la seule femme du groupe. Pendant toute la descente, il lui avait maté les fesses et répété en sourdine des sérénades grivoises qu'il lui tartine maintenant dans les oreilles avec un peu de miel. Quelqu'un lance des boules de neige, puis un autre, l'un de mes acolytes, y ajoute des morceaux de glaçons. Une Anglaise est blessée au visage, elle saigne à la hauteur de la tempe. Cest la cohue, la rage se disperse à une vitesse fulgurante. Le tenancier est dépassé, il crie, il couine, mais rien n'y fait. On se croirait à l'une de ces parades nuptiales ou les mâles dominés par leur instinct ne peuvent que parler fort, postillonner des mots crus, jouer du bide, prendre des postures narcissiques et intimidantes, toiser des regards méprisants le visage rougi, souffler les joues bouffies dans un clairon d'apparat des airs couillus bien loin de la naïve ballade des gens heureux. Ceux qui ont peur, ceux qui ne comprennent pas et ceux qui ont encore la tête sur les épaules se dispersent. D'autres s'agglutinent quelques mètres plus loin pour assister au Grand-Guignol. Puis l'épidémie de rage se tarit petit à petit sans que l'on sache vraiment comment. Un corps matelassé dans sa doudoune bleue gît dans la neige. C'est celui de l'un de mes compagnons de trek. Il lève un bras, puis son bras retombe. J'ai honte de ce spectacle qui avait si bien commencé. J'ai honte, pourtant je reconnais un peu de moi-même en chacun de ces fous. En fait, j'ai honte de cela. L'Homme qui veut se trouver plus haut que la montagne n'en sera décidément jamais plus beau. Il reste deux ou trois kilomètres avant d'arriver à la station. Je n'ai plus envie de chanter. Le lendemain, en allant faire mes courses, il me semble apercevoir l'Anglais avec un chien tenu en laisse. Pas un berger allemand, un genre de teckel qui aboie tout le temps et qui pisse à chaque candélabre. |
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ArtemisiaJe le sais aujourd’hui. J’ai échappé à l’appellation vernaculaire de mon prénom par la seule cause d’effluves anisés. J’allais naître sans nom et à moitié orpheline car mon géniteur, entre deux contradictions, avait couru à ses obligations, laissant ma mère entre deux contractions pousser et repousser son obligation au rendez-vous avec le miracle de la vie. Le petit jour était encore bleu. Un tube néon distillait un éclairage titubant à l’aréopage car aucun de ses membres, si grisés par la fée verte, ne doutait de son propre génie. Le bras d’un tourne-disque était définitivement suspendu sur un sillon de la Jeanne de Brassens qu’une charrue cubique immobilisée sur un grand tableau ne parvenait pas à lui faire reprendre le labour. Ce grand tableau rouge sang et vert sapin du peintre Froidevaux semblait être la seule fenêtre ouverte vers l’extérieur. Sur le parquet, comme une jachère poussiéreuse offerte aux acariens, un énorme tapis persan croisait ses franges quand les discussions devenaient trop libertaires. Un couteau était planté droit dans le plateau de la table, affolant quelques miettes de pain parties se réfugier sous des couennes de fromage. Des écales de noix parsemées en éclat auraient parachevé cette nature morte si de temps à autre, une goutte ne venait s’échapper de l’un des robinets de la fontaine à absinthe. Peu importe, cela faisait longtemps qu’à cette table on ne buvait plus d’eau. C’est là, dans cette atmosphère saturée de déliquescence que Dieu ou Monsieur Müller, car cela devait être le nom de mon père, voulut avant l’accident faire de moi sa fille, un fruit ou une fleur, une Pomme ou une Absinthe. *** J’habite le ciel et je prends quelquefois le grand escalier pour descendre retrouver mes bons apôtres, mes copains d’apéro à la rue du Coq, à quelques nuages de là. Aujourd’hui, je me suis bien habillé, c’est une sorte de dimanche. Je vais être père comme depuis des siècles. Ce sera une fille, j’en suis sûr. J’ai emballé dans un journal une bouteille d’Humagne blanche, ce breuvage qui va fortifier mon accouchée. Dans quelques instants je serai à ses côtés, je lui tiendrai la main et ensemble nous accueillerons notre petite fée. Je la prendrai dans mes bras, lui pincerai doucement le bout du nez et au bout d’un mano à mano avec ses mains menues, ému, lui donnerai en bouquet son joli prénom de fleur. Je me dépêche, décide tout de même d’un saut de courtoisie à la rue du Coq. Cela se passe au 1er étage dans un petit deux pièces déglingué et à peine salubre. À part Louis, le peintre qui descend la grosse seille zinguée quand elle est pleine de cadavres de bouteilles, jamais personne n’y fait le ménage. Plus qu’il ne chauffe, du calorifère à mazout — le fioul du mal comme on l’appelle — émanent des vapeurs de benzène qui font danser encore plus fort les petits nains du matin. Charlet est installé à la table qu’il utilise comme écritoire. Son prochain roman parlera d’enfants sans parents. Sans mère, sans père, on naît pas, on n’est pas ; mais il y a toujours un père, il devrait bien le savoir, Charlet. Arrivent Louis et Roberto l’ébéniste qui sent le bois. Je leur annonce la bonne nouvelle, le néon grésille. Ils me congratulent et m’embrassent chaleureusement. Comment éviter un premier verre ? Roberto sort un sac de noix que lui fait venir un cousin en Dordogne. On trinque. Mais à la santé de qui ? Un verre en appelle un autre, mais un enfant, comment s’appelle-t-il ? Ce sera un garçon ? Sera-ce une fille ? Puis vient Zachin, à la fois histrion, historien et hardi défenseur de la veuve et l’orphelin. Il s’occupe de politique, s’acclimate systématiquement du courant de pensée dominant alors que, irascible, il eût juré la révolution ici même peu auparavant. Quand il comprend que ma fille s’habillera du prénom d’Absinthe, il prend la couleur du coquelicot, se dresse et se convulse comme un tournesol qui ne trouve pas le soleil. — Tu peux pas faire ça ! Il y a un silence. Le peintre, avec son doigt, étire l’eau échappée de la fontaine, en tire une esquisse, un soi-disant point d’interrogation qui ressemble à un serpent. En même temps qu’il sermonne, il pourvoit la bête d’une langue bifide qui se jette hors de sa bouche par à-coups. — Les gens, les enfants surtout, sont cruels, persifleurs. As-tu pensé aux railleries, aux déraillages ? Il est déjà l’heure de ne plus savoir l’heure qu’il est et il n’y a plus rien à boire. Ils sont tous contre moi. Me rentrent dedans pendant que ma fille demande à sortir ; peut-être même qu’il est déjà trop tard. Bon Dieu ! Ma fille est en train de naître et je me retrouve à convaincre une bande d’incrédules conformistes. suite...
Sont-ils à ce point
vexés que je ne leur aie demandé leur avis ? Même l’écrivain d’une
plume orale se réfère aux annales, il dit que nulle part dedans on n’a
décrit ce genre de baptême.
J’enrage, je bouillonne. Qui peut mieux que moi savoir quel prénom doit porter ma fille, comment leur dire qu’en plus d’un prénom, c’est aussi un hommage, une ancre, une racine plantée dans un pâturage fleuri dans un monde fauché par l’abstraction et labouré par la vacuité. Ils veulent quoi ces ramollis ? Que je l’affuble de vrai ridicule, de Poupoune ou Dayna ? Je ne me contiens plus, me lève menaçant avec un couteau qu’on tient dans le poing, — Allez vous faire foutre. Je plante violemment le couteau dans la table, enfile ma casquette. Adieu. Auréolé de toute la gloire et la grâce qu’apportent les fées en fûts, je trébuche sur le tapis persan. Me retrouve la gueule dans un nid d’acariens libertaires. Louis appelle l’ambulance. *** Les premières contractions ont commencé vers 16 heures. La sage-femme est là depuis un moment, sans doute a-t-elle préparé des linges et de l’eau chaude. Je m’appelle Jeanne et je suis née, ici dans ce jardin, comme ma mère. Comme elle, j’ai voulu bâtir et vivre en harmonie dans ce petit paradis. J’y suis parvenue un peu, un court instant. J’y ai bourgeonné, aimé, perdu des pétales. Il venait de temps en temps donner des coups de main à l’entretien du jardin. Il savait tailler, bouturer, bêcher, baratiner. Il était un peu poète, floral au point que je me sente investie du même orgueil que les autres fleurs du jardin. Il parfumait mon existence. Il m’appelait « Rosier sauvage ». Un soir d’été après avoir traité le rosier, il réussit, malgré les ronces à décrocher mon tablier de jardinière. La providence qui filmait la scène a subitement tourné sa caméra vers un plan fixe sur le barbecue. Nous n’attendions plus de nous revoir. Le jardin se garnissait chaque jour de nouvelles essences et le potager n’avait jamais produit de plus beaux légumes. Mais les poètes sont quelquefois devins, comment a-t-il su que j’étais enceinte ? Il n’est jamais revenu, si j’étais la rose sauvage, il devait bien être le puceron pitoyable. Je suis restée seule, fanée. Deux mois où il n’a fait que pleuvoir des larmes ont passé. Je devais me rendre chez mon médecin. Dans le hall de gare, je suis tombée sur un ami que j’avais perdu de vue depuis longtemps. J’avais besoin de parler, il m’a réconfortée, m’a serré dans ses bras quelques instants. Il a dit les mots que j’avais besoin d’entendre. Je l’ai revu par hasard et puis de plus en plus souvent. Même s’il me paraissait quelquefois étrange, un peu entre ciel et terre, il y avait chez lui quelque chose d’inaccessible qui lui donnait une force et inspirait la confiance. Les choses se sont faites naturellement est imposée l’idée qu’il devienne le père. Il a dit « Ce n’est pas un rôle, tous les enfants ont un père ». En signe de reconnaissance, je lui ai demandé de choisir le prénom. — Un nom de fleur, si possible. Dans ce jardin, je pousse depuis plusieurs heures et lui n’est pas pressé, il n’est toujours pas là. Qu’est-ce qui m’a pris de faire confiance à cet ovni. Il est finalement le même pleutre que tous les autres. J’ai un pressentiment, il ne va plus venir. Tous des lâches ! Si c’est un garçon, il prendra le nom de son grand-père Narcisse, mais si c’est une fille, comment vais-je l’appeler ? On entend un petit cri, la sage-femme est en train d’arroser d’eau tiède ma petite fleur. Je l’accueille dans mes bras. Je la hume, je la respire, je l’aime. Je lui caresse le bout du nez, émue, je joue avec ses mains menues, j’imagine son prénom. Soudain, une sirène interrompt ce moment privilégié, ce fragment suprême de quiétude. Une ambulance, un coup de frein puis deux brancardiers qui accourent en portant une civière. Un corps allongé gesticule et hurle : Elle est où, elle est où ? On l’aide à s’asseoir sur le rebord du lit. Il sent l’anis et l’alcool. Il me colle un baiser poussiéreux sur le front, me prend le visage et me secoue comme on cherche de la monnaie dans sa bourse. Tu vois, je suis là ! Ce n’est pas comme je me l’imaginais, mais j’éprouve un bonheur profond. À présent, il fait des papouilles à notre bébé, avec un sourire niais mais d’une poignante sincérité. — J’ai fait un peu long, mais tu sais, cette nuit, j’ai dû apprendre le latin. Mais ça en a valu la peine, tu es vraiment la plus jolie des petites fées, Artemisia ! |
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La poussée d'ArchimèdeEurêka ! J'ai trouvé enfin l'opportunité d'énoncer en incipit que tout corps plongé dans un fluide subit une force verticale de bas en haut et égale au poids du volume du fluide déplacé. Cette formulation laisse surnager dans l'imaginaire les miettes de l'Antiquité et laisse émerger des hauts fonds toute la verve de l'humanité. Ce corps plongé, ce fluide qui subit, cette force verticale qui va de bas en haut sont les mots sans équivoque qui mènent tout droit à l'extase. Après avoir pris son pied dans ce bien prude préliminaire, rien n'empêche de tendre la main à cette idée qui veut que tout résiste, que rien ne se pose, que tout s'enfonce. Ceci tous domaines confondus; en cuisine par exemple, même pour le rendre meilleur, ajouter une épice dans un met est un désaveu pour le condiment qui y trempe déjà. Et tous ces festins, ces bâfres, ces banquets où l'excuse d'agrémenter ne fait que dissoudre. Et toutes ces préparations, ces réductions diluées que le maître queux pour nourrir, pour ravir, pour complaire, pour appâter, pour bouffir. Après avoir deglouté l'agape, le principe d'Archimède se vérifie encore dans son intérieur propre. Bien qu'il se décline à peine différemment, il obéit à la même loi; tout corps qui entre dans un autre corps doit en ressortir sous forme de fluide, de solide ou de gaz. La poésie de l'énoncé se poursuit sans fin jusque dans le cabinet. Par contre Archimède reste imprécis, un peu pressé par sa conclusion à l'endroit où il se devait de parler des latences, du temps qu'il faut à un corps sous la forme qu'il peut pour aller d'un point A à un point WC en fonction des complications, en cas de troubles ou d'éventuelles météorisations. suite...
En revanche, le théorème se vérifie une
fois de plus pendant l'attente. Un livre est posé sur un guéridon des
toilettes, un roman d'Agatha Christie "Les dix petits Nègres". Je pense
à la résistance du papier sous la plume. Au combat de gauche à droite
pour déposer des mots contre le fluide épais de la bienséance et de la
(auto)censure.
Je pense à ce roman affublé du titre aujourd'hui "Ils étaient dix". Là aussi, même pour la rendre plus jolie, insérer un mot dans une phrase est une douleur pour ceux qui doivent s'écarter. Et toutes ces phrases, ces paraphes, ces paragraphes, tous ces livres, tous ces tomes où les mots insérés sous prétexte de sublimer n'ont fait que supplicier. Et toutes ces tournures, ces mots torturés que l'auteur a assemblé pour expliquer, pour épandre, pour susciter, pour émouvoir, pour distraire, pour aguicher, pour provoquer. Ça ne vient pas. Quand Archimède fut sorti de sa baignoire, de l'eau avait débordé et l'eau qui resta était sale. Alors, je réalise également la perverse réversibilité du raisonnement. Si on lui enlève ses mots, on salit la phrase. Et toutes ces brèves enchâssées dans leur contexte, ces citations pétries d'histoires par l'Histoire, ces témoignages, ces flashs saisis dans la réalité d'une époque, ces rendez-vous circonstanciels confisqués sous couvert d'ôter l'offense, de soulager le pleutre. Ça ne vient toujours pas. C'est décidé je vais écrire à l'Académie des sciences. Il faut changer le titre de la loi; qu'on l'intitule "Force exercée d'Archimède"; "Poussée" est une offense aux constipés. |
Le Voyage d’Eva Lancier8Et sachez bien, Monsieur Coll-Tristesses, que je vous emmerde ! Eva Lancier prend une gorgée de café, considère le petit bruit de déglutition qui passe sa glotte. Elle en déduit un signe d'acquiescement, puis pose sa signature, paraphée de son exubérante calligraphie. Sur l'enveloppe, elle hésite puis renonce au timbre pour envoi prioritaire à CHF 1,20 à l'effigie d'une aile de papillon. « Trop beau, trop cher et puis, un envoi rapide lui accorderait trop d'importance », pense-t-elle. Elle colle un timbre représentant un glaçon dans un ruisseau. Sa relation avec Henri Coll-Tristesses n'est qu'un long remous d'incompatibilités. Adversaires politiques de longue date, ils ont souvent à croiser le fer dans les hémicycles du pouvoir et de l'autorité. Elle manie le fleuret de sa main gauche, à l'image de sa signature exubérante. Ses gestes sont vifs, agaçants, parfois maladroits, mais finissent souvent par faire mouche. Elle pique, elle remue son arme là où ça fait mal tant qu'un petit jus vert ne gicle de la blessure. Lui manie le sabre à grands coups, s'escrime comme un diable. Sa lame, par l'usure ébréchée, piquée d'un liseré de rouille, hache l'azur et laisse derrière elle une traînée de chemtrails. Sa main droite ne tremble pas lorsqu'il engage ses bottes secrètes, acquises là où on met des bottes. Eva Lancier pose l'enveloppe à côté de sa tartine. Elle en croque une bouchée, puis essuie du petit doigt un peu de confiture resté à la commissure de ses lèvres. Elle s'apprête maintenant à rédiger le discours de la prochaine fête de lutte quand une petite main tire sur son pyjama. - Dis Maman, c'est quand qu'on va voir les tortues ? - Dans cinq jours, Medhia, ma petite chérie. Comme les doigts de la main, tu peux compter toi-même. D'ailleurs, il faut que j'appelle l'agence de voyages pour régler les derniers détails. Depuis quand n'avait-elle plus pris de vacances ? La dernière fois, c'était en Corse, il y a deux ans déjà. Elle en garde un souvenir mitigé, à cause du drame bien sûr, mais pas seulement. Pourtant, par une branche de ses ancêtres, coule dans ses veines le sang exhalé de l'Île de Beauté. Elle reste fière de cette terre, de l'âme corse. Ce lit fleuri de nonchalance voit se réveiller à tout moment des chantres à l'esprit soit vif soit bougon. Ce pays chanté par des airs polyphoniques, où les chanteuses sont mortes et les chanteurs, la main sur l'oreille, sont capables d'un patriotisme forcené, d'un hymne à la chasse aux sangliers ou d'une berceuse si douce et si délicate. Le maquis, paysage de légendes, voit pousser toutes sortes de hauts faits, plus ou moins glorieux. La mauvaise foi y germe volontiers, à côté de plants de myrtes, d'immortelles ou de rejets mafieux. Mais par-dessus tout, y bourgeonne une sorte de gens qui jamais ne dénigrent leur âme. Le voyage commence plus ou moins bien. Sur le quai du ferry, elle tombe sur un visage familier, Henri Coll-Tristesses accroupi sur sa moto. Il est emballé dans ses habits de cuir et fait rugir sa grosse cylindrée. Son casque posé sur le porte-bagages est garni d'un sticker de la Corsica Ferries luisant juste à côté d'un autocollant fané à l'effigie du « nœud des Occis » Valknut. Elle et lui se font un signe, un sourire menteur puis la file doit avancer. La traversée dure six heures, Medhia, la fille d'Eva Lancier tangue, elle attrape le mal de mer, elle marche sur une merde de chien en accédant au pont, elle vomit. À Bastia, un vent nourri les accueille, qui mange son enthousiasme et emporte sa casquette. À leur arrivée à leur lieu de résidence, un écogîte qui s'étale en mirador sur la Costa Verde, il se met à pleuvoir. La visite de la fabrique d'huiles essentielles est annulée. Le lendemain, on lui propose la visite de la coopérative IGP Noisette. Elle est prise d'angoisse quand le gérant commence à parler de la punaise diabolique. Ouf ! Il ne s'agit pas d'Henri Coll-Tristesses. Malheur ! C'est un parasite exogène qui détruit les noisettes par un trou qu'il creuse dans la coque. Elle achète un pot de pâte à tartiner garantie sans huile de palme. Le temps finit par se remettre. Eva et Medhia visitent le gîte et ses dépendances : les allées fleuries de capucines, le potager magnifique. Un imposant mur de restanques soutient les cultures en terrasse, tandis qu'un camping attend ses résidents un peu plus à l'écart. Elle embrasse un bouquet de romarin et en fait goûter un brin à Medhia. Elle lui montre les insectes et les scarabées, toute cette vie minuscule qui peuple la rocaille. On y trouve aussi l'ingénieuse machine à composter les déchets végétaux. Plus bas encore, un peu à l'écart se trouve la station d'épuration du gîte. Les iris et les roseaux, à la fois fleurs et filtres naturels, ont crevé. Le tuyau d'évacuation, dévié de son orifice, laisse désormais s'échapper les eaux usées en plein air. - Maman, ça sent mauvais ici. « Les aléas de l'écologie » pense avec dépit sa maman. Elle se réjouit de la balade prévue le lendemain. Elle imagine un petit véhicule électrique adapté aux routes sinueuses de la région qui l'amènera au point de départ. Mais non, c'est une énorme Land Rover Defender verte 4x4 au pot d'échappement pourri qui arrive avec au volant Lisandru, le gérant de l'écogîte tout sourire. - J'ai toujours eu envie de m'offrir ce véhicule. Il est beau, n'est-ce pas ? La jeep fait un petit détour pour une visite de cave. « Ils nous feront goûter un exceptionnel Patrimonio, le cépage local, et puis c'est bio », affirme Lisandru en changeant de rapport dans un nuage de gaz d'échappement sans aucune trace d'embarras dans la voix. Les vignes sont plantées sur un promontoire, la vue est exceptionnelle. Au loin, on devine le port de St-Florent qui se baigne dans les flots de la Grande Bleue. Mais ça empeste le soufre, la parcelle vient d'être traitée, les bidons étiquetés de têtes de mort sont encore alignés devant le garage. Medhia sent et voit cela, elle a mal à la tête. Et surtout, personne n'a vraiment envie de déguster. Quand la jeune vigneronne fait glisser les lourdes portes des caves - un abri en béton - elle laisse apparaître un bateau hors-bord d'au moins quinze pieds, équipé de deux immenses moteurs de 460 CV qui dégagent des odeurs d'hydrocarbures ; le loisir du vigneron entre deux grappes de raisin bio. Il faut passer par une petite porte pour atteindre le lieu de dégustation. Et, ma foi, le vin est bon. Eva Lancier, petit à petit piquée dans ses certitudes écologiques, ne peut s'empêcher d'une remarque au ton sapiential dont elle a le secret. Elle questionne la cohérence entre l'image d'un métier proche de la nature et un sport aussi polluant que le hors-bord. La vigneronne pensait rétorquer que la fin justifiait les moyens, mais finit par bredouiller : « Sans la main de l'homme meurt la vigne ! » Medhia se bouche le nez, mais elle entend et retient cette phrase. Quant à Eva Lancier, elle n'achète pas de vin. La suite de la journée se poursuit sans goût de soufre, du moins pour un temps. Il faut suivre à pied un chemin bucolique à travers une nature généreuse, entretenu par le Conservatoire de l'Espace. Une alerte sexagénaire vient rejoindre le petit groupe en tant que guide. Elle connaît chaque plante, chaque caillou, chaque insecte. Le sentier gambille entre deux murs de pierres sèches qui s'étaient autrefois effondrés puis avaient été remontés sous la houlette du Conservatoire. Il faut passer à gué des sources, sauter sur des murets, patauger dans des zones humides. L'espace entre deux pas donne lieu à un cours sur la biodiversité, à une thèse sur la flore endogène ou la microfaune, à des digressions rassurantes sur les métiers et la vie d'antan. La petite Medhia qui slalome gaiement entre les asperges sauvages entend cela.Puis c'est l'heure du pique-nique, chacun se couche dans l'herbe sous un olivier. La guide sort une spécialité en forme de fer à cheval, c'est un figatellu, une petite saucisse au foie, très rouge, très forte, ainsi que des pains au brocciu. Lisandru parle de son pays et de la langue corse. D'après lui, elle est en train de disparaître à cause des nouveaux résidents : « Des vieux qui viennent du continent et qui ne la connaissent pas. Les mêmes qui ont fait disparaître les dauphins, nombreux dans les années soixante. » Puis il ajoute : « Depuis, i delfini y reviennent plus jouer aux abords de la Costa Verde. » Medhia croit s'étouffer ; soit à cause de la disparition des dauphins qu'elle aime tant, soit à cause du figatellu qu'elle trouve infect. La balade reprend.
Au loin, se font entendre de plus en plus clairement des bruits de moteurs. Plus tard, il faut traverser un chemin carrossable bien plus large. Il faut se baisser pour passer une barrière. Au moment où Eva Lancier se relève, elle tombe nez à nez sur Henri Coll-Tristesses juché sur son quad, la queue de cheval et les biceps au vent. Elle croit halluciner, mais c'est bien lui. Il freine, le pendentif en croix qu'il porte sur sa poitrine pendule encore un instant sur un tatouage Valknut du dieu Odin. Il ne coupe pas son moteur. Cette fois, comme sur le quai du ferry, il n'y a pas de file d'attente qui doit avancer. Aucun prétexte ne permet d'échapper à « l'échange ». Faits d'incompatibilités. Elle se redresse dans le sens du vent, appose ses mains en amphore sur les hanches. Ils ont cela en commun, cette faculté à se trouver personnellement beaux. L'image renvoyée est un attrait. La pose devient un spectacle, offert à la critique - si possible favorable - du vis-à-vis. Et ils sont là, deux rivaux politiques, coq et paonne en pleine nature, à se trouver en représentation suspendue dans l'attente d'une gerbe d'applaudissements. Et au lieu de parler de la splendeur de la région, appréhendée si différemment, il lui annonce la nouvelle. Un drame vient de se passer à St-Florent, d'où il vient. On ne parle que de ça. Un hors-bord a percuté un petit dériveur barré par deux jeunes enfants de moins de dix ans. L'aîné est décédé sur le coup. Henri Coll-Tristesses coupe le moteur de son quad par compassion pour le drame, sans doute ; et par respect pour l'environnement, espère son interlocutrice. « Ce sont des choses qui arrivent », dit-il. Remet son moteur en marche, n'oublie pas d'envoyer quelques coups de gaz pétaradants. - Allez, à la revoyure. Medhia se bouche les oreilles. Il continue sa route dans un nuage de poussière. La suite de la balade, Eva Lancier la poursuit dans sa tête et dans le doute. Elle n'écoute plus la guide. Toutes ces déconvenues, et maintenant ce drame aberrant - cet enfant de l'âge de sa fille, la tête de Medhia quand Lisandru a parlé des dauphins disparus - tout cela l'accable. À quoi bon. Les gens sont-ils prêts ? Ont-ils seulement compris que le changement de comportement est urgent, vital ? De son combat pour l'écologie, au mieux les uns s'en servent à leur avantage, au pire les autres s'en moquent. Henri Coll-Tristesses n'est qu'un parfait exemplaire de tous ceux qui ont fait allégeance à l'arrangement immuable - naissance, mariage, deuil - sans même feindre l'évidence du changement et de la présomption climatique. Eva avance comme un robot, ne prêtant plus attention à la guide. Elle s'achoppe à une ronce, donne-moi la main Medhia. Elle n'intègre plus le patrimoine qu'elle traverse. Au nom de quoi - alors que la nature avait repris ses droits ici et que l'homme n'avait plus le besoin vital de ce passé rural -, au nom de quoi fallait-il remonter ces murs en pierres sèches, reconstituer ce sentier et imposer encore la présence humaine ? La diversité s'était donné tant de peine à l'oublier. L'homme. L'homme à la vanité sans borne ne pense qu'à son plaisir et à border son jardin. Elle reste pensive tout le trajet du retour au gîte. La jeep s'arrête tout de même à l'église San Michele de Murato, la route passe par là. La petite église apparaît comme un dessin d'enfant qui a fait dépasser son coloriage. Elle est construite en blocs de serpentine presque noire alternés de blocs en calcaire blanc. Une voix d'ange envoûte la nef. C'est la femme de Lisandru dissimulée derrière l'abside qui chante d'une voix si pure. Eva Lancier s'assoit sur un banc. Comme les murs extérieurs, les zébrures à l'intérieur font penser à des dessins inachevés d'enfants. Elle imagine les parents des petits navigateurs, qui doivent consoler maintenant l'enfant rescapé ? Que lui disent-ils ? Que, comme cette église, il y a le blanc de la vie puis le noir de la mort : la vie, la mort... et plus rien ? Tout est fini ? Elle regarde Medhia. Ou alors essaient-ils de le rassurer ? Lui disent-ils que son frère navigue à tout jamais dans les limbes, et que malgré sa disparition physique, il reste présent, accessible sans doute ? Peut-être même dessine-t-il des zébrures dans des églises en laissant dépasser ses traits... Au gîte, le soir, Medhia a de la peine à s'endormir. Sa mère s'assoit près d'elle, remet en place l'oreiller en le tapant du plat de la main. - Dis, Maman, tu m'as dit qu'on irait voir les tortues marines, je veux y aller avant que les vieux les fassent disparaître comme les dauphins. Tu m'as donné ta parole. - Je te promets, ma chérie. Mais maintenant, il faut dormir, demain nous avons un long voyage. Le trajet du retour se déroule sans encombre, elle ne rencontre pas Henri Coll-Tristesses sur le ferry. Elle profite de la traversée paisible pour appeler son agence de voyage et ainsi tenir sa promesse. - Je voudrais une offre pour une destination où l'on peut observer les tortues marines, oui, oui, peu importe l'endroit pourvu que ce soit tranquille. « Et que je n'y croise pas Henri, le fameux », pense-t-elle. En même temps qu'elle parle et cogite, elle compulse son agenda. Pour quand ? Oh là là, pas tout de suite ! Même si j'ai bien envie de tout plaquer, j'ai pas mal d'échéances au niveau politique. Puis je me présente aux élections, j'ai également promis mon aide à l'organisation de la marche pour les femmes. Deux ans se sont passsés depuis ce jour-là. Les élections se sont bien déroulées pour elle, qui a gagné en galon et en notoriété. Pourtant, elle se retrouve épuisée. Elle met un point final à son discours pour la fête de la lutte qui aura lieu dans un petit mois et finit sa tartine. Trois semaines auparavant, elle avait reçu un appel de son agence de voyage. - Tout est prêt, les tortues marines vous attendent. Le mieux serait de passer à l'agence pour les détails. Elle s'y rend avec Medhia. La conseillère lui explique le déroulement du voyage. Elle lui a trouvé un hôtel tranquille et confortable où elle pourra se reposer. Elle lui indique les us et coutumes de ce petit pays tranquille qui sent le jasmin. Elle situe les villes à traverser en jeep. Elle donne quelques informations sur les mœurs locales et notamment le rôle et la situation des femmes dans ce pays situé à plus de 5000 km. Ces derniers renseignements plombent un peu l'enthousiasme d'Eva Lancier. Puis, elle pense à ces deux dernières années de sacerdoce au nom de la politique, à son état de fatigue. Elle pense à la Corse, au hors-bord qui a causé la mort d'un enfant de l'âge de sa fille, et à la tête de Medhia quand Lisandru avait raconté la disparition des dauphins. - Vous n'avez plus qu'à signer ici. Eva Lancier ne se sent pas très bien, elle hésite, avec l'impression d'être surveillée. Medhia tire sur sa robe. - Maman, il y a le monsieur ! Elle tourne la tête, reconnaît installé au bureau un peu en retrait la silhouette d'Henri Coll-Tristesses. Il est en train de préparer un voyage pour le pays du Valknut. Il a tout entendu. Il lui fait un clin d'œil, un sourire sournois illumine son visage de diablotin. Il a déjà calculé le bilan carbone du voyage de sa rivale politique. Elle enlève ses lunettes rectangulaires qui lui donnent cet air austère de ministre. Elle en reste à sa beauté naturelle qui lui avait valu plus jeune un titre de Miss Vignolante. Elle sait très bien ce qui va se passer. Eva Lancier, l'écolo, la féministe, part en avion dans un pays à 5000 km où les droits de la femme sont bafoués. Henri, dès qu'il va rentrer chez lui, va arroser les réseaux de la nouvelle et donner à bouffer aux médias. Eva l'observe. Elle sait qu'au fond, il lui reproche de s'inquiéter des conséquences de son inaction à lui, d'oser le mettre en garde. Il scie la branche sur laquelle il est assis, et, pour ne pas se sentir responsable de la chute, il invite ses congénères à venir tenir le manche de la scie en beuglant des chants d'ordre. Eva se remémore la scène en Corse. Sur son quad, quand il avait donné volontairement ces coups de gaz jusqu'à l'exaspérer. Eva met une main sur son oreille. Elle entend un chant polyphonique, interprété par la femme de Lisandru, et, au large, le cri des dauphins. Elle regarde sa fille, la voit. Elle signe le contrat. Medhia a faim. |
Le Voyage d’Eva LancierEt sachez bien, Monsieur Coll-Tristesses, que je vous emmerde ! Eva Lancier prend une gorgée de café, considère le petit bruit de déglutition qui passe sa glotte. Elle en déduit un signe d'acquiescement, puis pose sa signature, paraphée de son exubérante calligraphie. Sur l'enveloppe, elle hésite puis renonce au timbre pour envoi prioritaire à CHF 1,20 à l'effigie d'une aile de papillon. « Trop beau, trop cher et puis, un envoi rapide lui accorderait trop d'importance », pense-t-elle. Elle colle un timbre représentant un glaçon dans un ruisseau. Sa relation avec Henri Coll-Tristesses n'est qu'un long remous d'incompatibilités. Adversaires politiques de longue date, ils ont souvent à croiser le fer dans les hémicycles du pouvoir et de l'autorité. Elle manie le fleuret de sa main gauche, à l'image de sa signature exubérante. Ses gestes sont vifs, agaçants, parfois maladroits, mais finissent souvent par faire mouche. Elle pique, elle remue son arme là où ça fait mal tant qu'un petit jus vert ne gicle de la blessure. Lui manie le sabre à grands coups, s'escrime comme un diable. Sa lame, par l'usure ébréchée, piquée d'un liseré de rouille, hache l'azur et laisse derrière elle une traînée de chemtrails. Sa main droite ne tremble pas lorsqu'il engage ses bottes secrètes, acquises là où on met des bottes. Eva Lancier pose l'enveloppe à côté de sa tartine. Elle en croque une bouchée, puis essuie du petit doigt un peu de confiture resté à la commissure de ses lèvres. Elle s'apprête maintenant à rédiger le discours de la prochaine fête de lutte quand une petite main tire sur son pyjama. - Dis Maman, c'est quand qu'on va voir les tortues ? - Dans cinq jours, Medhia, ma petite chérie. Comme les doigts de la main, tu peux compter toi-même. D'ailleurs, il faut que j'appelle l'agence de voyages pour régler les derniers détails. Depuis quand n'avait-elle plus pris de vacances ? La dernière fois, c'était en Corse, il y a deux ans déjà. Elle en garde un souvenir mitigé, à cause du drame bien sûr, mais pas seulement. Pourtant, par une branche de ses ancêtres, coule dans ses veines le sang exhalé de l'Île de Beauté. Elle reste fière de cette terre, de l'âme corse. Ce lit fleuri de nonchalance voit se réveiller à tout moment des chantres à l'esprit soit vif soit bougon. Ce pays chanté par des airs polyphoniques, où les chanteuses sont mortes et les chanteurs, la main sur l'oreille, sont capables d'un patriotisme forcené, d'un hymne à la chasse aux sangliers ou d'une berceuse si douce et si délicate. Le maquis, paysage de légendes, voit pousser toutes sortes de hauts faits, plus ou moins glorieux. La mauvaise foi y germe volontiers, à côté de plants de myrtes, d'immortelles ou de rejets mafieux. Mais par-dessus tout, y bourgeonne une sorte de gens qui jamais ne dénigrent leur âme. Le voyage commence plus ou moins bien. Sur le quai du ferry, elle tombe sur un visage familier, Henri Coll-Tristesses accroupi sur sa moto. Il est emballé dans ses habits de cuir et fait rugir sa grosse cylindrée. Son casque posé sur le porte-bagages est garni d'un sticker de la Corsica Ferries luisant juste à côté d'un autocollant fané à l'effigie du « nœud des Occis » Valknut. Elle et lui se font un signe, un sourire menteur puis la file doit avancer. La traversée dure six heures, Medhia, la fille d'Eva Lancier tangue, elle attrape le mal de mer, elle marche sur une merde de chien en accédant au pont, elle vomit. À Bastia, un vent nourri les accueille, qui mange son enthousiasme et emporte sa casquette. À leur arrivée à leur lieu de résidence, un écogîte qui s'étale en mirador sur la Costa Verde, il se met à pleuvoir. La visite de la fabrique d'huiles essentielles est annulée. Le lendemain, on lui propose la visite de la coopérative IGP Noisette. Elle est prise d'angoisse quand le gérant commence à parler de la punaise diabolique. Ouf ! Il ne s'agit pas d'Henri Coll-Tristesses. Malheur ! C'est un parasite exogène qui détruit les noisettes par un trou qu'il creuse dans la coque. Elle achète un pot de pâte à tartiner garantie sans huile de palme. Le temps finit par se remettre. Eva et Medhia visitent le gîte et ses dépendances : les allées fleuries de capucines, le potager magnifique. Un imposant mur de restanques soutient les cultures en terrasse, tandis qu'un camping attend ses résidents un peu plus à l'écart. Elle embrasse un bouquet de romarin et en fait goûter un brin à Medhia. Elle lui montre les insectes et les scarabées, toute cette vie minuscule qui peuple la rocaille. On y trouve aussi l'ingénieuse machine à composter les déchets végétaux. Plus bas encore, un peu à l'écart se trouve la station d'épuration du gîte. Les iris et les roseaux, à la fois fleurs et filtres naturels, ont crevé. Le tuyau d'évacuation, dévié de son orifice, laisse désormais s'échapper les eaux usées en plein air. - Maman, ça sent mauvais ici. « Les aléas de l'écologie » pense avec dépit sa maman. Elle se réjouit de la balade prévue le lendemain. Elle imagine un petit véhicule électrique adapté aux routes sinueuses de la région qui l'amènera au point de départ. Mais non, c'est une énorme Land Rover Defender verte 4x4 au pot d'échappement pourri qui arrive avec au volant Lisandru, le gérant de l'écogîte tout sourire. - J'ai toujours eu envie de m'offrir ce véhicule. Il est beau, n'est-ce pas ? La jeep fait un petit détour pour une visite de cave. « Ils nous feront goûter un exceptionnel Patrimonio, le cépage local, et puis c'est bio », affirme Lisandru en changeant de rapport dans un nuage de gaz d'échappement sans aucune trace d'embarras dans la voix. Les vignes sont plantées sur un promontoire, la vue est exceptionnelle. Au loin, on devine le port de St-Florent qui se baigne dans les flots de la Grande Bleue. Mais ça empeste le soufre, la parcelle vient d'être traitée, les bidons étiquetés de têtes de mort sont encore alignés devant le garage. Medhia sent et voit cela, elle a mal à la tête. Et surtout, personne n'a vraiment envie de déguster. Quand la jeune vigneronne fait glisser les lourdes portes des caves - un abri en béton - elle laisse apparaître un bateau hors-bord d'au moins quinze pieds, équipé de deux immenses moteurs de 460 CV qui dégagent des odeurs d'hydrocarbures ; le loisir du vigneron entre deux grappes de raisin bio. Il faut passer par une petite porte pour atteindre le lieu de dégustation. Et, ma foi, le vin est bon. Eva Lancier, petit à petit piquée dans ses certitudes écologiques, ne peut s'empêcher d'une remarque au ton sapiential dont elle a le secret. Elle questionne la cohérence entre l'image d'un métier proche de la nature et un sport aussi polluant que le hors-bord. La vigneronne pensait rétorquer que la fin justifiait les moyens, mais finit par bredouiller : « Sans la main de l'homme meurt la vigne ! » Medhia se bouche le nez, mais elle entend et retient cette phrase. Quant à Eva Lancier, elle n'achète pas de vin. La suite de la journée se poursuit sans goût de soufre, du moins pour un temps. Il faut suivre à pied un chemin bucolique à travers une nature généreuse, entretenu par le Conservatoire de l'Espace. Une alerte sexagénaire vient rejoindre le petit groupe en tant que guide. Elle connaît chaque plante, chaque caillou, chaque insecte. Le sentier gambille entre deux murs de pierres sèches qui s'étaient autrefois effondrés puis avaient été remontés sous la houlette du Conservatoire. Il faut passer à gué des sources, sauter sur des murets, patauger dans des zones humides. L'espace entre deux pas donne lieu à un cours sur la biodiversité, à une thèse sur la flore endogène ou la microfaune, à des digressions rassurantes sur les métiers et la vie d'antan. La petite Medhia qui slalome gaiement entre les asperges sauvages entend cela. Puis c'est l'heure du pique-nique, chacun se couche dans l'herbe sous un olivier. La guide sort une spécialité en forme de fer à cheval, c'est un figatellu, une petite saucisse au foie, très rouge, très forte, ainsi que des pains au brocciu. Lisandru parle de son pays et de la langue corse. D'après lui, elle est en train de disparaître à cause des nouveaux résidents : « Des vieux qui viennent du continent et qui ne la connaissent pas. Les mêmes qui ont fait disparaître les dauphins, nombreux dans les années soixante. » Puis il ajoute : « Depuis, i delfini y reviennent plus jouer aux abords de la Costa Verde. » Medhia croit s'étouffer ; soit à cause de la disparition des dauphins qu'elle aime tant, soit à cause du figatellu qu'elle trouve infect. La balade reprend. Au loin, se font entendre de plus en plus clairement des bruits de moteurs. Plus tard, il faut traverser un chemin carrossable bien plus large. Il faut se baisser pour passer une barrière. Au moment où Eva Lancier se relève, elle tombe nez à nez sur Henri Coll-Tristesses juché sur son quad, la queue de cheval et les biceps au vent. Elle croit halluciner, mais c'est bien lui. Il freine, le pendentif en croix qu'il porte sur sa poitrine pendule encore un instant sur un tatouage Valknut du dieu Odin. Il ne coupe pas son moteur. Cette fois, comme sur le quai du ferry, il n'y a pas de file d'attente qui doit avancer. Aucun prétexte ne permet d'échapper à « l'échange ». Faits d'incompatibilités. Elle se redresse dans le sens du vent, appose ses mains en amphore sur les hanches. Ils ont cela en commun, cette faculté à se trouver personnellement beaux. L'image renvoyée est un attrait. La pose devient un spectacle, offert à la critique - si possible favorable - du vis-à-vis. Et ils sont là, deux rivaux politiques, coq et paonne en pleine nature, à se trouver en représentation suspendue dans l'attente d'une gerbe d'applaudissements. Et au lieu de parler de la splendeur de la région, appréhendée si différemment, il lui annonce la nouvelle. Un drame vient de se passer à St-Florent, d'où il vient. On ne parle que de ça. Un hors-bord a percuté un petit dériveur barré par deux jeunes enfants de moins de dix ans. L'aîné est décédé sur le coup. Henri Coll-Tristesses coupe le moteur de son quad par compassion pour le drame, sans doute ; et par respect pour l'environnement, espère son interlocutrice. « Ce sont des choses qui arrivent », dit-il. Remet son moteur en marche, n'oublie pas d'envoyer quelques coups de gaz pétaradants. - Allez, à la revoyure. Medhia se bouche les oreilles. Il continue sa route dans un nuage de poussière. La suite de la balade, Eva Lancier la poursuit dans sa tête et dans le doute. Elle n'écoute plus la guide. Toutes ces déconvenues, et maintenant ce drame aberrant - cet enfant de l'âge de sa fille, la tête de Medhia quand Lisandru a parlé des dauphins disparus - tout cela l'accable. À quoi bon. Les gens sont-ils prêts ? Ont-ils seulement compris que le changement de comportement est urgent, vital ? De son combat pour l'écologie, au mieux les uns s'en servent à leur avantage, au pire les autres s'en moquent. Henri Coll-Tristesses n'est qu'un parfait exemplaire de tous ceux qui ont fait allégeance à l'arrangement immuable - naissance, mariage, deuil - sans même feindre l'évidence du changement et de la présomption climatique. Eva avance comme un robot, ne prêtant plus attention à la guide. Elle s'achoppe à une ronce, donne-moi la main Medhia. Elle n'intègre plus le patrimoine qu'elle traverse. Au nom de quoi - alors que la nature avait repris ses droits ici et que l'homme n'avait plus le besoin vital de ce passé rural -, au nom de quoi fallait-il remonter ces murs en pierres sèches, reconstituer ce sentier et imposer encore la présence humaine ? La diversité s'était donné tant de peine à l'oublier. L'homme. L'homme à la vanité sans borne ne pense qu'à son plaisir et à border son jardin. Elle reste pensive tout le trajet du retour au gîte. La jeep s'arrête tout de même à l'église San Michele de Murato, la route passe par là. La petite église apparaît comme un dessin d'enfant qui a fait dépasser son coloriage. Elle est construite en blocs de serpentine presque noire alternés de blocs en calcaire blanc. Une voix d'ange envoûte la nef. C'est la femme de Lisandru dissimulée derrière l'abside qui chante d'une voix si pure. Eva Lancier s'assoit sur un banc. Comme les murs extérieurs, les zébrures à l'intérieur font penser à des dessins inachevés d'enfants. Elle imagine les parents des petits navigateurs, qui doivent consoler maintenant l'enfant rescapé ? Que lui disent-ils ? Que, comme cette église, il y a le blanc de la vie puis le noir de la mort : la vie, la mort... et plus rien ? Tout est fini ? Elle regarde Medhia. Ou alors essaient-ils de le rassurer ? Lui disent-ils que son frère navigue à tout jamais dans les limbes, et que malgré sa disparition physique, il reste présent, accessible sans doute ? Peut-être même dessine-t-il des zébrures dans des églises en laissant dépasser ses traits... Au gîte, le soir, Medhia a de la peine à s'endormir. Sa mère s'assoit près d'elle, remet en place l'oreiller en le tapant du plat de la main. - Dis, Maman, tu m'as dit qu'on irait voir les tortues marines, je veux y aller avant que les vieux les fassent disparaître comme les dauphins. Tu m'as donné ta parole. - Je te promets, ma chérie. Mais maintenant, il faut dormir, demain nous avons un long voyage. Le trajet du retour se déroule sans encombre, elle ne rencontre pas Henri Coll-Tristesses sur le ferry. Elle profite de la traversée paisible pour appeler son agence de voyage et ainsi tenir sa promesse. - Je voudrais une offre pour une destination où l'on peut observer les tortues marines, oui, oui, peu importe l'endroit pourvu que ce soit tranquille. « Et que je n'y croise pas Henri, le fameux », pense-t-elle. En même temps qu'elle parle et cogite, elle compulse son agenda. Pour quand ? Oh là là, pas tout de suite ! Même si j'ai bien envie de tout plaquer, j'ai pas mal d'échéances au niveau politique. Puis je me présente aux élections, j'ai également promis mon aide à l'organisation de la marche pour les femmes. Deux ans se sont passsés depuis ce jour-là. Les élections se sont bien déroulées pour elle, qui a gagné en galon et en notoriété. Pourtant, elle se retrouve épuisée. Elle met un point final à son discours pour la fête de la lutte qui aura lieu dans un petit mois et finit sa tartine. Trois semaines auparavant, elle avait reçu un appel de son agence de voyage. - Tout est prêt, les tortues marines vous attendent. Le mieux serait de passer à l'agence pour les détails. Elle s'y rend avec Medhia. La conseillère lui explique le déroulement du voyage. Elle lui a trouvé un hôtel tranquille et confortable où elle pourra se reposer. Elle lui indique les us et coutumes de ce petit pays tranquille qui sent le jasmin. Elle situe les villes à traverser en jeep. Elle donne quelques informations sur les mœurs locales et notamment le rôle et la situation des femmes dans ce pays situé à plus de 5000 km. Ces derniers renseignements plombent un peu l'enthousiasme d'Eva Lancier. Puis, elle pense à ces deux dernières années de sacerdoce au nom de la politique, à son état de fatigue. Elle pense à la Corse, au hors-bord qui a causé la mort d'un enfant de l'âge de sa fille, et à la tête de Medhia quand Lisandru avait raconté la disparition des dauphins. - Vous n'avez plus qu'à signer ici. Eva Lancier ne se sent pas très bien, elle hésite, avec l'impression d'être surveillée. Medhia tire sur sa robe. - Maman, il y a le monsieur ! Elle tourne la tête, reconnaît installé au bureau un peu en retrait la silhouette d'Henri Coll-Tristesses. Il est en train de préparer un voyage pour le pays du Valknut. Il a tout entendu. Il lui fait un clin d'œil, un sourire sournois illumine son visage de diablotin. Il a déjà calculé le bilan carbone du voyage de sa rivale politique. Elle enlève ses lunettes rectangulaires qui lui donnent cet air austère de ministre. Elle en reste à sa beauté naturelle qui lui avait valu plus jeune un titre de Miss Vignolante. Elle sait très bien ce qui va se passer. Eva Lancier, l'écolo, la féministe, part en avion dans un pays à 5000 km où les droits de la femme sont bafoués. Henri, dès qu'il va rentrer chez lui, va arroser les réseaux de la nouvelle et donner à bouffer aux médias. Eva l'observe. Elle sait qu'au fond, il lui reproche de s'inquiéter des conséquences de son inaction à lui, d'oser le mettre en garde. Il scie la branche sur laquelle il est assis, et, pour ne pas se sentir responsable de la chute, il invite ses congénères à venir tenir le manche de la scie en beuglant des chants d'ordre. Eva se remémore la scène en Corse. Sur son quad, quand il avait donné volontairement ces coups de gaz jusqu'à l'exaspérer. Eva met une main sur son oreille. Elle entend un chant polyphonique, interprété par la femme de Lisandru, et, au large, le cri des dauphins. Elle regarde sa fille, la voit. Elle signe le contrat. Medhia a faim. |