Le Prénom de la Girafe


Le nom que l’on donne aux gamins est-il toujours opportun ? S'appeler Constance fera-t-il de vous un être à la force d’âme invariable ? Se nommer Angus favorisera-t-il un comportement de gros bœuf ou alors, lié au prénom de MacGyver un ingénieux aventurier ?

     Cette gamine aux cheveux roux, portait-elle le prénom opportun qui était en train de disséminer par courtes pincées sur le carrelage, le sable quasi sacré que seule ma girafe était habilitée à piétiner jusqu’ici ?

    Les témoins de la scène, des convives avaient remarqué comme moi ce regard effronté, noir et brillant, ces yeux ronds convoyeurs de charbon et de feu, une ridule comme une voie de chemin de fer se former sur son front et s’enfoncer dans le crâne avec un panache de questionnement. Pendant un court instant, ces témoins se seront vus à l'âge de la gamine, salivant le goût irrésistible qu'avait l'interdit si possible épicé par un bref sentiment d’impunité. Quelquefois même, le châtiment reçu, s’il n’était pas l’objet d’une flagrante injustice ou d'une correction disproportionnée se commuait en un fier et léger rictus. En une reconnaissance, en un couronnement.

     Ces témoins désormais absorbés à raconter des anecdotes d'enfance n'ont pas vu voir la ruade de la girafe, qu'elle soit en bois et ne mesure qu'un mètre cinquante ni ne change rien. La gamine par contre, elle, a sursauté. Elle a vu aussi la girafe lever une patte avant, lui montrer où je me tenais près du globe terrestre. Un meuble qui faisait également office de bar quand on ouvrait par un déclic l'hémisphère nord par l’équateur.

     La gamine, curieuse, s'approcha. Je posai l'index sur la grosse boule brunâtre, montée sur un socle en bois rare. Les pays libellés en allemand y figuraient en couleurs passées, en vert, en rose ou en jaune. Certains pays ont aujourd'hui disparu et d’autres sont nés ou ont changé de nom. Celui que je pointais du doigt était l'un des plus petits, la Suisse. Tu vois, c'est ici que l'on habite, dans cette minuscule tâche rose. Je fis courir mes doigts sur le globe plein sud passant sur la méditerranée pour rejoindre le nord de l’Afrique et le Sahara. Le sable avec lequel tu jouais ne venait pas d'ici mais de plus loin encore. Je mimais avec la main en empan un avion pris dans des turbulences. Le temps se gâte dirait-on! Ici, ce long vaisseau bleu, c'est le Nil que nous survolons dans la plus grande caravelle du monde, un Airbus A380. A l'est, si tu regardes par le hublot tu verras au loin le Grand Rift, le berceau de l'humanité et le cimetière de notre chère aïeule Lucy. Mais il faut maintenant couper sur Johannesburg en Afrique du Sud, laissant à gauche toute dans un horizon voilé le sommet enneigé du Kilimandjaro.

    Tu vois tout ce chemin parcouru, et ce n'est pas fini, par où penses-tu qu'il se poursuit ? Guidée par un instinct sans faille, la gamine posa son doigt sur un pays jaune baigné par l'Atlantique, à l'emplacement exact de notre destination. Un endroit que les autochtones désignent du nom opportun d'Etosha qui veut dire “Lieu du vide” en langue oshindonga. Je bafoullai plusieurs fois avant de pouvoir prononcer correctement ce mot, ce qui ne manquât pas de faire rire la gamine.

     Mais pour rejoindre ce lieu vide tout là-bas, nous dûmes louer une jeep et passer des heures à se faire secouer comme des sacs de pommes de terres sur des pistes de sable, croisant autruches et oryx comme poules et vaches chez nous. Nous ne rencontrâmes ensuite comme âmes qui vivent que des serpents des sables. Horrifiée, la gamine fis un pas en arrière la main sur la bouche. Puis enfin, nous arrivâmes au “lieu du vide” mais celui-ci n'était pas aussi vide que cela.

     Une gigantesque silhouette fantomatique se dressait devant nous. Un éléphant drappé de blanc au regard noir, aux oreilles déployées, à la trompe tendue comme on tient un fusil, aux défenses affûtées en forme de cimetière chargea sur nous à pleine vitesse. Nous eûmes l'impression d'entendre son épaisse peau s'entrechoquer dans un bruit de ferraille. Vue de la jeep sa tête devenait de plus en plus énorme, nous jetant dans l'effroi. Que vaut la solidité du véhicule face à un tel monstre déchaîné ?
   
    Soudain, il s'arrêta net à la hauteur d’une termitière géante qu'il fracassa à coups de pattes, de lourdes ruades et de rage. Cela nous laissa juste le temps d'un demi-tour et nous pûmes filer sans demander notre reste. Surpris par la manœuvre, le pachyderme reprit sa charge, je pressai à fond la pédale des gaz; par le rétroviseur, il devenait de plus en plus petit puis enfin je le vis s'arrêter agitant nerveusement sa trompe levée en oriflame.

     A quelques kilomètres de là se trouvait une baraque en bois qui annonçait la possibilité de se restaurer. Nous nous y abritâmes pour reprendre nos esprits. Au menu, steak de gazelle servi sur une épaisse couche de chutney. Nous apprîmes ici pourquoi l'éléphant n’était pas un vrai fantôme. Sa couleur blanche est due au fait qu'il se roule régulièrement dans l'argile blanc pour se protéger du soleil. Et manifestement se protéger aussi des touristes. Tout à coup, on entendit du raffut et toutes sortes de bruits venant de l'extérieur. Puis, par l'étroite fenêtre on vit des troncs venus du ciel se planter à la verticale dans le sol. Quelle trouille !

    Et la jeep bon sang ! Je me précipitai vers la porte de sortie, deux poutres dans le sol fermaient le passage. Des poutres ? La gamine, impressionnée, restait bouche bée. Non, ce n'était que les jambes d’une girafe si haut perchée qu'on ne voyait plus son corps. Les gens de la baraque se mirent à rigoler. Et la gamine aussi.

    En partant, nous aperçûmes au fond de la baraque, une girafe à vendre; en bois sculpté d'un bon mètre cinquante de haut.

     Le soir, notre route fut interrompue par un incroyable orage. Des nuages comme de gigantesques falots animaient le ciel obscurci. On pouvait voir les arc électriques et des étincelles s'y former à l'intérieur puis se tendre en éclair depuis le sol La violence de cet orage fit taire au loin le rugissement des lions.


   
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Nous passâmes la nuit dans un lodge, un hôtel en pleine nature, construit en harmonie avec le paysage et souvent si bien intégré aux roches ou à la végétation que l'on pu passer devant sans le voir.

     Le lendemain matin, accompagnés par l'odeur si agréable et déjà chaude du pétrichor, nous quittâmes cet inoubliable parc d’Etosha pour se diriger vers le sud-ouest, le long du littoral atlantique avec une girafe comme passagère. C’est sur cette côte effrayante, souvent cachée sous le brouillard, que nombre de bateaux se sont échoués. Elle était jonchée d’os, de squelettes et de carcasses de navires qui manquèrent leur accostage un jour de gros temps. Elle était jonchée de légendes terribles, de marins pétrifiés, d'égorgeurs de baleines, de pirates…

     A ce moment, je vis la gamine prise de frousse se cacher les yeux, je décidai alors d’arraisonner net ce morceau d'histoire au sujet de cette côte nommée de façon opportune et en anglais : Skeleton Coast.

    Nous continuâmes encore vers le sud le long du rivage jusqu'à Cape Cross qui devait son nom opportun au navigateur portugais Diogo Cão qui y fit ériger une croix (cross) de pierre en 1486. Ce lieu abrite une colonie d’otaries à fourrure de 100’000 membres qui se prélassent au soleil dans un intense brouhaha qui ressemble à des bêlements de moutons.

     Depuis la terrasse d’un kiosque en surplomb, nous pûmes admirer des scènes de la vie quotidienne de ces mammifères, les petits qui tètent, les couples qui s’engueulent, les gros mâles qui pavanent leur autorité. Un mélange d'odeur de fauves marins et d'ammoniaque empestait l’atmosphère en permanence. Je me bouchai le nez en tournant la tête, ce qui amusa la gamine. Pour satisfaire une petite soif, nous demandâmes un Rock Shandy au bar à l'intérieur du kiosque. Je remarquai sur l’étagère, des flasques de whiskey; l'une d’elle portait l'effigie d’une otarie rigolote.

    Nous poursuivâmes ensuite notre périple le long de la côte pour arriver dans la région de Sossusvlei - allez savoir pourquoi, la gamine s’esclaffa à nouveau- et ce, toujours accompagnés d’une girafe mais qui cette fois semblait lorgner avec envie sur une flasque de whiskey. Pour la première fois, je me demandai si cette girafe n’était pas un peu vivante. D'ailleurs obsédé par cette idée, je dus m’arrêter quelques kilomètres plus loin pour mettre en sécurité la flasque dans mon sac à dos. Je fus le seul à le remarquer, mais à coup sûr, la girafe leva les yeux au ciel en faisant “pfff”.

     A un moment donné, il fallut parquer dans un endroit blanc et lunaire où de pauvres arbres désolés se crampaient à l’hypothétique idée d’une averse prochaine. Il était 6h du matin, le soleil commençait à poindre quand nous entreprîmes à pied l‘ascension de la plus spectaculaire dune de sable qui soit.

 J’allais entamer une longue description pseudo-bucolique quand j'entendis la girafe mugir, elle fit un signe du museau en désignant la gamine. Je fus alors saisi d’un doute et n’osa demander son prénom à la petite de crainte qu’elle ne porte inopportunément un autre prénom que Sossusvlei. Car, quelle description de la dune serait plus exacte que sa chevelure rousse et ondulée, l’ocre de ses reflets animés qui s’y faufilent à chaque instant et la désinvolture de ses mèches qui forment un nouveau contour au gré du vent.

     Arrivés au sommet de la dune, il fut question de pique-niquer. En fouillant dans mon sac, entre un paté de gibier et un bocal de chutney, je tombai sur la flasque de whiskey. Au nom et la santé de la vue imprenable, au nom de ce coin de désert du Namib et cette dune magique, j’ englouti un bon tiers d’un seul trait. Puis, me résolu à la sagesse, je vidai le restant sur le sable encore frais. Et, je remplis la flasque de façon solennelle en souvenir de cet endroit, de cette poudre d’argile rousse sans savoir que plus tard, de retour chez nous, elle constituerait la litière de la girafe.

     Mais tout ne se passa pas comme prévu, et comme s’il fallait payer les moments de bonheur, le ciel s’assombrit alors de nuages sombres et néfastes. A part quelques soubresauts de la girafe, rien ne laissait présager la vengeance d’un volcan assis au froid de l’autre côté de la planète. Malgré le ton tragique que j’employai pour décrire cet épisode, la gamine a beaucoup ri quand j'essayai de prononcer Eyjafjöll et conter l'histoire de son éruption en Islande qui paralysa le transport aérien mondial pendant plus d’une semaine.

     Quoiqu'il en soit, nous, qui étions arrivés en conquérant en Afrique australe dans le plus gros et plus stable des porteurs du monde, nous fûmes contraints de déguerpir la queue entre les jambes dans l’espace exigu et inconfortable de minuscules Piper à hélice. En outre, la girafe fit cas de mauvais traitement dans les soutes en destination de nombreuses escales en Angola, à Lisbonne, à Barcelone, à Toulouse. Nous échappâmes à la dernière étape en dos d’âne que par l'heureuse entremise d’une agence de location de voiture.

    L’histoire était terminée, la gamine s’en alla rejoindre la girafe, elle remit le sable, n'oublia aucun grain, refit délicatement la litière. La girafe baissa la tête, elles se fixèrent du regard d’un air entendu l'espace d'un instant puis la gamine dit ceci tout en baptisant d’un prénom opportun la girafe: “Il faut que tu m'excuses, je reviendrai te voir Etosha.”












Le Saut quantique


    Lucien mène une vie sans hampe et sans jambage, sans aubade, sans sérénade. Il languit d'impuissance, mal empoté dans cette terre qui l'entoure; ce monde tuberculeux dit-il. Il rêvasse d’un meilleur possible en passant son temps libre à faire défiler les illusions sur l'écran de son smartphone. Des influenceurs pathétiques et tous ceux qui ont dû attendre trente ans pour découvrir les bienfaits du bicarbonate de soude pour déboucher les chiottes.

     Un soir sur l'écran, il arrête son index jusque-là frénétique sur un joli visage. Quelque chose le fascine, il regarde la vidéo jusqu’à la fin, ça ne lui arrive que rarement. C'est un sujet à priori barbant qui traite de la mécanique quantique. Mais s’est dit avec une si belle bouche qu’il regarde la bouche en boucle encore et encore.
    
Ce que Lucien comprend de toute cette mécanique, c'est que les électrons sont à la fois une onde et de la matière, mais ça, il s'en fiche. De ce que Lucien ne comprend pas mais qui le promeut du grade de mécréant à celui de subjugué, c'est le comportement des électrons qui dépend de l’endroit où l’observateur est placé. Un peu comme un supporter de foot qui selon qu’il se trouve sur la tribune sud ou sur le pesage voit le ballon entrer dans le goal ou alors partir en corner.

     C’est magique ! Suivant où l’on pose son cul, on sort du stade vainqueur ou vaincu. Mais il y a plus fort, la belle bouche explique à Lucien que selon le même mécanisme, il peut changer sa vie en décalant le regard qu'il a de lui-même. Il faut simplement verbaliser ses envies, convaincre les électrons en quelque sorte pour activer le processus. La belle bouche du beau visage de la vidéo appelle cela le saut quantique. Alors, pendant quelques jours, Lucien, le subjugué marmonne intérieurement ses vœux comme on le fait en jetant une pièce dans la fontaine de Trevi ou en s'accrochant à la queue d’une étoile filante. Mais ce qui file, vide et sans oracle comme la veille et celles d'avant, c'est bien la vie de Lucien.

    Un matin, en passant devant la cathédrale Saint-Philippe-de-Nérie, il se dit que prières et résolutions quantiques sont en fait de même nature et que s’il y a bien un endroit où l'Observateur siège de façon distanciée, c’est bien dans une église.

     Pendant quelques semaines, il fréquente la paroisse à entonner des cantiques, puis rentre chez lui à chanter des quantiques, à promouvoir mentalement un monde où tout va bien. Il se met à ne plus regarder la télé, ni à lire le journal ou écouter les infos.

     Ainsi à l’abri des mauvaises nouvelles, il lui semble que son aspiration à un monde meilleur prend forme, les choses vont mieux, le changement s'opère. Las, après quelques jours, il voit bien qu’il reste assis sur la banquette du même train-train quotidien.


   
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Certes, il se sent moins acculé, moins déprimé mais le paysage qui défile est toujours celui d'un identique ennui. Même pour le foot cela ne marche pas, il a beau changer de tribune, s'asseoir à l'est ou à l'ouest, son équipe favorite finit toujours par prendre une raclée. Il pense qu'il a loupé quelque chose, il retrouve la vidéo de la belle bouche qu'il décortique image après image. Ah oui, c'est cela, il faut verbaliser avec plus de clarté. Il faut décrire les contours de sa nouvelle vie à voix haute en s’y projetant littéralement; il faut matérialiser mentalement sa posture.

     La semaine d'après, un samedi soir lors d'un derby, son équipe gagne 3 à 1 en coupe de la ligue. Puis, le lendemain dimanche, à la paroisse, il rencontre Anastasiya, une ressortissante ukrainienne qui garde une belle bouche comme sur la vidéo malgré la tragédie des événements là-bas. C'est le coup de foudre.

     Ils ne se quittent plus, ils oublient ces heures qui tuaient parfois à coup de pourquoi, ils brêlent plus fixement leur amour et brassent sans fin l'idée de graver leurs noms au bas d'un parchemin. Anastasiya est une jeune femme pleine d’énergie, elle pousse Lucien à toutes sortes d’activités, de la marche, du patinage, des voyages, le BlueFire, du canyoning, du parapente. Et à quitter la paroisse.

     Lucien lui apprend le français qu’elle parle de mieux en mieux. La vie de Lucien a enfin changé; un monde où tout va bien ! Pour l’anniversaire d’Anastasiya, ils décident ensemble d’un événement marquant, un truc dingue où son goût pour les sensations fortes serait satisfait.

     Le jour J, ils chantent encore dans la voiture quand ils se rendent vers la rivière au lieu de rendez-vous fixé par l'organisateur. Un jour de plein soleil. Anastasiya s'arnache, s'élance comme une plume et revient du saut comme un ange. Lucien l'auréole, lui caresse les ailes, puis contre un sourire divin, elle lui cède son tour à tenter le diable.

     Il la regarde quelques secondes avec un rictus indéfinissable et les yeux remplis de reconnaissance. On ne saura jamais à quel moment l'Observateur a tranché mais l'élastique remonte tout seul.

 Lucien s'était attaché à la mécanique réglementaire, lancé depuis la rambarde du viaduc. Confiant avec la légèreté d'un électron libre. Puis, il a tout juste eu le temps de voir sa vie défiler comme sur l'écran d'un smartphone avant de s'échouer dans un monde qui va bien pour l'éternité comme le spécifie la théorie du saut quantique à l'élastique.








 

La Misa tango


 
  Au rythme d'un dernier tango, on entend s'éloigner le bruit du transpalette sur le carrelage. L'estrade est démontée. Merde. Je suis en train de me retirer une écharde dans la main. Mon regard est alors attiré par un lambeau de tissu rouge accroché à l'ambon. La danseuse.

     Denis m'appelle, il faut encore décharger les panneaux et réduire les cales. Mathieu a déjà rangé les projecteurs. Les projos. Le vitrail au-dessus du chœur figure le soleil. Je rabats les portes de la chapelle sur sa lumière sans bonde. Je tourne la clé. C'est fini.

     Il y a quelques heures à peine, l'église était chevillée, l'orchestre eut-il juste le temps d'exhaler ses ultimes accords. Dissonance. L'installation de chauffage péclote. Le chœur en enfilade pénètre sur l'estrade. Musiciens et choristes. Tous vêtus de noir. Avec un nœud papillon. Argenté.

     Les grands vitraux des bas-côtés s’animent. L'un d'eux évoque l'hiver. Ou un tableau de Lermite. Il fait fléchir les dards d’un soleil rasant. Couchant.

 Un cri déchire ce crépuscule. Un “Kyrie” vif, profond, exact. Il oblige le public à son dernier crépissement. Le chœur s'exécute, il s'offre. Il transborde ses volutes. Ses voix chaudes bravent la froidure imposée par le décor. Le chant, son final agonise avec maestria sur une estocade d’archets. Les violonistes imposent une nouvelle mesure. Incisifs. Puis, l'accordéon ouvre son soufflet. Scande. Scande Tango !

    Se pointe alors sur ses talons la danseuse. En robe, en noir jusqu'en bas. Un nuage de talc blanc prévient des pas du danseur. En noir, fichu d’un panama. En haut.

 
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Tango prude, tango d'ombre. Face contre face, corps contre corps, le couple échange ses secrets. Il s'élance et glisse dans l'allée centrale. Elle paraît porter quelque chose de chaud que lui protège. Le couple se dédouble. Il se multiplie, entraîne de nouveaux partenaires. L'église comble, semble se remplir encore. Par une entrée dérobée.

     Un passage mystérieux qui vient des vitraux. Ce sont des pères qui dansent. Ce sont des mères qui dansent. Des pères et des mères avec leurs enfants, non ? Qui avivent.

     Qui avivent sous les “Coração” des solistes, les souvenirs d’une chaleur perdue, oui ? L’abrazo. Scande Tango.

     Le couple de danseurs remonte sur l'estrade. L'orchestre soutient ses pas sobres et précis. Le chœur en arrière-fond prend part à l'étreinte. Entre ces deux plans, s'animent les gestes du chef de chœur. Une femme en noir. De dos. Qui dirige.

    Avec tant d'intensité qu'elle emmène son corps rejoindre la danse. Pas de sissonne, fa et des sol aussi. La robe de la danseuse se prend dans l’arête fendue de l'ambon. A ce moment-là.

     Denis fait un signe, le chauffage est en panne. Mathieu fait charbonner ses projos. Les vitraux brûlent. Les solistes reviennent. Ils posent leurs couplets. On sent dans le public monter la jubilation. Les talons de la danseuse se plante dans l'estrade. Une dernière fois.

     Applaudissements. Le public s'en retourne sur un pas. De tango. Traverse la milonga, virevolte encore avec à ses bras une danseuse habillée.
 De rouge.



 

Je suis Charlie et j’ai bientôt 10 ans


    Charlie se demandait si ce Noël serait vraiment différent des autres, maintenant que la vérité avait éclaté.

     Et la vérité venait de sortir de la bouche de Maria. Elle était fatiguée en cette veillée de Noël de faire attention à tout. A ce qui peut être dit et ce qui peut être fait. Elle avait mis beaucoup de bonne volonté à vouloir satisfaire tout le monde. Elle avait, pour Gens renoncé au sapin pour raison écologique, elle avait pour Ceux évité la viande par respect du monde animal, elle avait pour Certains banni les aliments qui contenaient du gluten. Elle avait hésité à exposer la crèche comme l'année dernière puis décida d'exclure pour d'Aucun et d'Aucune toutes décorations à connotation chrétienne afin de ne susciter aucune offense à leur religion respective.        
Elle avait préparé mentalement un mot gentil pour accueillir Lui, le nouvel ami de Celui. Elle avait demandé à Soi de couper ses dreads ceci pour éviter des tumultes sur l’usurpation d'identité, Moi serait certainement présent. Elle avait acheté des produits bio au marché et des fromages du cru chez Sterchi. Elle s'y était prise à plusieurs fois pour réussir le cake à la banane sans matière grasse. Elle avait prévu du vin de chez Gasser, mais les bouteilles étaient présentées à l'écart sans ostentation. Et puis, au cas où Les devaient apporter de la Damassine comme à leur habitude, elle avait prévu de la ranger discrètement dans le placard de la cuisine.

    Puis il y eu cette remarque de Personne :
    - Tu sais bien que Charlie est allergique aux crevettes, tu aurais pu y penser !
    
    Maria avait senti quelque chose bouillir en elle, que tout se craquelait, elle s'était mise à gesticuler, à hurler en fait. Puis s'était réfugiée à la cuisine en claquant la porte.
    
Après quelques instants de stupeur Charlie se glissa sous la table, s'y abrita quelques minutes dans le brouhaha général se sentant coupable. Puis, il rejoignit Maria assise au milieu des casseroles. Elle, avec les yeux rougis de la madeleine, et lui avec ses gros yeux biscuits. Il remarqua sur le frigo la bouteille de Damassine entamée et plantée dans la crèche entre le bœuf et l'âne gris. Quant au petit Jésus, il gigotait dans tous les sens entre les doigts nerveux de Maria.


   
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- Tu vois Charlie, ils ne sont plus capables que de l'acceptation d'eux-mêmes.

    Charlie ne comprenait rien.
     - Ils ne pensent même plus à farfouiller, à guigner dans l'âme de l'autre. Même pas aujourd'hui, même pas le jour de Noël.
   Charlie ne comprenait toujours rien.
     - Toi, tu es allergique aux crevettes, tu n'y peux rien mais cela ne t'empêche pas de goûter le reste du plat, d'être curieux et découvrir une saveur que tu ne connaissais pas et qui va te plaire. Entre personnes, ce devrait être la même chose.

     - Papa dit que Noël est une fête commerciale et que les religions n'apportent que du chaos et des guerres.
     - C'est son avis, mais tu es Charlie. Ton père t'a-t-il déjà expliqué pourquoi ?
    
    Charlie baissa ses yeux marron et secoua la tête. Maria lui caressa la joue puis posa la paume de ses mains sur ses épaules. Elle lui expliqua qu'étant né un 7 janvier, ses parents l'avaient baptisé ainsi en souvenir d'un ami, mort ce jour-là lors de l'attaque du journal Charlie Hebdo à Paris en 2015.

    - Tu vois, les ētres humains se construisent de souvenirs. C'est comme des graines qu'ils ont semé dans leur jardin intérieur. Ça germe, ça pousse et suivant comment on arrose, comment on désherbe, si le climat est favorable ou non, ça donne des choux-fleurs appétissants ou des navets riquiquis. C'est un enracinement. Quelque chose qui fait que, étant sûr et confiant en ses racines, on peut rencontrer l'autre sans peur.

     Maria sortit d'un tiroir une affiche noire ou, marqué en grosses lettres blanches on pouvait lire “ JE SUIS CHARLIE”. À l'aide de deux imperdables, elle l'épingla avec tendresse sur le buste de Charlie.     - Voilà un peu de tes racines plantées dans ta poitrine, fais-en de beaux choux-fleurs bien savoureux.

     Quel sourire étrange se dessina sur les lèvres de Charlie. Allant rejoindre la tablée, jetant un coup d'œil en arrière, il vit Maria en train de verser la bouteille de Damassine dans l'évier. Charlie bomba le torse :
     - T'as des crayons de couleur, je voudrais colorier les lettres de mon prénom.


 

Le Morey-Saint-Denis 2021


    Jet d'eau en révision et cathédrale St-Pierre fermée pour cause de travaux sont bien les seules circonstances atténuantes à faire valoir dans le récit de cette pénible histoire. Si en effet, contrariétés et frustrations invalident l'hypothèse de la préméditation, le délit reste entier et baigne, sordide dans la fange incitatrice de la luxure, de l’envie et de la gourmandise.

    Les faits remontent à bien court lors d'un week-end au bout du Lac. La visite de la vieille ville, la maison Tavel, le mur des Réformateurs et une baguenaude ouverte sur le Salève le long de la Treille. Le couple, des époux descendus de leurs Montagnes habitués à finir leur vieux pain, un peu désabusé par la conjoncture lémanique débridée se rendit par un crochet, vers la Rade. Des gens, de ceux qui ne mangent pas leur vieux pain, le lançaient à des oiseaux fort peu migrateurs. Dans cette quiétude de basse-cour lacustre, rien ne laissait présager à ce moment-là le coup de martinet porté bientôt à la plus élémentaire des corrections.

     Depuis Les Pâquis, le soir commençait maintenant à faire fondre au-loin le Mont Blanc. La flamme des néons des brands horlogers prennaient le relais avec insistance. Les époux avaient réservé une table dans un restaurant bien noté, lui transpirait déjà à l'idée de découvrir l'addition. Mais, un 《quand même, pour une fois qu'on y va, on peut bien se payer un bon resto》, suivi d'un 《on mangera une salade riche》 avait finit par le convaincre. 《Puisqu'on est dans les dépenses, allons prendre l'apéro》 avait-il renchéri.

     Ils gagnèrent la Place-du-Bourg-du-Four par la rue Chausse-Coq, une rue autrefois mal-famée et encore peuplée d’ectoplasmes laissant sur le trottoir la marque de leurs pas au sceau de la perfidie. Ils passèrent sans le savoir devant le cabinet de l'avocat Ramon Rodriguez, puis trouvèrent une place sur la terrasse d'un bistrot. La note laissée sur la table fait mention de deux petites bières panachées. Ils auraient en outre réclamé des cacahuètes et laissé peanuts pour tout pourboire.

     Puis, les époux, lui bras dessus, elle bras dessous se déplacèrent vers la rue Montchoisy à l'adresse du restaurant réservé en ne marchant pas trop vite pour éviter de se creuser inutilement l'appétit. Avoir trop faim peut coûter cher.

     La salle du restaurant se présentait comme un L et sa décoration comme un Q. L’ensemble avait été agencé pour ne perdre qu'un minimum de place provoquant la sensation angoissante d’évoluer comme un tétrominos dans un jeu Tetris, si bien qu'en quelques “par içi et par-là s'il vous plaît”, les époux se trouvèrent hachés menu au fond de la branche la plus longue du L sans aucun espoir de gagner les toilettes en cas d'urgence. Est-ce là qu'il faut chercher les prémisses d'un comportement odieux capable de défrayer la chronique ?

     Après quelques minutes, une jeune serveuse à taille fine, la seule qui puisse se faufiler entre les deux tables du fond, vint prendre la commande et tendit l'impressionnante carte des vins. Elle racontera plus tard aux cuisines qu'au fur et à mesure de l'énoncé du concept des petits plats, lui devenait pâle et elle rougeaude. De leur côté, les époux choisirent un met en fonction du concept de la décroissance des prix.

     Pour les vins, d'abord grand défenseur du terroir, devinrent poètes quand ne fut vu “Vin de Pays” sur la liste et se rabattirent sur l’alexandrin d'une étiquette prometteuse “ Au tonneau raîche du Domaine de la Blèche”. Ils en commandèrent trois déci. C'est à ce moment précis tandis que les époux ne causaient de rien que deux individus de type caucasien pénétrèrent dans le restaurant laissant entrer outre un affreux courant d'air, l'émanation première du scandale.

     Ils furent placé -plaqués devrait-on dire- à la table située juste à une taille de serveuse de celle des époux, contraints à gobichonner ensemble sur quasi le même billot. Les individus, deux jeunes gens bien mis, l'un barbu l'autre non, eurent droit à la même litanie du concept des petits plats. Ils se passèrent et se repassèrent la carte des vins sans pouvoir se décider. Puis le barbu pris une décision lourde qui fit basculer cette histoire dans le fût sans fond de la bassesse humaine.

   Il dira plus tard à son compère que le métier de sommelier consistait justement à ça et qu’après-tout, ils étaient là pour bien boire et manger et non pas pour se prendre le chou avec des affaires de robes, cuisses ou jambes.

 
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    Donc, il enjoignit au sommelier qui en courbant l’échine et penchant la tête pu accéder à la table, de lui dénicher un cru de bon aloi dans une fourchette de prix allant de 150 à 250 francs. A ces mots, les époux se sentirent défaillir, lui s'étouffer, elle s'étrangler. Le sommelier fit porter après l'avoir fait déguster, le vin decanté en carafe, un splendide Morey-Saint-Denis 2021. Les époux jetèrent un regard désappointé sur leur verre du Domaine de la Blèche suivi d'un haussement d'épaule pour lui et d'un tassement du larynx pour elle.

     Le non barbu confiera plus tard à son compère 《 Le comportement de nos voisins a changé dès que l'on nous a apporté la carafe. Tu as vu leur air baveux, on aurait dit des miséreux qui faisaient la manche. C'est de nouveau de ces pégreux qu'ont du foin dans les poches, s'ils n'avaient pas les moyens, ils n'avaient rien à faire là. 》《Pour autant qu'être économe ou parcimonieux soit un vice》 avait rétorqué l'autre.

    Quoiqu'il en soit, pour les époux, la carafe, son contenu devint l'unique sujet, l'unique paysage, l'unique obsession. Ils commencèrent par féliciter leurs voisins de leur choix. Puis tentèrent de sympathiser avec cet air bonhomme que savent prendre les esprits malins. Pour mettre les deux amis dans son jeu, elle sortit de son sac une marmite de l'Escalade en chocolat - une de 130 grammes trouvée en action et posa des questions sur le rôle exact de la Mère-Royaume. 《 On pourra la casser ensemble au dessert en criant Ainsi périssent les ennemis de la République comme le veut la tradition》avait-elle osé.

    Un peu plus tard, lui n'hésita pas à demander avec du miel dans la voix si le vin était bon, espérant en retour un 《Voulez-vous le goûter?》. Pour ne serait-ce qu’humer le nectar, ils multiplièrent les tentatives d'agrément, mais rien n'y fit. Les deux amis qui laissaient se dévoiler des airs banquiers ou d’agents d'assurance, trinquaient joyeusement, ils parlaient de toutes sortes se tapant quelques fois la main.

     A maintes reprises, ils évoquèrent l'avocat Ramon Rodriguez, puis finissaient leurs phrases en catimini. Le temps passait avec en guise de sablier, le niveau du vin restant en carafe. Les époux, malgré plusieurs nouveaux stratagèmes avaient échoué, ils restaient là, les bras croisés et le menton pendu. Pourtant lui, dans un baroud d'honneur, tout en cachant son verre derrière une serviette, s'était targué d’une carrière d’œnologue et avait juré que, s’il pouvait reconnaître le cépage d'un vin à sa robe, il pouvait tout aussi bien dater le millésime rien qu'à l'arôme de son nez.

     Puis, les deux amis commandèrent un café, demandèrent l’addition, se levèrent, se fendirent d’un hésitant salut aux époux - sait-on jamais, ils pourraient devenir clients- et s'en allèrent laissant derrière eux un courant d’air glacial qui laissa comme une larme une goutte froide perler sur la carafe de vin pas encore tout-à-fait vide.

     Et puis, que pouvait-il se passer d'autre dans la tête des époux, ces âmes envieuses et séches que de se convertir pour quelques instants au protestantisme dans la cité de Calvin ? Et, épouser l'austérité. Et, ne rien laisser perdre. C'est alors dans une posture accablante que les époux reconnurent ce courant frais monter le long des jambes, qui fait entrer froid et tracas. L’un des deux amis, avait oublié ses gants sur une chaise, il surprit les deux époux occupés à renifler, à transvaser, à s’engorger avec frénésie de ce si beau Morey-Saint-Denis.

     Il écarta une ou deux tables et réussit à se faufiler jusqu'à leur étal de dégustation. Il expliquera à son ami plus tard comment il les avait sermonnés, avertit de la gravité de leur acte, de la plainte pour vol possible et passible de poursuites. Puis, il étendit ses bras, haussa les épaules comme le font les gens de robe et cueillit la marmite de l'Escalade restée sur la table.《 Je la casserai en me demandant qui sont vraiment les ennemis de la République 》

    Il fit deux pas puis se retourna en faisant tournoyer ses gants dans la main. Il posa une carte de visite sur le goulot de la carafe. 《Vous connaissez peut-être ? Au cas où vous auriez la moindre envie de recours》.

     Tandis qu'il quittait le restaurant, un dernier courant d’air fit tomber la carte, on pouvait y lire Ramon Rodriguez, avocat-notaire, à la rue Chausse-Coq.






Les Mots Justes


    Noël est une marée régressive ou le monde entier se noie. J'ai bien tenté de résister, de surfer sur le ressac et, à coup de pagaies, brocarder les pères Noël joufflus coca-cocardé de vertus consuméristes, persécuter les lutins horripilants à l'humour potache, arracher les cils postiches des biches potiches. L'estran me semblait lointain mais j'ai fini par sombrer moi aussi dans l'abysse des souvenirs d'enfance.

    Là, c'est le marchand de chez Just qui frappe à la porte de mes souvenirs. Bonjour! Just, produits d'entretien. Bonjour! Just, pour ma mère c'est astiquer à l'encaustique à tour de bras. Bonjour. Just pour nous enfants, c'est le 45-tours offert qui sous le bras du tourne-disque content fables et comptines.

    A chacun des contes, le comte fut-il assassiné, la comtesse empoisonnée que la morale en sortait auréolée par l'ultime tirade: "Ce que Just (on entendait juste) apporte est bon". En cette période de dinde grasse, de réveillon, nous nous endormons. La berceuse ouatée de la régression s'installe, nous encourage à vouloir se glisser dans le corsage originel et de s'adonner à la gou-goutte; ce n'est que face au volte-face de l'hypothèse que l'on s'empiffre d'autres manières, néanmoins jusqu'au souvenir d'un renvoi. Décidément, devant les frustrations, les tracas de la vie, l'impuissance à rendre le monde meilleur, redevenir enfant reste le meilleur refuge.

     Bien que, souvent, quand ça cogite au chalet, les bras d'Olivia demeurent ma plus belle maison. Sauf que là, elle m'a saoulé. Soi-disant que le syphon sous l'évier que j'ai réparé un après-midi entier, goutte encore, que les plinthes ne tiennent pas, qu'on va finir par se casser la gueule dans les fils de l'ordinateur, que chaque fois qu'elle tire le tiroir de la commode, la poignée lui reste dans les mains, que le tableau en dessus du radiateur penche, que..

    J'ai foutu le camp. J'ai marché dehors sous la pluie. Je suis allé à la gare. Dans le hall, les fresques de Dessouslavy, cet hymne au travail d'artisans minutieux m'a renvoyé à ma condition de modeste bricoleur, encore. Par dépit, je me suis farci un sandwich au thon. J'ai voulu me débarrasser de la serviette, il n'y avait pas de poubelle, j'ai voulu m'asseoir, il n'y avait pas de banc. Dans cette gare, il n'y a que des trains qui passent.

    
Puis cette rencontre bizarre, une amie perdue de vue depuis longtemps. Elle a besoin de parler. Elle vient de se séparer. Elle raconte son chagrin. Elle a perdu confiance en elle, se trouve nulle comme une vieille chaussette. Ses yeux rougissent. J'essaye de trouver quelques mots de réconfort, la serre brièvement dans mes bras.

    Soudain, elle se retire comme un bouquet de fleurs qu'on sort de son emballage avec un sourire et une étincelle mystérieuse dans le regard. J'ai dû lui dire les mots justes.

   
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Le lendemain, pour faire la paix, Olivia me propose une balade à Soleure. Difficile de résister quand on connaît la fameuse tourte qu'ils font là-bas. En plus, le Kunst supermarkt, cet espèce de Lidl des beaux-arts où sont entreposés dans des bacs à disques des tableaux de dizaines d'artistes, est ouvert. Pendant le voyage me revient un petit poème sur cette ville connue pour ces longues périodes passées sous le brouillard

    Posée au fil de l’Aar
    Voilée d’envie et de brouillard
    Attend que la roue tourne
    Soleure et Solothurn

     Comme sait le faire le hasard
     Reste l’envie, va le brouillard
     Se dévoile sans décorum
     La tourte de Solothurn

     J'ai déjà le goût de la tourte dans la bouche et me demande pourquoi cette merveille ne figure pas au patrimoine culinaire de l'Unesco entre le Nshima et le pain d’épice croate. Par contre les mots "heute geschlossen" figure bien sur la porte de l'illustre confiserie Suter. Merde.

    Au Kunst supermarkt, parmi des centaines d'œuvres, Olivia et moi sommes saisis d'un coup de cœur; un portrait aux couleurs chaudes et aux traits joyeux. Le tableau est assez grand, je cherche le prix.. euh.. de toute façon on ne saurait pas où le mettre. Nous poursuivons la visite, mais le portrait semble nous implorer.

    L'aura chaleureuse qu'il dégage éclipse les autres tableaux alignés sur le mur qui semblent ternes et sans génie. On le prend ? On pourrait ! Nous n'avons pas pris de vacances cette année et il faut se faire plaisir de temps en temps. On demande à le dépendre. On hésite. N'est-ce pas un caprice ? Juste un prétexte à ne s'être déplacé pour rien ? Bof, en somme.

    On prend la direction de la sortie, un peu dubitatifs. C'est dommage, ce tableau avait quelque chose.. une patte artistique. Olivia vient de prononcer le mot juste. L'expression artistique surpasse toutes les autres considérations. Olivia admet en fait, sans le dire que le glou-glou du syphon sous l'évier est une source méditative, que les plinthes qui prennent des airs détachés apportent une sorte d'écho joyeux au travail ingrat du ménage, que ces quelques fils électriques qui trainent sont en fait artistiquement parlant, un lien, un arbre qui déploie ses racines dans l’humus que bien sûr qu'il faut voir la poignée de la commode qui lâche comme une invitation à l'exultation et puis un tableau penché sur un radiateur n'apporte-t il pas plus d'émotions que le tableau lui-même ?

     Tandis qu'on emballe le portrait, je m'enfile dans les bras d'Olivia. Elle a trouvé les mots justes et comme chacun sait : ce que juste apporte est bon.

 

La ballade des gens couillus


    Les cimes piquent le ciel, les Alpes crèvent les nuages. Le drame commence dans un amphithéâtre blanc où dans la splendeur des décors applaudissent déjà les rayons du soleil. Transportés par le spectacle, nous marchons sur l'eau qui forme des ponts glacés. L'air respiré a ici un goût inconnu, il dépose sur nos bronches des cristaux frais et revigorants. Nous avons l'impression de boire la montagne. Nous parlons peu, du moins pas avec la bouche. Il suffit d'un regard pour s'assurer du même émerveillement, le reste ne serait qu'un bavardage indigne de ce cadre transi de silence.

    Nous sommes partis tôt, sans doute les premiers, nous n'avons croisé d'âme que l'éminence des cimes. Arrivé au sommet, rien ne transparaissait d'autre que la communion entre ce que l'homme possède de plus grand - la nécessité d'être solidaire- et l'humilité trompeuse des géants blancs. Sur aucun visage, on ne pouvait lire encore, en vérité, la petitesse de chacun à se croire plus grand que le grandiose environnant.

     Après quelques photos qui feront la couverture de page des réseaux sociaux, il est déjà temps de redescendre. Nos esprits titubent saisis par l'ivresse des cimes et distillent des envies de chant. Du tréfonds de nous-mêmes se revendiquent des mélodies intérieures qui finissent en voie de tête par se poser comme de l'écume sur le rebord de nos lèvres. Des ballades simples, la ballade des gens heureux.

     En contrebas, la station est en vue, nous croisons maintenant des randonneurs. Soudain, un chien m'attrape et me taillade le talon, son maître ne réagit pas. Je fous un coup de bâton au berger allemand et engueule en français le maître anglais. Il s'échauffe, s'apprête à en venir aux mains. Mes compagnons de trek nous séparent, essayent de nous raisonner, mais l'un d'eux s'énerve. Les insultes fusent, les doigts d'honneur pointent comme quelques heures auparavant, les cimes dans le ciel, l'honneur perdu.

     La morsure n'a évidemment pas crevé le contrefort de mes chaussures, mais je peux dessiner mentalement sur mon talon le contour en auréole des crocs du chien. Moi, qui venais de dominer les éléments et tutoyer les Ouréa, j'éprouve une forme de rabaissement à avoir servi d'appât et à me débattre avec un tandem dont je ne sais pas, bête ou animal, de qui il est l'engeance. Pour mes compagnons, il s'est passé quelque chose de plus lancinant qui s'est engouffré sous leur pantalon comme une bourrasque de neige sous un pas de porte pour finir, je l'ai compris plus tard, par attraper la rage.


     Nous continuons notre route. Se perdent alors dans la soie neigeuse des contreforts, les cris forts de l'Outre-manchois : 《Je vous merde ! Je vous merde !》 ponctués de leur traduction en langage canin; ouah-ouah. Nous nous arrêtons sur la terrasse d'un relais d'alpage pour faire une pause. Elle est remplie d'Anglais pleins, bien arrosés.


   
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Un de mes camarades qui s'était énervé plus haut, les prend à parti. Il dresse des parallèles avec l'épisode du chien, insinue, ironise, épingle. Au départ gentiment et puis, de plus en plus frontalement.
    -Vous êtes tous les mêmes, vous vous croyez plus malins à rien foutre comme les autres. Pouvez pas rester bouter hors de chez nous, brexiteurs de merde !

     Là plupart des Anglais ne comprennent rien d'autre que le ton de l'insulte. La tension monte. J'essaye de calmer mon camarade, mais il est surexcité. Il mime avec le majeur et l'index en ciseaux le geste d'un éventreur de volaille.
     -Toi, la poule mouillée, fous-moi la paix. Il l'a bien senti " when the dog bit you" . Retourne dans ta basse-cour !

    Mordu une seconde fois par sa réaction, je ne sais pas quoi faire, rentrer à la niche ou ronger mon os ?

    Près du barbecue, un autre membre de l'expédition drague avec la classe d'un veau mode paillard la seule femme du groupe. Pendant toute la descente, il lui avait maté les fesses et répété en sourdine des sérénades grivoises qu'il lui tartine maintenant dans les oreilles avec un peu de miel. Quelqu'un lance des boules de neige, puis un autre, l'un de mes acolytes, y ajoute des morceaux de glaçons. Une Anglaise est blessée au visage, elle saigne à la hauteur de la tempe. Cest la cohue, la rage se disperse à une vitesse fulgurante. Le tenancier est dépassé, il crie, il couine, mais rien n'y fait. On se croirait à l'une de ces parades nuptiales ou les mâles dominés par leur instinct ne peuvent que parler fort, postillonner des mots crus, jouer du bide, prendre des postures narcissiques et intimidantes, toiser des regards méprisants le visage rougi, souffler les joues bouffies dans un clairon d'apparat des airs couillus bien loin de la naïve ballade des gens heureux.

    Ceux qui ont peur, ceux qui ne comprennent pas et ceux qui ont encore la tête sur les épaules se dispersent. D'autres s'agglutinent quelques mètres plus loin pour assister au Grand-Guignol. Puis l'épidémie de rage se tarit petit à petit sans que l'on sache vraiment comment. Un corps matelassé dans sa doudoune bleue gît dans la neige. C'est celui de l'un de mes compagnons de trek. Il lève un bras, puis son bras retombe. J'ai honte de ce spectacle qui avait si bien commencé. J'ai honte, pourtant je reconnais un peu de moi-même en chacun de ces fous. En fait, j'ai honte de cela.

    L'Homme qui veut se trouver plus haut que la montagne n'en sera décidément jamais plus beau. Il reste deux ou trois kilomètres avant d'arriver à la station. Je n'ai plus envie de chanter. Le lendemain, en allant faire mes courses, il me semble apercevoir l'Anglais avec un chien tenu en laisse. Pas un berger allemand, un genre de teckel qui aboie tout le temps et qui pisse à chaque candélabre.




 

Artemisia


    Je le sais aujourd’hui. J’ai échappé à l’appellation vernaculaire de mon prénom par la seule cause d’effluves anisés.

    J’allais naître sans nom et à moitié orpheline car mon géniteur, entre deux contradictions, avait couru à ses obligations, laissant ma mère entre deux contractions pousser et repousser son obligation au rendez-vous avec le miracle de la vie. Le petit jour était encore bleu.

    Un tube néon distillait un éclairage titubant à l’aréopage car aucun de ses membres, si grisés par la fée verte, ne doutait de son propre génie. Le bras d’un tourne-disque était définitivement suspendu sur un sillon de la Jeanne de Brassens qu’une charrue cubique immobilisée sur un grand tableau ne parvenait pas à lui faire reprendre le labour. Ce grand tableau rouge sang et vert sapin du peintre Froidevaux semblait être la seule fenêtre ouverte vers l’extérieur. Sur le parquet, comme une jachère poussiéreuse offerte aux acariens, un énorme tapis persan croisait ses franges quand les discussions devenaient trop libertaires. Un couteau était planté droit dans le plateau de la table, affolant quelques miettes de pain parties se réfugier sous des couennes de fromage. Des écales de noix parsemées en éclat auraient parachevé cette nature morte si de temps à autre, une goutte ne venait s’échapper de l’un des robinets de la fontaine à absinthe. Peu importe, cela faisait longtemps qu’à cette table on ne buvait plus d’eau.

    C’est là, dans cette atmosphère saturée de déliquescence que Dieu ou Monsieur Müller, car cela devait être le nom de mon père, voulut avant l’accident faire de moi sa fille, un fruit ou une fleur, une Pomme ou une Absinthe.

                                         ***
    J’habite le ciel et je prends quelquefois le grand escalier pour descendre retrouver mes bons apôtres, mes copains d’apéro à la rue du Coq, à quelques nuages de là. Aujourd’hui, je me suis bien habillé, c’est une sorte de dimanche. Je vais être père comme depuis des siècles. Ce sera une fille, j’en suis sûr. J’ai emballé dans un journal une bouteille d’Humagne blanche, ce breuvage qui va fortifier mon accouchée. Dans quelques instants je serai à ses côtés, je lui tiendrai la main et ensemble nous accueillerons notre petite fée. Je la prendrai dans mes bras, lui pincerai doucement le bout du nez et au bout d’un mano à mano avec ses mains menues, ému, lui donnerai en bouquet son joli prénom de fleur.

    Je me dépêche, décide tout de même d’un saut de courtoisie à la rue du Coq. Cela se passe au 1er étage dans un petit deux pièces déglingué et à peine salubre. À part Louis, le peintre qui descend la grosse seille zinguée quand elle est pleine de cadavres de bouteilles, jamais personne n’y fait le ménage. Plus qu’il ne chauffe, du calorifère à mazout — le fioul du mal comme on l’appelle — émanent des vapeurs de benzène qui font danser encore plus fort les petits nains du matin. Charlet est installé à la table qu’il utilise comme écritoire. Son prochain roman parlera d’enfants sans parents. Sans mère, sans père, on naît pas, on n’est pas ; mais il y a toujours un père, il devrait bien le savoir, Charlet. Arrivent Louis et Roberto l’ébéniste qui sent le bois. Je leur annonce la bonne nouvelle, le néon grésille. Ils me congratulent et m’embrassent chaleureusement. Comment éviter un premier verre ? Roberto sort un sac de noix que lui fait venir un cousin en Dordogne. On trinque. Mais à la santé de qui ? Un verre en appelle un autre, mais un enfant, comment s’appelle-t-il ? Ce sera un garçon ? Sera-ce une fille ? Puis vient Zachin, à la fois histrion, historien et hardi défenseur de la veuve et l’orphelin. Il s’occupe de politique, s’acclimate systématiquement du courant de pensée dominant alors que, irascible, il eût juré la révolution ici même peu auparavant.
Quand il comprend que ma fille s’habillera du prénom d’Absinthe, il prend la couleur du coquelicot, se dresse et se convulse comme un tournesol qui ne trouve pas le soleil.
    — Tu peux pas faire ça !

     Il y a un silence. Le peintre, avec son doigt, étire l’eau échappée de la fontaine, en tire une esquisse, un soi-disant point d’interrogation qui ressemble à un serpent. En même temps qu’il sermonne, il pourvoit la bête d’une langue bifide qui se jette hors de sa bouche par à-coups.
     — Les gens, les enfants surtout, sont cruels, persifleurs. As-tu pensé aux railleries, aux déraillages ?

    Il est déjà l’heure de ne plus savoir l’heure qu’il est et il n’y a plus rien à boire. Ils sont tous contre moi. Me rentrent dedans pendant que ma fille demande à sortir ; peut-être même qu’il est déjà trop tard. Bon Dieu ! Ma fille est en train de naître et je me retrouve à convaincre une bande d’incrédules conformistes.

  
suite...
Sont-ils à ce point vexés que je ne leur aie demandé leur avis ? Même l’écrivain d’une plume orale se réfère aux annales, il dit que nulle part dedans on n’a décrit ce genre de baptême.

    J’enrage, je bouillonne. Qui peut mieux que moi savoir quel prénom doit porter ma fille, comment leur dire qu’en plus d’un prénom, c’est aussi un hommage, une ancre, une racine plantée dans un pâturage fleuri dans un monde fauché par l’abstraction et labouré par la vacuité. Ils veulent quoi ces ramollis ? Que je l’affuble de vrai ridicule, de Poupoune ou Dayna ? Je ne me contiens plus, me lève menaçant avec un couteau qu’on tient dans le poing,
     — Allez vous faire foutre.

    Je plante violemment le couteau dans la table, enfile ma casquette. Adieu. Auréolé de toute la gloire et la grâce qu’apportent les fées en fûts, je trébuche sur le tapis persan. Me retrouve la gueule dans un nid d’acariens libertaires. Louis appelle l’ambulance.

                                         ***

    Les premières contractions ont commencé vers 16 heures. La sage-femme est là depuis un moment, sans doute a-t-elle préparé des linges et de l’eau chaude. Je m’appelle Jeanne et je suis née, ici dans ce jardin, comme ma mère. Comme elle, j’ai voulu bâtir et vivre en harmonie dans ce petit paradis. J’y suis parvenue un peu, un court instant. J’y ai bourgeonné, aimé, perdu des pétales.

    Il venait de temps en temps donner des coups de main à l’entretien du jardin. Il savait tailler, bouturer, bêcher, baratiner. Il était un peu poète, floral au point que je me sente investie du même orgueil que les autres fleurs du jardin. Il parfumait mon existence. Il m’appelait « Rosier sauvage ». Un soir d’été après avoir traité le rosier, il réussit, malgré les ronces à décrocher mon tablier de jardinière. La providence qui filmait la scène a subitement tourné sa caméra vers un plan fixe sur le barbecue. Nous n’attendions plus de nous revoir.
Le jardin se garnissait chaque jour de nouvelles essences et le potager n’avait jamais produit de plus beaux légumes. Mais les poètes sont quelquefois devins, comment a-t-il su que j’étais enceinte ? Il n’est jamais revenu, si j’étais la rose sauvage, il devait bien être le puceron pitoyable. Je suis restée seule, fanée.

     Deux mois où il n’a fait que pleuvoir des larmes ont passé. Je devais me rendre chez mon médecin. Dans le hall de gare, je suis tombée sur un ami que j’avais perdu de vue depuis longtemps. J’avais besoin de parler, il m’a réconfortée, m’a serré dans ses bras quelques instants. Il a dit les mots que j’avais besoin d’entendre. Je l’ai revu par hasard et puis de plus en plus souvent. Même s’il me paraissait quelquefois étrange, un peu entre ciel et terre, il y avait chez lui quelque chose d’inaccessible qui lui donnait une force et inspirait la confiance.

    Les choses se sont faites naturellement est imposée l’idée qu’il devienne le père. Il a dit « Ce n’est pas un rôle, tous les enfants ont un père ». En signe de reconnaissance, je lui ai demandé de choisir le prénom.
     — Un nom de fleur, si possible.

    Dans ce jardin, je pousse depuis plusieurs heures et lui n’est pas pressé, il n’est toujours pas là. Qu’est-ce qui m’a pris de faire confiance à cet ovni. Il est finalement le même pleutre que tous les autres. J’ai un pressentiment, il ne va plus venir. Tous des lâches ! Si c’est un garçon, il prendra le nom de son grand-père Narcisse, mais si c’est une fille, comment vais-je l’appeler ?

     On entend un petit cri, la sage-femme est en train d’arroser d’eau tiède ma petite fleur. Je l’accueille dans mes bras. Je la hume, je la respire, je l’aime. Je lui caresse le bout du nez, émue, je joue avec ses mains menues, j’imagine son prénom. Soudain, une sirène interrompt ce moment privilégié, ce fragment suprême de quiétude. Une ambulance, un coup de frein puis deux brancardiers qui accourent en portant une civière. Un corps allongé gesticule et hurle : Elle est où, elle est où ? On l’aide à s’asseoir sur le rebord du lit. Il sent l’anis et l’alcool. Il me colle un baiser poussiéreux sur le front, me prend le visage et me secoue comme on cherche de la monnaie dans sa bourse. Tu vois, je suis là !

     Ce n’est pas comme je me l’imaginais, mais j’éprouve un bonheur profond. À présent, il fait des papouilles à notre bébé, avec un sourire niais mais d’une poignante sincérité.
     — J’ai fait un peu long, mais tu sais, cette nuit, j’ai dû apprendre le latin. Mais ça en a valu la peine, tu es vraiment la plus jolie des petites fées, Artemisia !

 

La poussée d'Archimède


    Eurêka ! J'ai trouvé enfin l'opportunité d'énoncer en incipit que tout corps plongé dans un fluide subit une force verticale de bas en haut et égale au poids du volume du fluide déplacé. Cette formulation laisse surnager dans l'imaginaire les miettes de l'Antiquité et laisse émerger des hauts fonds toute la verve de l'humanité. Ce corps plongé, ce fluide qui subit, cette force verticale qui va de bas en haut sont les mots sans équivoque qui mènent tout droit à l'extase.

    Après avoir pris son pied dans ce bien prude préliminaire, rien n'empêche de tendre la main à cette idée qui veut que tout résiste, que rien ne se pose, que tout s'enfonce. Ceci tous domaines confondus; en cuisine par exemple, même pour le rendre meilleur, ajouter une épice dans un met est un désaveu pour le condiment qui y trempe déjà.

     Et tous ces festins, ces bâfres, ces banquets où l'excuse d'agrémenter ne fait que dissoudre. Et toutes ces préparations, ces réductions diluées que le maître queux pour nourrir, pour ravir, pour complaire, pour appâter, pour bouffir. Après avoir deglouté l'agape, le principe d'Archimède se vérifie encore dans son intérieur propre. Bien qu'il se décline à peine différemment, il obéit à la même loi; tout corps qui entre dans un autre corps doit en ressortir sous forme de fluide, de solide ou de gaz.

    La poésie de l'énoncé se poursuit sans fin jusque dans le cabinet. Par contre Archimède reste imprécis, un peu pressé par sa conclusion à l'endroit où il se devait de parler des latences, du temps qu'il faut à un corps sous la forme qu'il peut pour aller d'un point A à un point WC en fonction des complications, en cas de troubles ou d'éventuelles météorisations.

 
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En revanche, le théorème se vérifie une fois de plus pendant l'attente. Un livre est posé sur un guéridon des toilettes, un roman d'Agatha Christie "Les dix petits Nègres". Je pense à la résistance du papier sous la plume. Au combat de gauche à droite pour déposer des mots contre le fluide épais de la bienséance et de la (auto)censure.

    Je pense à ce roman affublé du titre aujourd'hui "Ils étaient dix". Là aussi, même pour la rendre plus jolie, insérer un mot dans une phrase est une douleur pour ceux qui doivent s'écarter. Et toutes ces phrases, ces paraphes, ces paragraphes, tous ces livres, tous ces tomes où les mots insérés sous prétexte de sublimer n'ont fait que supplicier. Et toutes ces tournures, ces mots torturés que l'auteur a assemblé pour expliquer, pour épandre, pour susciter, pour émouvoir, pour distraire, pour aguicher, pour provoquer. Ça ne vient pas.

     Quand Archimède fut sorti de sa baignoire, de l'eau avait débordé et l'eau qui resta était sale. Alors, je réalise également la perverse réversibilité du raisonnement. Si on lui enlève ses mots, on salit la phrase. Et toutes ces brèves enchâssées dans leur contexte, ces citations pétries d'histoires par l'Histoire, ces témoignages, ces flashs saisis dans la réalité d'une époque, ces rendez-vous circonstanciels confisqués sous couvert d'ôter l'offense, de soulager le pleutre. Ça ne vient toujours pas.

     C'est décidé je vais écrire à l'Académie des sciences. Il faut changer le titre de la loi; qu'on l'intitule "Force exercée d'Archimède"; "Poussée" est une offense aux constipés.



 

Les Bricelets d'Irène


Je ne sais plus de la friandise de son âme ou de la saveur exquise de ses bricelets qui régale encore aujourd'hui le palais de mes souvenirs.

Son dernier souffle seul comblé d'espérances, nous laissa au désespoir d'apprendre un jour la recette de ses bricelets. Les dieux sont insatiables, les diables si gourmands.

Elle préparait la pâte la veille qui devait rester souple et presque liquide. Seule comme un ministre à son bureau elle commençait cérémonieusement par beurrer le fer à bricelets puis à l'aide d'une louche y coulait la pâte avant de refermer le couvercle du fer comme celui d'une valise lorsqu'on part en voyage. Alors une grosse bouffée de vapeur parfumée de crème chaude et de caramel s'envolait dans toutes les pièces de la maison réveillant les narines des charognards; ceux-ci rompus à l'us familial savaient bien que les quatre ou cinq premiers bricelets servaient au réglage; ils pourraient s'en régaler. Mon père n'hésitait pas au passage à tremper son doigt directement dans la jatte et après s'être pourléché de pâte, il disparaissait en chantant l'air de rien. Alors apparaissait l'ombre de l'un de nous, frère ou sœurs qui après avoir raflé les miettes, négociait un vilain biscuit ou celui trop cuit. Ma mère finissait toujours par céder. Les dieux sont débonnaires, les diables affamés infâmes.

La pâte à elle seule valait de tenter le diable. Je le sais car avant mon père, j'allais directement pourlécher en douce à la cave où elle reposait. J'y reconnaissais le zeste de citron et la schloupée de kirsch. Il arrivait quelquefois, quand les vaches avaient des quartiers -une infection de la mamelle qui nécessite un traitement, le lait ne peut alors être vendu- que ma mère récupère la crème par écrémage. Cela donnait une couleur à peine orangée à la pâte et une légère âpreté au mélange. Les dieux fatigués, les diables deviennent dieux.

Elle coupait la cuisson avant que la surface ne brunisse trop laissant aux bricelets dans leur texture gaufrée et grivelée un relief de pépites. Avec le manche d'un service à salade, elle les roulait encore chauds en forme de cigare en se brûlant les doigts qui pour l'occasion s'inventaient une petite bouche pour crier aïe, ouïe. L'enfer est quelquefois la résidence des dieux et celle des diables, le lieu des délices.

Les bricelets finissaient dans des boîtes en métal. Cachés quelque part, ils étaient oubliés et réapparaissaient par magie lors d'une visite impromptue ou d'un repas de famille. Quel souvenir éternel que ce croquant d'abord puis cette lente déliquescence sur le replat de la langue. Le raffinement suprême à l'heure du café consistait à tremper ? non, à imbiber ? non, à mouiller ? non, à humecter oui, c'est cela, humecter par épanchement le bricelet au fond d'un verre de kirsch.

 
suite...

Il fallait l'entendre mourir dans l'eau de vie, attendre le moment précis des prémisses de sa dissolution et le laisser finir sa lente désintégration dans le palais. A ce moment-là, les princes, les dieux et les diables se donnaient la main.

Elle tournait la pâte dans le sens des aiguilles d'une montre disait l'une de mes sœurs, non dans l'autre sens assurait l'autre. Elle employait de la farine d'épeautre disait l'autre, non c'était de la farine de fleur achetée à la Coop, celle de la Migros faisait des grumeaux répondait la première. Mon frère pensait que tout venait de la cuisson, de la température, du beurrage du fer. Chacun faisait ses commentaires, ses essais sans jamais réussir l'égal dans le régal. Oui, ils étaient bons mais un peu bourrus, sans dentelles, un peu épais ou incapables de fondre avec la dignité nécessaire dans le kirsch. Puis un jour, le fer à bricelets lâcha. Je fus chargé de le réparer, mais je ne réussis qu'à le foutre en l'air définitivement. Quand les dieux se fâchent, les diables s'installent. Deviennent-t-ils dieux ?

Combien de fois lui avions-nous demandé la recette ? Combien de fois nous l'avait-t-elle donnée avec le plein de bonne volonté suivi de son sourire malicieux ? Fatiguée, elle avait fini par la consigner sur une feuille quadrillée au stylo bleu clair dans une écriture penchée qui évoquait un champ d'orge couché par l'orage.

Avec le temps, nous nous sommes fait une raison. Nous devions continuer à vivre pauvre de l'inaccessible détail qui faisait le secret de sa préparation. Ma mère nous avait laissé en héritage l'évidence du meilleur. Comme il avait été, il restait possible.

On comprit peu à peu que le secret tenait au geste de ma mère qui serrait les poignées du fer comme celles d'une valise. Elle partait rejoindre en colloque dans mille et un pays, mille et une personnes en train d'étaler mille et une préparations sur l'embrasement de mille et un substrats. Là-bas, l'essentiel était de ne point douter de sa recette, de son patrimoine, de ce qui avait été reçu au risque de mal cuire son biscuit. On pouvait alors goûter leur infinie variété et féliciter l'autre sans appréhension. Touiller de droite à gauche ou de gauche à droite ne servait qu'à réveiller les dieux et les diables qui ne cuisinent qu'avec des points d'interrogations.

Par hasard dans le bazar d'une brocante, une de mes sœurs a déniché à côté d'un fer à cheval, un fer à bricelets pareil à celui de ma mère. Elle reprend l'affaire. Elle se brûle les doigts en enroulant de la pâte chaude autour du manche d'un service à salade. Elle prépare pour ses enfants l'évidence d'un meilleur possible.






L'Appareil


On connaît tous cet ami anciennement immigré et qui insiste depuis des lustres pour un retour d'invitation à Pétaouchnok.

Nous avons eu de la chance, quatre jours d'un soleil radieux. Mais il y eu un coup de tonnerre. J'avais apporté en cadeau quelques sachets de fondue, un saucisson neuchâtelois et trois sacrées bouteilles de vin; un rouge, un Œil-de-perdrix et un blanc. Il m'avait prévenu: “J'inviterai quelques amis”.

Il avait loué un réfectoire un peu décrépi, austère et mal éclairé; la vieille pierre donnait partout de son odeur de salpêtre et son goût salé. Malgré la chaleur extérieure, il faisait presque froid. Une longue table dans le fond que l'on aurait dit arrimée au carrelage par les siècles servait de buffet. Napée d’une toile blanche brodée de fins motifs à ses extrémités, elle était chargée éparse de couverts dépareillés et de nourriture. Les focacce encore tièdes coupées en losange exhalaient des vapeurs de romarin bienvenues. Le carmin des tomates séchées sur les bruschettas apportait enfin une indispensable couleur.

L'apéritif servi dans des coupes en métal ajoutait au plomb de l’atmosphère un relent d’antiquité. La plupart des convives étaient des hommes, peut-être des chevaliers de quelque ordre.

Par quel hasard, nous avions rencontré l’un d'entre eux, la veille sur le toit du Duomo. Il avait pris soin de nous faire découvrir les finesses de l'architecture gothique de cette cathédrale, ses enchevêtrements de pierres, ses flèches surmontées de personnages de toutes espèces, ses milliers de figurines sculptées, et il détailla les monuments de la ville que la vue permettait d'offrir jusqu’aux Alpes. Il nous expliqua comment Napoléon, impatient d’être couronné roi d’Italie avait ordonné les travaux de façade. C’est également lui qui nous conseilla la visite du cimetière monumental célèbre par son art funéraire.

Peu avant , j'avais retrouvé mon ami Veia. Il nous attendait dans la cour sous un arbre de Judée qui par ses fleurs diffusait ses essences mentholées. L'accueil fut chaleureux, il s’était moqué de mon embonpoint naissant et j’avais reconnu avec plaisir son petit accent lombard et sa façon d’appuyer avec des gestes pointus la moindre de ses paroles. Mais rapidement, Veia sembla préoccupé et distant, se retournant sans cesse. Puis il disparut me laissant seul comme un con avec mes sachets de fondue.

Matson, un de ses compagnons à qui il venait de nous présenter s'activa à faire la conversation. Il était, à vrai dire, très volubile et un peu casse-pied. Au rythme des gestes de la main qu'il tournait sans cesse devant son estomac, il rabâchait des formules éculées. Il nous mena au réfectoire et fort heureusement, un couple de ses acolytes -en réalité frère et sœur-, s'approcha. “Ah, voici les Boanerges” avait-il dit.

Le frère et la sœur semblaient avoir quatre pattes et marcher de l'amble; une sorte de grâce s’en dégageait. “Il travaille aux impôts, c'est un gabelou habitué à convaincre sans trop y mettre les formes mais il sait être présent quand il le faut” avait dit la sœur. Elle avait deviné mon soupir de soulagement espéré invisible au moment où le gabelou avait tourné les talons pour aller taxer de blablas d’autres contribuables.

Elle sentait bon; un châle carmin, de la même couleur des bruschettas formait un nœud sur lequel son visage était posé en cadeau; si fin, si doux, porteur de paix ? Tout le contraire de ses mains épaissies, noueuses en lutte contre l’arthrite. Quant à son frère, il égrenait ses doigts courbés dans sa main comme un pêcheur dans les mailles de ses filets. Elle sentait le jasmin, lui sentait sous les bras. Je leur avais raconté notre séjour, les bons moments passés à refaire le monde et à siroter des spumanti au soleil au bord du canal Naviglio Grande, un endroit plein de vie.

Pendant que je parlais, quelque chose s'était passé dans l'entrebâillement d'une petite porte du fond. Deux carabinieri étaient entrés, ils avaient levé le bras comme on hèle un taxi, un homme, grand aux yeux noir souligné de khôl, un grec peut-être ou quelqu'un sortit tout droit d’un bas-relief persique s'était alors approché, l’escouade s’était repliée vers une zone d’ombre. Ils avaient parlé vivement en se protégeant des regards extérieurs, l’un des policiers avait tendu discrètement une enveloppe, le grec l’avait faufilée dans sa poche arrière dare-dare.

Puis, la maréchaussée s'était retirée pendant que progressivement, une odeur de fond de sauce et de laurier avait envahi le réfectoire. On était en train d’apporter sur des lèchefrites des plats d’osso bucco et de polenta au safran.

Le réfectoire s’était rempli, l’ambiance pesante faisait peu à peu place à plus de légèreté, à des mains latines qui s’envolaient, en des échanges chaleureux. On s'était retrouvé à table en compagnie de deux sympathiques gaillards dont l’un portait la mèche à droite et l'autre la mèche à gauche qu'ils tenaient en équilibre par des hochements vifs et sporadiques de tête. Ils nous racontèrent leur rencontre avec Veia lors d'un séjour en croisière sur la Méditerranée. “Depuis, nous nous voyons souvent, nous formons une bonne équipe, et d'ailleurs, vous verrez, nous vous réservons une bonne surprise en fin de repas.“

Je m'imaginais déjà un montage PowerPoint avec de la free music en boucle téléchargée sur internet et des photos d'enfance, des clichés comiques dans des endroits improbables. Pourquoi pas dans le quartier de Porta Nuova ou nous avions été impressionné par la forêt verticale, un building de 26 étages aux façades si arborisées qu'elles nous ont laissé depuis le souvenir d’une cascade fracassante de chlorophylle.

Alors qu’ il résidait en Suisse, Veia invitait assez souvent, le dimanche principalement, des amis immigrés et d'autres encore au gré des circonstances à des “agapes révolutionnaires”. Bien que préparée avec d’excellents produits italiens que Veia se faisait envoyer, la cuisine ne pouvait guère justifier l'emploi d’un adjectif à l’envergure si évocative; sa révolution tirait sa substance d’un combat sans violence physique contre la hiérarchie humaine. On y entendait des phrases difficiles à appréhender telles que : « Il n’y a plus ni Juif ni Grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus ni homme ni femme. »

J’y fus invité quelques fois, mais gêné par le rituel bling bling qui s'y installait, je n’y étais plus retourné. J’avais reconnu deux de ces personnes qui assistaient à ces fameuses agapes attablées à la rangée d'en face. Je me souvenais mieux de Ferrari, celui que je surnommais ainsi parce qu'il portait toujours un pin's de la scuderia sur la pochette de son blazer et moins bien de Bartho qui, à mon souvenir, vendait des meubles d'époque.

Ferrari roulait des mécaniques et embrayait les discussions à 100 à l'heure. Il fut interrompu par un petit personnage, rond, trapu et sans cou venu l'avertir que sa Fiat 500 était mal garée et qu'il fallait la déplacer.

Les yeux de ce bonhomme étaient translucides et ne laissait échapper aucune véritable expression. Pour lutter contre l'ingratitude de son visage, il avait fait de ses cheveux, un décor avec des rouleaux permanentés vers l'avant, qui en sac et ressac venaient s'étioler sur les rives de ses fossettes sur les joues. Ce qui le rendait finalement avenant, d'autant qu'il tenait jointe sur sa poitrine ses mains en éternel salut ponctué, lorsqu'il terminait une phrase, d'une secousse du dos.

Il était d'origine Croate, de Zadar plus précisément. Il nous raconta comment cette ville si importante à l'époque avait donné son nom au quartier Zara et à la bouche de métro éponyme non loin de là.


 
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Nous y avions d'ailleurs fait escale. Elle possède la particularité de murs de soutènement d'un noir profond comme dans les coulisses d'un théâtre qui incite à la mise en scène de photos. Dans toutes sortes de postures que l’on voit dans les défilés de mode ou dans les films noir-blanc, nous nous étions amusé à faire les clowns en jouant avec tous les réglages, filtres et autres retournements d'images possibles que nos appareils respectifs permettaient. Des personnes présentes aux fameuses agapes de Veia, je n’en avais reconnu que deux mais, une troisième qui se souvenait de moi s’était approché pour nous saluer. D'allure élégante androgyne même, il cachait sous sa chevelure teinte et soignée, un visage fin sur lequel détonnait un nez busqué avec un bouton à sa base camouflé aux racines d'un collier de barbe taillé au cordeau. A tout moment, par un geste gracieux, il remettait en place ses bouclettes brinquebalantes qui laissait découvrir à ses oreilles des pendeloques en carreaux de bois peint. Ensuite il dépliait ses mains et déposait le début de ses phrases sur le plat de ses paumes tendues vers nous.

Il travaillait comme “agent de vente” dans une boutique de luxe à la Galleria Vittorio Emanuele où tout le gratin du “brand” mondial se donne de nos jours encore, rendez-vous dans l’or et les verrières monumentales d’un décor riche et baroque. Un endroit incontournable à deux pas du Duomo que nous avions visité la veille mais qu'il s'acharnait encore à en vanter l'histoire et la splendeur. Il fut interrompu par la voix claire d’un homme maigre qui entamait un toast de bienvenue.

Au cimetière monumental qui doit par ailleurs être recommandé à quiconque car on y voit d'impressionnants monuments et des sculptures -pierre ou bronze- d'une expressivité bouleversante, je fus cloué de stupeur devant une œuvre représentant un ange déchu au corps décharné. Un visage aux traits tranchés dans le vif apparaissait sur un cou torturé entre des ailes qu'on avait sans doute brûlées. D'où qu'on puisse la voir, la statue nous fixait d'un regard gorgé de suppliques. De la silhouette frêle, presque inerme qui parlait en ce moment résonnaient des paroles prononcées avec un charisme indéniable, de cette statue, elle en possédait la réplique exacte du regard.

Le repas se poursuivait animé de conversations, un moineau entré dans le réfectoire en chassait les miettes.

Veia s'était levé, plusieurs de ses amis l'avaient suivi. Il se mirent curieusement en rang derrière la table du buffet. Sans doute l'heure de la surprise annoncée par Mèche-à-gauche était-elle arrivée ? Mais il se passa quelque chose d'étrange, Veia murmura à ses amis des mots que le brouhaha de la salle couvrait.

Apparemment, ces mots furent perçus avec la douleur d’un agneau qu'on égorge, les visages se convulsèrent. L'espace d'un instant, marqué par l'incrédulité, le mouvement des corps s'immobilisa dans la posture d’un dernier réflexe. Seules quelques mains lancées comme des fléchettes par l’arc du destin bougeaient encore pour former un flou soutenu.

Équipé de mon appareil, j’étais précisément en train de photographier la scène.

Il y eut ensuite un bref silence contraint ou je me souviens avoir retiré ma casquette par un réflexe obligé. Ce faisant, la lanière de mon appareil avait glissé et l’appareil s'était fracassé sur le carrelage. Des gens se levèrent et plièrent le dos quelques secondes comme un président devant la tombe du soldat inconnu.

Tout de suite après, une confusion générale avait envahi le réfectoire, s'y ajouta au loin le jeu intense de sirènes de voitures. Veia s'était approché de nous, dans un geste d’accolade, il nous conseilla de partir. “Dans un cœur, jamais un ami ne s'en va” avait-il dit. Puis nous nous étions éloignés rapidement. La plupart des convives s'étaient déjà éclipsés laissant à l'abandon des assiettes entières de tiramisu, laissant même se refroidir le ristretto à peine tiré. Laissant le réfectoire à son sel.

Dans la cour, là où Veia nous avait accueilli, je remarquai le moineau du réfectoire perché sur une branche de l'arbre de Judée; il avait retrouvé la sortie, il n'avait plus faim, il chantait.

Le lendemain, dernier jour de notre visite, fut marqué par le souvenir de cette scène. J’avais passé mon temps en vain à essayer de contacter mon ami Veia.

Dans le train qui nous ramenait en Suisse, la main sur un appareil cassé, j'étais le seul à ne pas pouvoir consulter ses photos. Plus exactement, l'appareil était bloqué sur le dernier shoot. Je ne pouvais que deviner des formes sur un écran brisé en mille éclats.

Eh bien mon ami Veia, qui es-tu, où es-tu ?

J'échafaudais toutes sortes d’hypothèses. Qu'avait dit Veia à ses amis qui ait pu provoquer un tel désarroi ? Et pourquoi ensuite cette ferveur furtive de l’assistance comme si la scène avait fait remonter un vieux souvenir ?

J'essayais mentalement de reconstituer ce dernier instant en cherchant sur mon écran cassé un éventuel indice. Les cristaux de verres éclatés irisaient l'image d’un effet sfumato qu'on retrouve dans les tableaux de la renaissance. On aurait dit que certains personnages avaient les pieds et le corps sous la tête d'un autre.

Tout à gauche, il devait y avoir celui avec la mèche à droite puis allant vers la droite, celui avec la mèche à gauche, puis Matson le gabelou et son infatigable bagout, ses formules éculées qui résonnent d’un nouvel écho à présent. Ensuite, je dirais le frère Boanerges avec des auréoles sous les bras qui semble se justifier, et là, notre guide improvisé sur le Duomo, sa présence sur le toit de la Cathédrale n’était peut-être pas si fortuite que ça. Je continue ma représentation mentale avec le bonhomme aux fossettes, l’index levé pour tirer les vers du nez de Veia placé à côté de lui. Veia mon vieil ami révolutionnare, quel est cet air résigné ? Et ensuite, la sœur Boanerges qui sentait si bon, évaporée, les yeux fermés, l’homme charismatique du discours lui tient l’épaule; entre les deux le Grec crispé, une trace de khôl coule sur son visage, il cherche quelque chose dans sa poche. A droite, plus loin Ferrari, les mains en l’air qui semble agrippé au volant de son bolide prêt à faire marche-arrière, l’homme aux bouclettes, superbe dans sa tenue de lin et ses mocassins assortis lui parle à l’oreille avec le pied qui paraît posé sur l’accélérateur et enfin Bartho, médusé, hors de ses meubles, mais pourquoi ?

Et les carabinieri ?

Et toutes ces mains, n’était-ce finalement qu’un jeu, un jeu de vilain ?

Devait-il y avoir des bons et des méchants ? Devait-il y avoir un coupable ?

D'après l'attitude et l'apparence, la gestuelle, l'expression du visage de chacun, j'essayai de déterminer des traits de caractères, d'établir des liens de causes à effets, d'y voir clair sur ce cliché flou. Seule certitude, l'appareil, ce traître m’avait lâché.

Et puis, depuis notre séance photo à Zara, je n'étais plus sûr d'avoir déclenché la fonction retournement d'image de l'appareil. S'il devait y avoir des bons et des méchants, ils pourraient être confondus, s'il devait y avoir un coupable, il serait réversible.




Le Confessionnal pourpre

-C'est tout ?
Non ! Je savais bien que creuser ce mur apporterait de la lumière dans la maison et offrirait une vue unique d'abord sur la rue Direita bordée par le muret en pierre de schiste qui plonge au centre du village, puis sur le potager du voisin ombré d'épaisses feuilles de figuiers et plus finement par la frondaison des d'oliviers, enfin en arrière-plan sur la montagne, les cultures en terrasse autrefois exploitées, le jaune du genêts au printemps et celui du mimosa en hiver. Mais je n'imaginais pas, suite à ces quelques coups de masse dans un mur, la désolation qui allait atteindre aussi un paysage plus intime, celui de mon âme.

-Dis-moi, on dirait que les travaux ont été rondement menés ?
Oui, mais tout n'est pas terminé, il reste pas mal de boulot de finition. On voulait que le gros œuvre soit achevé avant lundi, avant que ne commence “La semaine culturelle organisée par le village”. Mais franchement, c'est une réussite. La baie vitrée, l'accès au petit balcon avec une table ronde en fer blanc, le charmant pot de fleurs posé au milieu et deux chaises juste pour nous deux, le baĺet des hirondelles au petit matin, les premiers signes de réveil du village, les petits déjeuners où on avale comme un sorbet melon en dessert avant qu'il ne fonde, la seule vraie fraîcheur de la journée, tout cela dans un luxe de quiétude, un oubli, un pur bonheur. Et puis, avec la semaine culturelle qui se déroule dans le préau de l'école juste derrière la maison, avec la lourde artillerie de la sono poussée à fond toutes les nuits jusqu'à deux heures du matin, il n’est pas possible de dormir, alors ce petit moment matinal, frais et ouaté sur le balcon est comme.., comme...
-Une inhalation résurrectionnelle ?
Euh ! Oui, si on veut.

-Et le cabanon ?
Le cabanon, nous l'avons repéré mardi en déjeunant. Bien caché sur un petit promontoire dissimulé derrière une frange d'eucalyptus que le vent de temps à autre vient décoiffer. Seul dépasse un bout du faîte du toit, on distingue aussi, oh à peine, les carreaux d'une fenêtre. Ce cabanon, on ne le voit de nulle part ailleurs que depuis le balcon. Ces derniers jours, j'en ai parlé aux voisins, à d’autres villageois, personne n'a compris à quelle bâtisse je faisais allusion. En fait, lundi soir en rentrant du spectacle -c'était une pièce de théâtre en plein air- je suis allé mendier un peu de fraîcheur sur le balcon, à ce moment-là, j'ai observé un point briller, une lumière diffuse. Après le petit déjeuner, j’ai lu le journal, les nouvelles n’étaient pas très bonnes, encore des horreurs en Ukraine et à Gaza. J’ai pensé que faire un tour me ferait du bien. J'ai pris mon sac et suis parti en direction du cabanon. Il a fallu grimper le chemin qui donne sur la source, puis prendre un sentier embryonnaire à peine marqué de quelques fougères broyées par les pas, se faufiler entre les mûriers sauvages et riper sur la caillasse. J’ai dû m'accrocher aux branches d'un pin pour accéder au petit contrefort essoufflé et griffé de toutes parts par les ronces et la bruyère.

La porte du cabanon était munie d'un cadenas fixé de façon sommaire, une simple chiquenaude aurait suffi à m'y introduire. Par un coin du carreau -le reste était couvert de carton- j'ai guigné à l'intérieur. Avec le reflet du soleil, je n'ai pu reconnaître en miroir que le citronnier d'en face qui laissait pendre ses fruits jaunes. Peut-être y avait-il posé sur une table un cierge ou un couteau ? Qui pouvait bien se rendre ici en pleine nuit ? Machinalement, j’ai dessiné un point d'interrogation sur la vitre recouverte de poussière et de pollen.

Je suis descendu par un autre chemin, moins périlleux et plus accessible, celui qui finit près du cimetière. A un certain endroit, pas très loin de la chapelle, le sentier semblait effondré mais plutôt défoncé. En contrebas, j'ai remarqué une chaussure à lacet d'homme avec motif léopard ainsi qu'une semelle qui semblait crier au secours sous un amas de cailloux. J'ai continué mon chemin, peut-être y croiserais-je un homme clopinant sur une seule chaussure ?

-Tu as trouvé cet homme ?
Non, mais je me suis pris au jeu, je voulais découvrir qui hantait le cabanon. Le plus plausible fut qu'il serve de port de cocuage ou peut-être de donjon sado-maso, les coups portés à l'intégrité corporelle par les ronces et les épines pour y accéder en évoquait les prémisses.

Mardi, le deuxième soir des événements culturels, nous nous sommes retrouvés attablés avec deux cousines. Comme presque tout le village était présent à ces soirées, je me suis mis à recenser les présences, j'irai voir de temps en temps s'il y a de la lumière au cabanon, il sera facile de savoir qui manque içi et donc susceptible de se trouver là-bas.

Le groupe de chants traditionnels essentiellement composé de femmes occupait l'estrade avec ses tambours et petites guitares cavaquinhos. Le répertoire et ses ritournelles comme on donne du vent à un moulin, les voix suraiguës qui font grincer la meule ont réveillé les souvenirs d'une des cousines. Elle se mit à penser et à parler de son José parti l'été dernier avec un cancer, le portrait de lui fixé sur le frigo par des aimants collés sous les jupons de la sainte vierge, les petits mots qu’elle lui envoyait en pensée seule en mangeant devant le frigo, les signes que son José lui renvoyait en retour. “Tu vois ce papillon blanc qui voltige de table en table, c’est lui.” Outre les nouvelles cosmiques de ce cher José, j'ai pu voler à la bouche de la cousine les derniers potins du village souvent nourris de popotins. Le village se déchirait au sujet de la rénovation de l'église et plus particulièrement de l'imposant meuble confessionnal en chêne pourpre. Vu la moyenne d'âge des fidèles, tout le monde s'était accordé pour y faire installer des toilettes. Le curé avait demandé, pour ne pas réduire la surface de la sacristie, d'utiliser les portes du confessionnal comme accès au WC. Il avait argumenté, bible en main avec quelques versets choisis au gré des paraboles que la gravure des pictogrammes d'Adam et Eve sur le frontispice du monumental buffet ferait de la demeure de Dieu, une sorte d’entrée au Paradis. “Il existe des confessionnaux mobiles -avec climatisation intégrée, mais il ne l'a pas dit- qu’on pourrait installer vers les fonts baptismaux” avait-il martelé en tapant du plat de la main sur son missel.

Le sacristain, les défenseurs du patrimoine clérical et historique avaient crié à l'outrage, au sacrilège, à l'obscénité, aux aises intolérables que prenait ce curé des villes. “Il existe des cabines WC mobiles que l’on peut divinement accoler à la sacristie puisque celle-ci est déjà équipée de l'installation sanitaire requise” avaient-ils rétorqué.

Les élections approchant, le maire du village avait estimé qu'en matière de toilettes, il valait mieux étudier le besoin, qu’une expertise plus fouillée de la situation était nécessaire mais qu’en attendant il promettait un tapis tout neuf sur les routes d’accès au village. “Surtout celle qui mène à sa maison" avait ajouté la cousine.

D'autre part, lors de la fête d'été annuelle -nous n'y étions pas- plusieurs faits étranges se sont déroulés. Une jeune femme a été trouvée sans vie sous un banc, l’autopsie est en cours laissant la rumeur aux plus folles hyphothèses: suicide, empoisonnement, comportement dévoyé.

Un couple en quad qui, en fin de soirée rentrait, est sorti de la route. Le quad a dégringolé un talus sur plusieurs mètres de haut. L’homme a pu trouver secours en se déplaçant à cloche-pied jusqu'à une maison avoisinante. La dame qui lui a ouvert à appelé les pompiers, lui à donné de l’eau à boire et panser la cheville gauche qui saignait abondamment. Il avait du mal à parler. Sa jambe droite tremblait laissant sa chaussure à motif léopard jouer des claquettes au rythme de ses râles épais. La femme du quad a dû être transportée à l’hôpital en hélicoptère très gravement blessée.

- Donc, tu n’as pas suivi la bonne voie; la chaussure léopard n’appartenait pas au visiteur du cabanon ?
Non, mais cela n’a fait que redoubler ma curiosité. En attendant le résultat de l'autopsie, la cabane était devenue potentiellement le repaire d’un tueur en série.

A un moment donné, il y a eu des coupures d'électricité, on n’entendait plus le maire au micro sur la scène en train d'articuler avec une précaution extrême les numéros du loto. Cela a déclenché une bronca générale. Sur le téléviseur géant, au même moment de la panne, le Benfica devait tirer un pénalty. Plusieurs fois, je suis allé voir s’il y avait de la lumière au cabanon, prétextant aller chercher un verre. Pour cela, il fallait faire la queue pour obtenir un ticket puis traverser la nébuleuse de gens qui orbite dans la cour puis enfin s’engager dans une autre file pour être servi. On blague avec les soutiens de la vie culturelle devenus fêtards ou soûlards qui attendent leur tour, donc s’absenter quelques minutes inaperçu était un jeu d’enfant. Je suis passé par derrière devant une banderole “Pas de chiotte à confesse”. Il y avait de la lumière au cabanon. Je suis retourné aux événements culturels. J’ai compté. Manquait Monsieur le curé. Bon Dieu ! Je me suis précipité en direction de la cabane, à l'heure où l'odeur de sainteté prend le rance -je n’avais pas compté les enfants- je m’imaginais toutes sortes de choses qui pourraient défrayer la chronique. J’ai même eu peur. Valait mieux que je m'équipe d’un bâton. Au coin de la chapelle, le réverbère éteint qui d'habitude allongeait des ombres semblait émettre ses sons. J'ai reconnu la voix du curé. Le confessionnal était partout dans les rues. Le curé était en train de promettre des indulgences à la secrétaire du maire contre un soutien à son projet.

J'ai continué, je n'étais plus très loin quand un flash en pleine figure est venu m'éblouir, je ne voyais plus rien mais j'entendais des bruits, les mêmes qui résonnent au cimetière quand on creuse une tombe; des coups de pioche. Trois ouvriers étaient en train de réparer un poteau électrique. Une pièce de théâtre ou un loto oui, mais non, on ne laisse pas le Benfica en train de mettre un goal dans la nuit.

-Et ensuite ?
Ensuite rien. Le cabanon était à une cinquantaine de mètres je pense. On ne le voyait pas dans la nuit, aligné dans l’axe du poteau électrique, j’avais confondu la provenance de la lueur. Je suis rentré aux évènements, compté les présences, manquait un homme dont la femme tenait grande discussion à la table d'en face et une femme dont le mari tenait une cuite soutenu par le bar.
Et après ?
J’ai passé la nuit sur le balcon, la sono a fait boum boum jusqu'à très tard, quand cela s’est arrêté, il faisait trop chaud pour dormir, quand j’ai pu dormir j’ai fait des cauchemars affreux, possédé par cette affaire de cabanon.










Jeudi matin -donc ce matin- les évènements avaient organisé une randonnée au Picoto, la montagne au-dessus du village qui culmine à 1410 mètres. Un sacré béquet ! Le lieu de rendez-vous prévu sur la place de la Chapelle s'était symboliquement scindé en deux avec, en chien de faïence, les pro-confessionnal d’un côté, les pro-WC de l’autre. Il était 6h30, l’aurore hissait son auréole; un soleil suant le rouge. Muni de T-shirt floqué au motif “Caminhada Ao Picoto”, j’ai entamé la marche, exténué de n’avoir pas dormi dans des chaussures qui n'avaient guère eu meilleur sommeil que moi, prêtes à bailler à chaque pas. Chemin faisant, mine de rien, j'essayais de soutirer des renseignements en rapport avec ce qui était devenu une obsession. Qui donc venait me narguer, me toiser depuis ce cabanon ? Des personnes avec qui je marchais, aucune n'avait jamais entendu parler de cette cabane. L’autopsie du mystérieux décès de la jeune femme avait rendu son verdict: une rupture d'anévrisme. Mon enquête piétinait au même tempo que mes pas lents vers le Picoto.

Je me suis mis à penser à la pièce de théâtre jouée l’autre soir, peut-être l’as-tu vue ? Elle raconte l’histoire d’une famille de paysans qui vit dans une maison isolée en marge d’un village de montagne. Un soir, en pleine nuit, l'ogre Gaspar, mi-clown, mi-Dark Vador entre avec fracas dans la pièce où toute la famille dort. Il veut les coffres. Il est équipé d’un hachoir géant, ses mains se prolongent par des flammes en lieu de doigts, ses pieds dépassent d'énormes chaussures de clown qui baillent et claquent en écho retentissant à chacun de ses pas. Chacune de ses paroles fait trembler la maison. Pour sauver ses coffres, le paysan lui offre sa femme en soumisssion, pour se sauver de leur terreur, les deux enfants se cachent sous les draps tournant le dos à un dommage collatéral imminent, la mère pour sauver ses enfants s’offre impudique et jambes écartées dans une mise en scène avant-gardiste à l'ogre Gaspar. Les acteurs sont excellents. Mais Gaspar veut les coffres. On saura par la suite que chaque protagoniste avait ses secrets, la clé en fait de leur lâcheté réciproque. La fille était enceinte sans que ses parents ne le sachent. Le fils allait quitter le bled et sa famille le lendemain, ce village paumé et sans avenir pour faire ailleurs meilleure fortune. La mère délaissée depuis longtemps par son mari avait senti l’espace d’un instant se raviver une flamme intime, ardente, organique. Le mari quant à lui, savait bien que les coffres recherchés par Gaspar étaient ceux du courage et de la vérité; des coffres si vides qu'ils auraient envoyé illico toute la famille sous le hachoir de l'ogre Gaspar.


La vue depuis le sommet du Picoto donne sur de vastes étendues vallonnées puis, plus loin sur le lac et le barrage. Çà et là quelques villages attendent les siècles au pied des éoliennes. Plusieurs collines ont été dévastées par les incendies de forêts. Le vent porte par à-coups des remugles de sols cuits. Le soleil est à son zénith, il fait très chaud. On va redescendre par l’autre côté question de boucler la boucle. Le chemin caillouteux, très pentu, n'offre que peu de place à la contemplation du paysage.

Après une bonne demi-heure, j’ai trop mal aux genoux puis, un caillou est entré dans ma chaussure. Je m’assoie à l’ombre d’un buisson. Les derniers marcheurs passent en me demandant si tout va bien, ils me donnent de l’eau. Après quelques minutes, je reprends la route, à cet instant, j'aperçois le cabanon, mais plus personne n’est là pour enfin, avec moi, confirmer son existence.

Tout-à-coup, les lumières de la cour de l’école s'éteignent, ce n’est pas une panne électrique. Le maire a fini son tour de loto, la représentation peut commencer. C’est une jeune femme venue de Bragance, vêtue d’une longue robe fluide du même pourpre que le confessionnal. Elle confesse son art, l’art si troublant du fado.

Tu y es allé ?
Laisse-moi finir d’écouter ce dernier morceau, s’il te plait. Écoute cette voix un peu rauque et accrochée raconter les jours, ces histoires de celles dont on n'apprend rien, ces disgrâces qu'on finit par répéter. Après, je te détaillerai la suite de mon calvaire.

Alors oui, j’y suis allé.
Une fois sur place, je regarde par le carreau, le point d'interrogation que j’avais dessiné avait été doublé à l'envers, on dirait une bite taguée à la hâte dans le sous-voie d'une gare. Je force le cadenas, j’ouvre la porte. Il y a une cuisinette avec une table nappée d’un tissu à carreaux rouge et blanc. Un hachoir à viande est posé dessus. Ensuite, il y a un couloir sombre avec un cadre sans tableau. A ce stade, j’ai déjà l’impression d’avoir dépassé les dimensions physiques du cabanon quand je découvre une ouverture bâchée par une toile de jute. Elle donne sur une allée de bambous formant une voûte ombragée, on voit le ciel en claire-voie. La température est idéale, j’ai l’impression de flotter dans l’ambiance tranquille et suave du calme avant la tempête.

Entre deux bordures de pierres qui longent l’allée, pousse ce type de végétation, tu sais, qui s'incruste entre les dalles de jardin et qu’on arrive jamais à éradiquer définitivement. C’est étrange, la pousse se développe très vite, après ce qui me paraît être quelques secondes, c’est déjà un arbuste, puis un arbre. Maintenant, on peut reconnaître un de ces figuiers tropicaux qui vous charme avec ses feuilles en forme de cœur mais qui partout propage ses racines pour tout étouffer au point d'être surnommé figuier étrangleur. L’arbre ramifie à une vitesse vertigineuse des racines aériennes qui, dans un feulement insupportable rejoignent le sol formant d’autres troncs, des pieux, des piliers; les barreaux d’une prison. Comme des boulets de canon, des figues tombent, trop mûres elles s'étiaffent sur la terre battue au rytme d'une horloge folle qui fixe l'heure des comptes. Pour échapper à ces obus, je me tapis, allongé à plat ventre sous un tribunal de racines, blet de terreur. A ce moment, je crois que j'ai hurler, je crois que j'ai avouer.

Croupis là-dessous, j'ai l’impression d’entendre des rugissements. La terre tremble. Je perçois de plus en plus nettement des voix d’emphase, je reconnais les tirades de la pièce de théâtre de l'autre soir. Je ne vois rien, mais on joue là, juste derrière le figuier. C'est Gaspar qui fait trembler le sol quand il marche, c'est lui qui fait claquer l'air quand il rugit. Je m'imagine la mère en train d'écarter les jambes, ses mamelles lourdes qui ont nourri ses enfants, prêtes cette fois à nourrir des fantasmes. Et les coffres ? Avec appréhension, j’ouvre mentalement celui de la vérité. A peine ouvert, qu'un clown sur ressort soubresaute et s'en echappe, il tient une carte du monde en accordéon, percée aux pliures qui diffuse un air angoissant. Une à une, certaines régions, comme un papier buvard se teinte de la couleur du sang. L’Ukraine, Gaza, le Soudan puis le Myanmar, le Sahel, des frontières de l’Inde, le Yémen, le Congo. Comme un insecte ravage une plante, le pourpre s’étend sans ne plus vouloir jamais s'arrêter. Les figues continuent de tomber, les fruits explosent, le jus gicle, peint sur mon visage des varices. L'odeur de pourri, si prégnante, me donne la nausée. Depuis le fond du coffre, j’entends resonner des cris de terreur; ceux d’enfants aux membres arrachés puis le bruissement distrait de ceux qu'on laisse mourir de faim, puis le silence absolu de ceux qu’on assassine. J’ai honte.

Tout à coup, je sens qu’on me tire par les pieds. C’est Gaspar qui cherche les coffres. N’ayant pas goûté ni à la mère ni à la proposition du père, il est hors de lui, révulsé. Il croit avoir trouvé le coffre du courage mais c’est mon corps qu’il découvre et tire par les pieds. Pas besoin de clé, pas besoin de cadenas ni de couvercle pour comprendre qu’il est vide, sans substance. Le public ravi de cette audace scénique est suspendu à la tragédie, il voit au milieu du tréteaux un homme prostré incapable de courage. Je n'aurai rien fait, rien tenté. Ma vie, je l’aurais employée à brûler des insectes, à laisser hurler des enfants. Je n'aurais laissé derrière moi que des cris et des papillons noirs.

-Mais tu es là assis à cette table, sain et sauf !
Il t'est sûrement arrivé de monter en épingle une situation où les tenants te tenaillent, les aboutissants t’emboutissent puis par un signe ou par les mots justes de quelqu'un, ce sentiment d’apaisement que tu éprouves comme tombe brusquement un lourd rideau. Qui emporte avec lui le mouron. Il s'est passé cela, je ne sais pas par quel signe, peut-être ce papillon blanc venu se poser sur mon front, mais le rideau est tombé, la pièce s’est terminée. J’étais allongé par terre devant le cabanon sous un soleil de plomb. Ébranlé, cahin caha, je suis retourné au village par le chemin du cimetière. Je me suis rincé le visage à l'eau fraîche de la source.

Sur le parvis de l’école, les randonneurs étaient déjà en train de manger la feijoada préparée par le comité des événements. Il y eut un silence, les gens regardaient par terre, ils m'avaient sans doute tous vu me tordre sur la scène fardé de couardise. En tous cas, ceux qui relevèrent les yeuy m'observaient avec sur les épaules un cabanon qui laissait par les carreaux filer une lueur; comme moi, ils cherchaient à l'éteindre, nous aurions pu en faire un phare. On m’a demandé si tout allait bien, j’ai répondu vaguement, j'ai dit que surtout, il fallait féliciter les événements.

-A la bonne heure !
C’est drôle, je discute avec toi, je me livre même, depuis plus d’une heure, on s’est retrouvé par hasard à cette table à manger du poulet rôti et boire du vin mais qui es-tu vraiment ? Et pourquoi rigoles-tu ?
-Moi ? Mais je suis Gaspar. Ha ! Ha ! Ha!

Épilogue.
Dans la journée et la nuit du 17 août 2025, le feu a ravagé les alentours immédiats du village de St-Jorge da Beira. Les habitant-es encerclés par les flammes ont passé la nuit à se défendre avec des moyens dérisoires, des seaux d’eau et des balais de fortune. En vérité, exténués et atteint-es de symptômes traumatisants, ils devront à leur courage de se remettre de cette horrible épreuve. Le maire chargé d’un profond regret et d’une grande consternation a confirmé le décès tragique d’un pompier, père de famille, survenu après qu’il a dégringolé un talus avec son véhicule de service sur plusieurs mètres près de la chapelle. Toute la montagne du Picoto n’est plus qu’une pâture obscure piquée de troncs calcinés. Plusieurs habitations isolées ont été détruites par les flammes. Estimant sans doute avoir payé un lourd tribut, le village a abandonné le projet de restauration du confessionnal. Il ne reste du cabanon plus qu’un tas de cendres pourpres sur une bouse de jus de figues confites.


La Chatte à trois Pattes


    Ma famille au sens large, l’est suffisamment pour compter en son sein l'assassin et dans sa diversité l'assassiné.
    Ce qui suit n'explique pas tout mais on y trouve aussi buveurs fous d'absinthe et d’autres dans les choux, ivres d'alcool de patate le jour et de pomme de terre la nuit. Il y a dans cette famille des êtres merveilleux pétris de bonté parfois jusqu'à la faiblesse et puis ceux postés à deux bornes, trempés d'égoïsme, morts gelés et seuls un matin de grand froid.
    Au fil des générations, la famille au sens large a lâché la fourche mais manifeste encore aujourd'hui dans sa conduite, le bon sens et le flair instinctif des paysans. On nous reconnaît à mille pas. Une démarche en chaloupe avec un pied qui va en dedans et l'autre qui part gaillard devant. Un visage rond, des lèvres impassibles qui ne laissent passer les mots qu'une fois trop tard. Les gestes d'une grosse main lancée en l'air comme un tue-mouche, qui rattrape les maladresses et qui finit toujours par s'arrêter sur le cœur.
    Notre arrière-arrière-grand-mère Katharina était faite de ce bois, elle nous a légué tout cela, les gènes du bon et le mauvais sans gêne; elle marchait droit. Son mari est mort assassiné. Égorgé ici, sur le pont des Anabaptistes, au-dessus de Cortébert dans le Jura bernois.
    Aujourd'hui, la petite clairière qui marque les fondements de l'ancien pont de pierres par un amas de ruines baigne dans la tranquillité. Dans un baroud d'honneur, l'automne dispense ses dernières piécettes d'or végétales jusque-là accrochées aux confins des branches. Le ciel est bleu, le ciel est clair, il n’y a nul oiseau. En cette saison, le son est devenu cristallin, il se diffuse avec netteté; le bruit court en cric et en crac. J'entends un crissement de pas, d'abord un chat noir à trois pattes puis un vieil indien. L'un et l'autre brassent les feuilles mortes du sentier. Ils font craquer les chicots et brindilles avec la même démarche que mes aïeux et tous mes cousins depuis des siècles. C'est un vieil indien du Jura bernois dont la possibilité du scalp tient en un trophée chauve replumé de quelques poils de rouflaquettes. Quant à la possibilité du calumet, elle se résume surtout à un bout de cigare imbibé de salive jusqu'à sa moitié servant autant à la chique qu'à l'inhalation d'une fumée âcre et froide. Quand il me voit, il dessine avec le pouce à la hauteur des jugulaires le geste de l’égorgeur. “C'est-là” dit-il comme si je le connaissais et que j’avais convoqué son expertise à m'exposer les faits et à détailler le crime de cette sordide histoire.
    “Tu vois ce panneau ?” Il me tutoie d'emblée sans doute a-t-il reconnu dans ma démarche le signe distinctif qui ferait de nous des cousins. “1154 mètres, c'est c'te combe qui fait la limite en hauteur comme en largeur de là ousqu'on a laissé s’mettre les Teufas, qué-tu ?”
    Avec ses mots et son accent, il me raconte l'histoire des Anabaptistes, quand ceux-ci avaient dû fuir les persécutions, quand ils arrivèrent de l'Emmental bernois, tolérés ici en Erguël à condition qu'ils soient réduits en lieux écartés. De fait, sur les hauteurs souvent à plus de 1000 mètres, là où les autochtones ne se pressaient pas au portillon pour exploiter les petites fermes éloignées de tout sauf d'un hiver rude et sans fin. ”Mais, c'est une légende c't'affaire de 1000 mètres, à l'époque le système métrique n'était pas en cours, qué oui”.
    Au fur et à mesure de ses explications nous descendons vers la berge. Par ce côté, elle est pleinement accessible, elle offre même par quelques cailloux alignés en margelle un accès à un petit bassin juste sous l'ancien pont. De l'autre côté, la rivière érode comme elle le peut une falaise humide en à-pic couverte d'inscriptions illisibles, le plus souvent masquées d’une couche de lichens. On peut aussi y contempler par le dessous la nouvelle passerelle en caillebotis inaugurée lorsque le lieu est devenu un mémorial.
    Le vieil indien bernois continue de brasser l'histoire avec toute la pétillance de son authenticité. “Tant, j't'ai pas tout dit, qué-non?”
    En gros, les Anabaptistes s'installent progressivement dans cette bande de terres vallonnées propriété du puissant Évêché de Bâle. Mus par un réseau solidaire, ils développent l'agriculture de montagnes à l'abri des contacts avec les gens des villages avoisinants. On ne les aime pas. “Ce sont des gens errants, une mauvaise secte” dit-on. Ils doivent se cacher pour célébrer leur culte et baptiser les fidèles qu'une fois adultes. Et puis, ils ne veulent pas porter les armes. Malgré cela, ils finissent par être reconnus utiles et à l'avantage du pays. Et puis, à qui d'autres les familles du Vallon pourraient attribuer par amodiation les métairies isolées ?
    Lorsque parle le vieil indien, un morceau de tabac ripe vers le replis de ses lèvres laissant à ses commissures un trait de jus noir qu'il essuie à tout moment d'un revers de la main. “Et le crime ?” “J'y viens, saperlotte. Écoute un peu, qué-toi !”
    Travailleurs, à l'abri des dépenses inutiles, les Anabaptistes trouvent moyen de louer des fermes ou des domaines toujours plus grands et finissent par devenir propriétaires. Il faut construire un pont traversant la combe de Bez; d'abord en bois reconstruit tous les dix ans puis en pierre. Des échanges plus étroits s'établissent avec les gens de souche, un premier mariage mixte est célébré, un enfant nait. “Mais c’te prospérité a suscité des jalousies, tu penses bien, des rancunes, des vengeances, la résurgence de la rage, j'te dis, qué ?”
    C'est à ce moment que le chat vient s'emmêler affectueusement dans mes chevilles. Sur ses trois pattes il m'utilise-t-il comme une béquille ou alors, lui aussi a-t-il reconnu en moi un cousin ?


 
suite...
   “Ç'a commencé un peu comme ça, sauf que l'égorgeur lui, l’a foutu un sacré coup de pied dans l’ventre d'la chatte. ”
    Dans son champ, le Jean avait surpris une grosse chatte aux aguets devant une taupinière, “Va bouffer les taupes à côté chez les Teufas, crevure” hurla-t-il comblant sa rage avec un coup de pied dans le ventre qui avait cassé une patte de l'animal. Le coup fut si violent qu'il lui avait aussi bien crevé les gènes, que par la suite les chattes de mère en fille ne mirent bas que des chatons tripèdes.
    C'était un dimanche après-midi, le Jean tenait dans ses mains les cordes pour tirer le veau encore humide des eaux. Quelques minutes auparavant, il avait tout essayé pour le sortir, la génisse avait poussé avec tous les efforts qu'il faut pour devenir vache; le veau est resté tout blanc, son œil a tourné d'un coup. Pour le Jean, qui léchait la misère, qui avait plus d'enfants que de vaches, la perte était catastrophique, d'autant que l'année n’avait pas été bonne et qu'il écoulait de moins en moins bien ses fromages. Les Anabaptistes, mieux organisés, lui prenaient petit à petit sa part de marché. Il avait entendu meugler de l'autre côté du pont; c'était la vache du Jakob son voisin. Presque en même temps, elle avait vêlée toute seule dans le pré. Sans hésiter, le Jean avait ramassé le veau ni vu ni connu, avait traversé le pont en sens inverse et l'avait donné à lécher à sa vache. Il jeta ensuite la carcasse du veau mort dans le trou, un emposieu situé à quelques centaines de mètres sous un bosquet. C'est là qu'il remarqua sur une petite butte, la chatte devant sa taupinière.

    De là, on pouvait être vu depuis de l'autre côté de la rivière. Il entendit quelqu'un le héler, c'était Jakob avec son chapeau du dimanche qui cherchait son veau. “T'as rien vu ?” hurla-t-il. L'homme se rapprochait, il n'y avait plus moyen de l'éviter. Le Jean partit à sa rencontre. Ils se retrouvèrent face à face sur le pont. Le Jean avait les épaules trempées d'un liquide visqueux, il se tenait voûté, le corps en coin avançant par à-coup comme un crabe. Un liseré de muguet moussait sous ses lèvres. Il triturait dans ses mains rouge de sang les cordes à veau. Jakob se tenait droit devant lui, il avait gardé ses beaux habits enfilés pour le culte du matin. “Mon veau ? Dis-moi, c'est pas toi quand même ?” Le Jean, d'un bond lui cercla le cou de son cordage, à la manière d'un tire-bouchon, il vissa les cordes entre elles jusqu'au moment où l'outil conçu d’abord pour faire naître sur un lit de paille finit par mordre la chair et ôter la vie sur un pont de pierre.
    Le Jean balança le corps par-dessus le parapet qui s'empala, à la hauteur du cou, sur un cailloux en saillie; effaçant de la gorge les principales marques de strangulation.
    Katharina découvrit le corps inanimé dans le ruisseau. Elle avait vu le filet d'eau rougeâtre diluer le sang de son mari, elle était descendue dans la combe en courant. Les genoux dans l'eau, elle avait tenté de le secouer, de le réveiller. “C’est pas possible !” Il n’allait pas la laisser seule à s’occuper des huit enfants dont plusieurs en bas âge, du bétail, des foins et de la récolte des pommes de terre. Embrumé dans un baptême éternel, le visage de son mari sembla marquer de ses lèvres un léger rictus. Elle trouva un silex au pied de la falaise. Le pan de roche servait aussi de registre des baptêmes. A côté du nom de son mari inscrit sur le roc, elle grava un signe étrange que seuls elle et lui connaissaient.
    Katharina se laissa tomber sur les genoux, les mains relâchées sur les cuisses puis se mit à hurler. Le rugissement clair et puissant de sa désolation dégringola dans la combe du Bez jusqu'à Corgémont par le bas, résonna jusqu’à Chasseral par le haut. Bientôt s'ajouta à ce cri, une tonalité déchirante. Le Jean, caché derrière un arbre, n'avait rien perdu de la scène. Quand il vit le signe gravé par Katharina, il reconnut le petit dessin brodé sur les mouchoirs que sa mère employait bien avant qu'elle ne meure en couche pour essuyer sa morve. Le temps qu'il faut pour renifler, il comprit pourquoi il ne ressemblait ni à son père ni à personne d'autre dans sa famille Il comprit la folie de son acte, il venait d'assassiner son frère.
    “C'est pas l’premier” avait dit le gendarme. Dans son rapport, il fit en sorte que l'on ne puisse conclure à autre chose qu’un accident sans pousser plus à fond l'enquête.
    Le vieil indien m'indique le chemin pour la ferme des Limes où mes ancêtres avaient vécu, où mon aïeule avait survécu.
    Avec cette affaire dans la tête, je ne remarque plus la beauté automnale de la forêt. Toutefois, j'ai l'impression d'entendre le bruissement léger des feuilles mortes que l'on piétine. Je pense à cette rencontre incongrue avec le vieil indien et sa dégaine pittoresque. En partant il m’avait dit “Tu sais, des histoires, j’en raconte beaucoup, souvent à moitié fausses, mais celle-ci j’te jure, elle est à moitié vraie, qué-toi.” Puis, il était parti balayer la campagne avec ses chaussures de sport à velcro.
    Ce drame, mes cousins, ma famille fameuse au sens large, le portons-nous en héritage ? Ces événements perdus dans le temps influent-ils aujourd'hui encore sur nos émotions ou nos comportements, à moins qu'un baptême, même tardif en ait lavé l'insidieuse substance ? Je n’en sais trop rien, je continue ma route un pied en dedans, l’autre gaillard devant. Mais ce bruit léger, ce bruissement qui court dans ma tête? Me retourne. La chatte me poursuit avec ses trois pattes.




Les Yeux de Soie


    Par une belle lurette qui confine à la nuit des temps, alors en voyage dans l'est de la Turquie, notre guide, par un crochet de 80 km dans un paysage aride, nous avait fait découvrir par hasard, avait-il dit, une manufacture de tapis tout en soie.
-Voici Baran mon cousin et Avîn son épouse.

    Bien qu’un peu forcés, nous n'avons jamais regretté la dépense, ce tapis kurde est même devenu à nos yeux, un bien des plus précieux.
    C'est un tapis à suspendre d'une unité en hauteur et de deux en largeur. L'unité correspond à peu près à la mesure de qui est haut comme trois pommes. L’unité est aussi le sentiment qui nous enveloppe quand on observe le tapis; il représente la famille. Par une soyeuse allégorie en symboles et en couleur, le père dans un rectangle se dresse à gauche, puis dans d'autres figures identiques en taille se posent la mère et les deux enfants frère et sœur. Si, par quelques aspects, les teintes paraissent un peu froides, de longues franges sur les côtés finissent de lui apporter la laine d’un versant doux et chaleureux.

    “La Famille” était installée à la lumière juste au-dessus d'une commode à tiroirs en bois de merisier avec un bouquet de fleurs et un napperon posé dessus. Elle attendait de la visite. Chaque fois que j'ouvrais un tiroir, l'ombre heureuse, annonciatrice d'un polichinelle me sautait à la figure. Que ferions-nous ? Que ferions-nous si d'aventure, nous devenions grands-parents ? Rien dans ce tapis ne suggérait la possibilité d'une descendance. Je me voyais déjà préparer les valises pour un voyage en Turquie à la recherche d’un tapis plus étendu. Cela me tourmentait chaque jour davantage qu'il manque à ce décor tissé, un principe d'évolution et que l'art tisserand kurde n'ait guère été plus prévoyant à cet égard. Et bien, je me trompais !

    Achille a tout juste plus d'une année, il est haut comme trois pommes et marche déjà. En fait, il couraille, arpente, curieux de tout. Sur ses petites gambettes, il est capable d'un brusque virage à 90 degrés. Et même certaines fois, à pleine vitesse d'un retournement à 180 degrés. Il lève alors une jambe à l'équerre pour garder l'équilibre à l'instar des films de Charlot dans ses films burlesques.
    Achille, faut le voir quand il gaudriole avec le manche d'un balai dans les mains. Il ne parle pas encore mais utilise une grosse voix pour se faire entendre, marcher d’un unique rang et revendiquer “Dadada”. Alors, il comprend qu’on le regarde et se trouve tout con. Comme un protestataire qui perd sa fougue face à son contradicteur, il ne sait plus que dire. Sans la mitraille des mots, Achille sort alors une arme redoutable, son sourire désarmant.

    C'est jour de marché à La Chaux-de-Fonds, il fait beau, les maraîchers flattent leurs pommes, ils crient à la volée que c'est donné et les maraîchères que c'est pas cher. Les chalands s'affairent, ils font grincer les roulettes de leurs sacs à commis sur les pavés, Il l’emplissent de salades, carottes et poireaux, certains de panais, d'autres de têtes d'ails. Ils grattent le gousset du bout de l’index à la recherche de monnaie et répondent “oui volontiers” quand ils tendent en cadeau des branches de persil ou un oignon.
    Les terrasses sont bondées, les gens profitent de boire un café au soleil. Je vois une table libre, pour y accéder, je m'enfile entre deux rangées de chaises en marchant
de guingois.



 
suite...
Je bouscule la serveuse qui porte sa commande sur son plateau. Heureusement, le café n'est pas trop chaud mais j'en ai plein les avants-bras. J'ânonne quelques excuses puis, pour m'y rincer les mains, je me précipite au
au cœur de la place vers la fontaine en slalomant entre des piles de cageots, des pigeons aux aguets et des teckels plastronnés dans leur harnais synthétique.

    Dans la vasque, l'eau vague au gré des courants, elle forme d'énigmatiques ridules, je crois reconnaître le sourire d'Achille. Je respire et m'en inspire, je tente d'abattre le cuir rigide de mes joues et de plier, avec le mystère nécessaire, le coin des lèvres vers le soleil. Une sorte de détente en résulte, je vois même l'eau s'amuser avec le vent et dessiner des creux et des bosses frappés par la lumière. Par des jeux de convergences, elle éclaire sous l'eau, par couches d'un bleu clair de plus en plus foncé les auréoles d'une profondeur intense. D'un vertige.


    Le puzzle est bientôt terminé, il reste à remplir des zones foncées. Il m'aura donné du fil à retordre, mille pièces quand même. Il représente le tableau de Vermeer, la jeune fille à la perle. J'avais commencé par les yeux, car cela m'avait semblé le plus facile. Petit à petit, j'avais vu apparaître sur la table basse du salon, un visage doux posé de trois quart sur une nuque fragile. J'avais eu de la peine à trouver la pièce tout au coin de l'œil qui achève, placée dans son orbite blanche, l'obscure contour de la pupille. Depuis cet instant jusqu'à aujourd'hui, quel que soit l'endroit depuis lequel je m'attelle à l'ouvrage, je sens posé sur moi ce regard placide fait de piété. Chaque soir, je recouvre le puzzle d'une plaque de verre et range le restant des pièces à l’abri d'infantiles catastrophes.

    Quelle chance, parce que la configuration des lieux le permet, Achille vient nous rendre visite chaque soir. On l'entend dans l'escalier crier “Dadada” et faire sa révolution accompagné de sa maman ou de son papa. Puis il passe la petite porte et tend les bras avec son rictus désarmant.

    Hélas, ce soir-là, j'étais absent aussi absent que la plaque de verre sur le puzzle. Et Achille avec son balai avait mené un combat révolutionnaire d’une rare conviction. Quand je fus rentré, il ne restait du puzzle que quelques pièces assemblées d'où émanait l’inquisition intense d'un regard en coin.

    La seconde d'avant, je cherchais dans le tiroir de la commode le plus à gauche bien autre chose qu’un polichinelle. Achille, fatigué de courir, m'avait tendu les bras avec l’envie d'être porté mais surtout, de tripoter les bibelots qui garnissaient le meuble. Au centre “La Famille” , debout prenait le soleil. Une lumière rasante faisait ondoyer l'huile et le ton de ses couleurs de façon spectaculaire.
     Puis, les fibres de soie se sont dressées avec éclat, le rouge, persan, vif, brillant a levé une parade. La seconde est passée, le bleu, le roi, impose sa présence. Achille bredouille quelques “Dadada” puis dans la composition du tableau de Vermeer, il tourne vers moi sa nuque délicate, de perles, il n'a que les yeux. Les artisans kurdes avaient tout prévu, ils avaient posé dans leur soie les reflets, les lueurs d’une descendance infinie.

     Achille commande le silence, il étend son sourire, si tendre. En coin, sur des franges de soie blanche, il rend immobile le bleu ingénu de ses pupilles. Il puise un vertige dans la vasque d’une fontaine et m'observe fixement avec une insoutenable innocence. Le temps s'arrête, il n'y a plus rien à dire, il n'y a plus rien à écrire.


Les Yeux de Soie

 
suite...



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