Textes — D

Le Coq qui ne mourrait jamais


   Combien de temps vit une poule ? Cinq ans peut-être si elle est rousse, dix ans si elle est blanche. Et un coq ? Deux ans de plus ?

   Mais celui-ci ne mourrait jamais. Comme depuis des siècles à l’aube, le plumage bouffi d’orgueil, il s’apprête au grand retentissement. Il relâche ses paupières, argue son col et arbore son bec au levant. Le syrinx remplumé, il prélude à la salve des «kikeriki » allemands, des « chicchirichi » italiens et des « kokeriko » espérantistes, un « cocorico » pondu à l’us patoisant de sa basse-cour. Puis il lâche une fiente en spirale du même accent.

   Il ne peut plus, il le sait. Bientôt il devra céder son rôle de chantre-roi à un juvénile. Peut-être ce coquelet à la crête tendre encore mouillé derrière la caroncule. D’ailleurs, à la première lueur du jour, le patriarche ne s’était pas réveillé. C’est l’ado-poulet, accouru de sa banlieue grillagée du parc près du tas de fumier qui, à coups de bec, l’avait secoué.
  « Eh Qoc, - car le poulet banlieusard avait jargouiné en verlan - tu quoi fous ? Faut téchan. »

 Le coq n’avait qu’une peur, en plus d’une éventuelle impotence qui conduirait son omnipotence au déclin, c’est de finir en poule au pot comme la piétaille de son harem. Et cela le rassurait de voir le paysan revenir du marché avec quelques bouteilles dépassant du panier. Quelle meilleure façon que de passer de vie à vin accompagné d’oignons piqués et de champignons de Paris ?

  Le coq avait d’ailleurs échappé à la casserole plusieurs fois. Son salut, il le devait surtout à un haut fait d’armes dont il se gargarise volontiers et qui donne assise à ses thèses égotistes le stipulant comme seul artisan de sa splendeur intérieure.

  Pour l’extérieur, laissons-lui l’éclat de son blanc plumage, ses majestueuses faucilles portées sur la croupe avec panache, ses barbillons d’empereur autrichien qui frétillent et se baladent sous l’aubade, ce léger détachement d’ailes qui laisse se faufiler les rayons malins du matin et couvre de roses ses rémiges immaculées, sa crête lustrée dont l’ombre discrète projetée par le petit matin semble couronner un roi. D’un roi, il tient d’ailleurs la stature quand son chant paraît précéder les premières lueurs et commander le soleil lui-même.

    Laissons-lui également la jubilation de ce fameux fait d’armes bien que depuis - et s’il en restait - la considération pour son harem se réduisît à la seule action forcenée de déplumer le troufignon des poulettes sans s’embarrasser d’un moindre semblant de parade nuptiale. Donc, un soir d’hiver, alors que le paysan était parti en kermesse sans fermer aux poules, une silhouette à poils avait senti l’opportunité et affûté sa ruse pour se faufiler sous le grillage. Le renard avait déjà saisi une poule à la gorge.
  
 
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   De son enfance à la basse-cour, le coq se souvint dans un éclair de lucidité comment les oies avaient fait fuir des malandrins. Aussi, il déploya toute l’envergure de ses ailes dressant ses rémiges comme des flèches. Balayant le sol recouvert de neige de ses lancettes, il arqua ses faucilles et marqua le gel des griffes de ses pattes. Puis il s’élança violemment vers le renard en bombant le poitrail allumé par un camail de feu, avec la crête menaçante d’un iroquois empruntant à celui-ci un terrifiant cri de guerre. Le bec ouvert, déboîté au point de faire croire qu’il avait des dents, la langue tendue dehors comme un harpon, il prit une sorte d’envol pour planter ses ergots dans la chair du goupil.

   Au même instant, le paysan titubant arriva pour se soulager sur le tas de fumier et assista à la scène. Il vit également le renard s’enfuir et surtout ne jamais revenir. Le paysan jura alors par décret sur la crête de son coq que jamais son champion ne serait encasserolé et que vin ainsi économisé, il pourrait le boire à la santé de cet épique et glorieux épisode. Le poulardier parlait tout seul agrippé au grillage, il tenta une phrase, « Oh Qoq, riepelosa de nardre », qui, portée par des effluves de vin de pays, s’épancha jusqu’aux jeunes oreilles de jaunes poussins innocents réfugiés là, en zone périphérique du poulailler.

  Échapper aux casseroles n’exclut pas d’en tirer derrière soi. Et le coq - même s’il ne voulait pas l’admettre - en tirait toute une batterie. La plupart des œufs produits au poulailler servaient à l’omelette de l’homme mais il arrivait assez régulièrement qu’éclose une couvée dont le coq détenait la paternité. Jamais celui-ci ne défendait sa progéniture, ni les poules bonnes pour l’abattage quand elles ne pondaient plus assez, ni les coquelets qui risquaient de lui faire ombrage et que le poulardier venait attraper par les ailes. Pire, quand cela arrivait, il se gaussait de la naïveté des condamné·e·s à mort et en gloussait. Il osait le jour même du deuil réclamer de la considération au vu de son héroïsme passé ; dont il ne reproduirait jamais la moindre réplique au profit des autres et encore moins des siens.

  Du cocorico de sa vie jusqu’à ce jour, il aura été le maître à paraître et du moi-que. Il aura instillé dans les gènes de sa cour, au fur et à mesure des générations, le modèle exclusif de son image.

 Tandis que près du grillage de jeunes poulets piaillent et s’insurgent en verlan poulardier, le coq reste assis sur son perchoir à ne jamais mourir, fixant vaguement un truc en fer sur le clocher de l’église ; le visage miné par des plaques d’eczéma, il pose à sa propre gloire dans un halo de lumière blanche sans pondre de regret ni couver de remords.
 

Vivons laids


   Je les pensais simplement fous mais ils sont aussi beaux ces romains. Plus exactement, Michel-Ange et Raphaël les ont si bien badigeonnés et modelés de certitudes esthétiques que même quelconques, hommes ou femmes restent beaux.

    J'étais jadis, demeuré cloué au sol par le fascinant Machu Picchu au Pérou, en lévitation face au respectable Machhapuchhare au Népal mais ici à Rome dans les ruines de Caracalla, dans ces termes gigantesques, je me baigne dans l'incrédulité. Le statut de ruine du site laisse l'imagination galoper, on essaye par l'esprit de faire se joindre un bout arc posé sur une colonne à celui scellé à trente mètres en face. Le fait de distinguer le ciel et voir les nuages se déplacer étire l'espace et donne du mouvement au monumental enchevêtrement de pierres. Des fragments de mosaïque agonisent dans la pelouse, ils finissent leur vie ci et là. Avant de mourir complètement, ils invoquent la splendeur trépassée de ces termes. On a l'impression de sentir l'humidité mouiller ses pieds, de voir les curistes assis sur le banc de pierre et d'autres défiler en toge dans l'atrium, on entend leurs voix faites d'intrigues; ils chuchotent en latin.

    Et dire que n'avons encore rien goûté des joies du colisée, des voies du forum, des oies du capitole, des ouailles du panthéon, de la foi des cathédrales. Mais nous aurons plutôt à faire à la gouaille de rue, à essuyer la gouache qui par trop de brillant finit par couler et se répandre.

    Aujourd'hui, bien qu'un ciel bleu se découpe sur la ville aux sept collines, un vent violent entraîne comme chez nous les derniers tatouillards, d'étranges flocons. Il neige à Rome des fragments de plastique, des immondices qui s'envolent avec grâce et s'étrillent en volutes dans les calandres des voitures ou se gondolent dans les gaz d'échappement pour finir en congère sur le rebord des trottoirs. La circulation est dense et chaotique. Les romains au volant ont conservé ce goût venu des arènes pour les courses de chars. Cette tension palpable aux feux rouges, ce pied prêt à enfoncer le plancher, à libérer les chevaux et ne pas louper le démarrage. Cette façon par petits coups de klaxon agacés d'imposer au piéton le monopole du bitume.

    Sorti indemne d'une traversée de route, nous allons visiter le Vatican. Plus on s'en approche plus s'ajoute aux pas de l'épais pèlerinage un nuage de mains frivoles, un voleur à la tire se tape mon tape mouche, se tire et s'envole. Mon porte-monnaie était rempli d'indulgences achetées au prix fort. Heureusement, je l'avais délesté d'un euro jeté dans la fontaine de Trévi contre un vœu. On m'avait bien dit de ne m'astreindre qu'à un seul vœu. Un seul. Mais je n'ai pu résister; en plus de celui tenu secret, je fis le souhait d'être épargné des pickpockets et des fléaux de l'urbanité. La providence est vraiment rancunière.

    La chapelle Sixtine est placée tout à la fin d'une succession de galeries dans un couloir long comme une vie avec en terminus et comme dernier bonheur la salle d'expiation. Mais la prouesse véritable du muséographe en chef est d'avoir superposé en filigrane ce sentiment-là à l'épopée d'un festin qui suit à travers les entrailles d'un corps sa lente désintégration jusqu'à l'ultime rejet.

 
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   Est-ce une ode à la maternité ou une mise en bouche d'une confrérie vinique -entre autre péchés iniques- que le festival de chérubins, de séraphins, d'angelets, d'angelots habillés d'une simple feuille de vigne qui s'affiche le long des murs ? Au fur et à mesure que l'on avance, on sent nos poches se vider, le dépouillement commence. Nos corps s'assèchent. Tout semble s'évaporer en grasses décorations sur les parois et au plafond itou.Tant d'images pieuses affichées contre aucun semblant de charité, aucun repentir.

    Plus loin, une autre salle laisse se pendre d'immenses tapisseries grises et sans éclats qui panseraient comme des linceuls les corps en décomposition, l'agape défaite de ses nutriments, la substance dissoute laissant à l'âme son unique chance.

    Puis vient la salle des cartes géographiques -une des plus belles galeries- laissant croire à plusieurs directions; que pour l'esprit s'échapper est encore possible alors que de fortes contractions dues à un troupeau humain adepte du péristaltisme poussent irrémédiablement vers le dernier cabinet. Tout juste peut-on repérer sur les cartes de là où l'on vient et, en une fraction de seconde, revoir le chemin parcouru et retracer sa vie.

    Finalement dans la dernière salle avant l'anus, le purgatoire, le dernier souffle, la lumière blanche -comment faut-il l'appeler- survient le répit divin de la chapelle Sixtine. Il y a peu à dire. C'est un tel chef-d'œuvre que celui ou celle qui s'en expulse par l'étroite porte à l'arrière n'est plus qu'un caca ou un macchabée, plus rarement un ressuscité. Je le sais maintenant, chacun finira par visiter cette antre, cette ultime alcôve tôt ou tard.

    Réchappés par miracle, alors qu'arrivent par dizaines les cloches envolées de Pâques, nous courrons prendre le train du retour. Au termini, la gare centrale, sous les galeries extérieures, des sans-abris ont carrément installé des matelas avec de véritables tours de lit. Ne reste de la louve qui fis, tapis sous son pis téter Remus et Romulus sans répit que le dépit, des mamelles taries et des pâques fauves.

    Des images défilent dans nos têtes. De l'homme en blanc qui demain devant la place noire de monde répétera orbi ce qu'il avait dit urbi jurant un au-delà en couleur alors qu'en-deçà des mines grises dorment à deux pas dans le froid. Du beau, du grand. De tout ce qui en jette au prix de ce qu'on jette et de ceux qu'on rejette. De nos joues roses de Montagnons peintes avec les pinceaux du grand air par Léopold-Robert, si visible même si nullement apparente. Des airs amusés lorsqu'on descend aux festivals d'été avec un pullover autour de la taille. De nos cités posées à 1000 mètres, de ses gares et des quelques cas sociaux qui en gardent l'entrée mais dorment à couvert. De l'envie de ne plus paraître. De se confondre gratuitement dans la plus grandiose des chapelles faite de voûte céleste et de colonnes en bois d'arbre enraciné de par monts et vaux, d'entrelacements sauvages, de pâques apprivoisées; où il neige à vrais flocons autre chose que du plastique, autre chose que de la cosmétique.

   

Le Dénuement


    Quelle pitié que d'en arriver aux résolutions de l'année naissante sans avoir le moins résolu celles dévolues à l'année mourante.

    A cette époque où le temps paraissait d'abondance, j'avais promis de rendre visite à un pote en rade pour l'aider dans ses affaires et réparer sa télé en panne. Je m'étais également juré de répondre à un message énigmatique d'un ami que j'avais pris pour un défi. Dites-moi s'il vous plaît, vous arrive-t-il souvent de recevoir en photos, une galerie de périzoniums ?

    Heureusement, je venais d'en apprendre la définition, car lors d'un spectacle de stand-up récent l'artiste qui brûlait les planches avait longuement drapé d'effets comiques tout ce que pouvait avoir d'amusant la culotte du Christ.

    Le sujet est scabreux. Si en parler en charabia d'auteur semble à ma portée, en disserter avec hauteur, droit dans son slip dans un langage corseté risque bien de faire déborder par les entournures mes principes de dérision.

    Depuis la semaine de Noël jusqu'à hier, le coquin de sort a jalonné mon chemin de croix et de ses quatorze stations. La plupart de celles-ci endurées cloué dans un lit à l'article de l'agonie ou alors agenouillé devant un trône à lunette au regard profond et suppliant de rendre.

    Étourdi par la fièvre, gavé de médecine comme autant de couleuvres avalées, je n'ai pu définir avec exactitude la serpentaille qui tréfilait le cœur de mes entrailles ni même compter les boules de feu qui à coup de couleuvrines m'ont dévasté la vésicule. Au plus, en quelques instants de lucidité, j'ai pu comprendre avec quelle bravoure mon caleçon en tant qu'ultime rempart, et puisqu'il y avait à en découdre, avait tenu le siège sans subir de défaite à plate couture. Relevé depuis lors de sa garde pour laver l'affront par un tour à la machine, l’ héroïsme de ma culotte n'aura pas suffit à lui faire conquérir le titre de périzonium. D'autant que, presque guéri et enfin debout, je suis tombé par hasard sur un article à ce sujet.

    A l'occasion du petit nouvel-an, pour avoir l'air le plus ressuscité possible je suis allé chez le coiffeur. En attendant mon tour, j'ai pu chez le figaro, feuilleter un magazine qui relevait l'Art subtil avec lequel ce pagne habillait la nudité des crucifix. Faut voir avec quel soin, avec quel souci du détail, dans le drapé, dans le rendu des plis et des ombrages, les maîtres ont su dresser la matière et magnifier le tissu.

    Dans certaines œuvres, une suspicion de confort prend le pli sur le sentiment d'affliction dans lequel le mystique est censé plonger. Et alors que, par son flanc lacéré, une plaie vive en feu attisée au vinaigre, le supplicier se vide de son sang par spasmes dans d'atroces souffrances, le périzonium blanc, immaculé semble absorber toute la composition dramatique, éponger tout le sang, toutes les larmes et finit par confisquer l'accablement que devait susciter le tableau en premier lieu. Dans l’article, il est également question de point aveugle, mais je n'ai pas eu pas le temps d’en terminer la lecture.

    Dans un tout autre tableau, le coiffeur fait alors un signe de la tête. La place est libre. Il secoue la cape et m'invite d'une grimace à m'installer sur le fauteuil de coiffage. Il s'enquiert de mes consignes -sommaires- avant de sortir sa panoplie de tondeuses et ciseaux.

   


 
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    Après quelques coups, il prend du recul et évalue la régularité de la coupe, clignant de l'œil comme un maçon vise son mur. S'accroupit en se balançant sur ses jambes, on dirait un tennisman qui attend le service de son adversaire. Il observe, puis se relève d'un bond pour élaguer le poil qui dépasse. J'ai l'impression que mentalement il note son score : 3 poils à zéro.

    Il me parle du coût de la vie, de l'inflation. Je repère chez lui un accent indéfinissable. Il reprend ses arrières, me questionne, demande mon avis. On dirait qu'il cherche un angle d’attaque ; l'art que cet homme exerce est martial.

    Une photo est accrochée à côté du miroir. C'est lui. On le reconnaît dans une phase de lutte à peine vêtu d'une culotte. C'est la Trânta, a-t-il dit. Sur la photo, je lutte avec mon frère. Dans mon village en Roumanie -son accent- on pratique encore cette lutte traditionelle en subligaculum comme à l'époque gréco-romaine. J'en conclu que le "subligummachin" était l'ancêtre du périzonium, décidément on reste dans une ambiance en dessous de la ceinture.

    Puis sans prendre de gants, mon coiffeur se met à détailler son parcours de boxeur professionnel, ses exploits, les tricheries et la corruption liés à ce sport, sa fuite sous peine de représailles hors de son pays. Je reste sur le ring pendant une heure et demie, il faut tout ce temps à mon boxeur de coiffeur pour mettre KO trois cheveux et quelques poils de moustache, heureusement le tarif est roumain, je m'en sors bien.

    Cet adepte de l’esquive me fait penser à l’ami à qui j'avais promis une visite et de réparer sa télé. Comme lui, c'est un ancien champion déchu. Ces champions de la vie qui ont dû fuir quelqu'un ou quelque chose à un moment donné, ces champions comme on n'en connaît tous… si, en réalité ce n’est pas soi-même. Lors du dernier round, entre deux uppercuts capillaires, j'ai repensé à l’article du magazine et appréhendé l’expression utilisée de “point aveugle”. Ce point qu'on ne saurait voir, ce bout de viande pendu entre les cuisses -car le supplice de la croix se commettait à poil- que l'on a fini par cacher sous de somptueux périzoniums.

    Travestir la réalité. J’en suis l'exact complice. J'aurais dû aller voir cet ami qui a besoin d’aide et à qui j'avais donné ma parole. Au lieu de cela, j’ai inventé mille prétextes, je me suis mis la tête dans un périzonium et je l’ai laissé tomber. Quelle pitié que de franchir l’an neuf de cette façon alors que l’an vieux me jalousait encore.

    Je vais le voir. Je me dépêche. Je m’enfonce rue des Emposieux où il habite. Je monte, je sonne, personne ne répond. La porte n'est pas verrouillée. Je rentre. Il fait chaud comme dans un appartement subventionné. Je passe le couloir, me dirige vers la cuisine. Il y a de la vaisselle sale et des reliefs de nourriture partout. Il est là, assis sur la chaise, la tête et les bras affaissés sur la table. Inerte. Il n'est vêtu que d'un caleçon qui baille. Il porte sur la tête une couronne des rois, le reste du gâteau est sec. Ce n’est pas sa presque nudité qui me choque, mais son complet dénuement. Au fond de la pièce, la télé est allumée. Sur l’appareil que je lui avais promis de réparer, on peut lire qui clignote sur l'écran "LIAISON INTERROMPUE"

   






Noël dans les Etoiles


   La soirée de Noël était largement consumée quand brusquement les lumières s'éteignirent. Astra tressaillit. Une fois. Deux fois. Puis, elle s'éclipsa petit à petit complètement comme une bouche termine son sourire.

    Maman est immobilisée à l'hôpital depuis huit semaines, astreinte à rester allongée avant l'accouchement. Elle me manque et je vis, à cause des événements, dans la peur et l'insécurité. Papa s'occupe de moi du mieux qu’il le peut, mais il fait déjà nuit, même si ce n'est que le soir, quand il vient me chercher à l'école et quand les cours peuvent être donnés. Il ne fait rien comme maman, il met trop de beurre et pas assez de confiture sur mes tartines.

    C'est moi qui dois lui dire sur quelle étagère ranger les tasses et aussi trier les fourchettes et couteaux mélangés dans leur compartiment. Mais on passe de bons moments et on essaye que tout soit joli pour quand maman reviendra.

    Papa a trouvé un sapin de Noël, il est tout rabougri, mais j'ai pu le décorer comme je voulais avec des boules dorées et des cheveux d'ange. J'y ai suspendu des petits cartons avec des vœux écrits dessus ; que tout redevienne comme avant, et l'eau et l'électricité aussi.

    J'aime bien quand avant d’aller dormir, les soirs de nuits claires, papa me couvre d'une grosse couverture et qu'on s'installe sur le balcon à regarder le ciel. Papa me fait découvrir toute la ménagerie céleste, la Grande et Petite Ourse, le Sagittaire, le Centaure, le Lion et même le Dragon. On s'invente des histoires. Je suis la petite princesse, nous devons prendre livraison de roses chez le petit Prince sur l'astéroïde B612 et en parsemer les pétales sur un monde devenu fou. À toute vitesse, je conduis le chariot formé par la Grande Ours avant que le Centaure nous attrape et que le Dragon crache sur nous son nuage de feu. Mon chariot est chargé de tous les gens que j’aime ; maman c'est l'étoile la plus brillante qui s'appelle Megrez, papa c'est l'astre voisin.

   


 
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   Entre les étoiles Merak et Dubhe, on distingue à peine une petite lumière qui scintille au rythme d'un cœur qui bat. Avec Papa, nous avons décidé de l'appeler Astra car ce sera le nom de ma petite sœur. Du coup, j'ai ajouté pour elle dans le chariot une peluche, une moyenne ourse qui jongle avec des étoiles que j'ai acheté avec mes économies quand les magasins étaient encore ouverts.

    Puis, papa reçu le message avec une photo avant que la batterie du portable ne tombe à plat. Il me serra blottie dans ses bras. Il était à la fois fébrile et pétri de colère, furieux de devoir rester enfermé dans l'appartement. Je ne réalisais pas vraiment, j'aurais tellement voulu avoir près de moi ma sœur toute minus et lui offrir la peluche et retrouver le sourire si rassurant de maman. Tous les trois, on se serait assis sur le lit à la contempler et à écouter ses areu-areu avant qu'elle ne s'endorme.

    Je tenais la peluche contre ma poitrine. Dans le ciel, mes amis les animaux du firmament brillaient de manière étrange. On aurait dit qu'ils boitillaient, qu'ils avançaient difformes, avec plusieurs paires de yeux, pour certains, on aurait dit des larmes. À ce moment-là, peut-être pour me montrer le chemin, l’étoile polaire qui n'aime pas les enfants tristes surtout les jours d'accouchement se fendit d'un clin d'œil qu'elle m'adressa, j'en suis sûre.

    Presque aussitôt, au-dessus de la ville de Kiev, toutes les lumières s'éteignirent et le bruit des bombes s'estompa. Ne restait allumé que quelques ampoules d'un attelage de rennes rose bonbon en décoration dans un jardin voisin.

    La frêle petite étoile entre Merak et Dubhe, après plusieurs hésitations comme des roulements de tambour s'arrêta elle aussi de luire, Astra l’Etoile avait déménagé pour de vrai dans mon cœur et ceux de Papa et Maman en messagère de la paix dans la ville bombardée.

   






Jazz, torréfaction


   Décidément le jazz torréfié à 1000 mètres tel un bon café lui donne la saveur exquise de l'évasion.

    A peine le fard du discours de bienvenue éteint que celui assis devant ses tambours commence à battre la crème en tournant son fouet sur la caisse claire. Le pianiste qui lui tourne le dos boude un peu, le temps de plaquer un accord tacite. Avant que ses doigts ne culbutent sur les marches du clavier et s'enlisent dans la barbe-à-papa. Le vieux manège s’embraye et les chevaux de bois hoquettent doucement sur leur barre de pole dance. Mais le batteur, un peu magicien un peu plombier transforme ses fouets en balais de cabinet et se met à frotter ses cymbales.

    Le pianiste décrète que si le piano avait une queue, il pouvait avoir un corps et une bouche avec de belles dents blanches mais aussi quelques dents cariées dont il était urgent de s’occuper maintenant.

    Les instruments ripolinés laissent alors briller des notes qui s'élèvent comme un lever de soleil. On marche sur le sable, les crabes s'écartent sous les pas. Ça sent l’iode et la marée monte. Depuis que le batteur s’est équipé de baguettes et qu’il cravache sur ses tambours, on entend clairement des chevaux galoper et puis le piano s’est transformé en locomotive. Un spectateur en chaise roulante assis au premier rang ferme les yeux, il retrouve ses jambes et s’évade de son carcan. Dans un grandiose panorama de western, il entend siffler le train et les cliquetis ferreux des wagons sur les rails, assis sur sa monture il attend le signal de John Wayne. Les chevaux piaffent, de leur bouche mousse une écume. Mais le piano tombe en panne, le signal ne sera pas donné.

    Le piano avance maintenant juste à la force des pédales par de petit à-coups poussifs. Le pianiste se plie dans son châssis comme on le fait sous le capot d’une voiture, il vérifie les niveaux.

   


 
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D'après le son qu’il tire des cordes, c’est un problème d’étouffoir; rien de grave, mais pour préserver son instrument le pianiste écoule des notes lentes, il marchande le sable; bonne nuit les petits. Le batteur s’endort, reste inerte.

    Un spectateur baisse ses paupières alanguies par l’intimité mélodique. Puis quand le public semble suffisamment rassasié de quiétude, le pianiste plante brusquement ses majeurs en équerre dans le clavier, des notes aiguës et gaies s’envolent dans des bulles de bandes-dessinées. Le batteur appert à nouveau. Pas trop réveillé, il tape partout de ses baguettes sauf sur les peaux de ses tambours. S'ensuit une séquence qui ressemble à un lundi matin quand le boulot reprend.

    Enfin dans son pouvoir, la musique évoque une ambiance d’hôpital ou tout devient grave et plein d’espérance à la fois. C’en est trop pour une auditrice, une infirmière sans doute, qui quitte la salle. Alors à son chevet, le batteur sort un archet et fait vibrer doucement le rebord de sa cymbale comme un remède. L'infirmière revient sur ses pas d’autant que le pianiste de façon spectaculaire lance son piano dans une fresque musicale revigorante. L’harmonie mais plutôt l'entente entre les deux musiciens est parfaite.

    Ensemble il projettent un tag lumineux dans les couloirs de la gare, dans les souterrains nauséeux, sur les murs des autoroutes. A la station de péage, c’est au tour du batteur de s’engager dans un solo. Au lieu de s’ébattre dans une longue et tonitruante envolée d’été, il choisit toute la langueur de l’automne, les feuilles mortes tourbillonnantes. De ses fouets, il bat doucement la peau crème de la caisse claire; avec tant de virtuosité qu’un morceau de jazz torréfié à 1000 mètres laisse s'évader toute la subtilité de ses arômes pour le plus grand bonheur des buveurs de café.

   


L’Urganettu de Sainte Poulebec


   Dût-elle, Sainte Poulebec, incarner le profil gauche d'un visage noir au front ceint d'un bandeau blanc pour qu'un jour, un prélat presumé -car en Corse, jamais rien n'est sûr - ne s'adonne à sa béatification.

    À cheval sur sa légende, elle aura, cette Maure vivante, tiré à tous les canons de piété. Si bien qu'en une certaine période de disette, elle se laissa clamser près du clapier devant lequel elle avait posé un lapin. Le dernier de son élevage et, presque cru. Son sacrifice pansa le ventre vide de sa progéniture du temps que la famine tienne son siège.

    Par son acte de bravoure, la barbaresque aura ému tout un peuple de pèlerins venu en supplication décorer sa tombe par gerbes entières avant de s’émouvoir devant une assiette de lapin à la noix et un peu de laurier. La nature était venue par quelques bouquets sauvages d’immortelles et de myrtes vertes, par ses parfums diffus, soutenir l’odeur de sainteté qui régnait autour de la sépulture. Des ex-voto et autres plaques funéraires en marbre rose et serpentines posées cahin-caha à travers la grille laissaient présager pour la sainte d’une forte descendance qui lui rendait aujourd'hui hommage.

    Des mauvaises herbes qui d’habitude régalent les lapins donnaient la preuve enfin que les enfants de la mauresque s'étaient bien nourris du dernier spécimen. D’ailleurs, la grille dans son pourtour en fer forgé ne pouvait évoquer rien d’autre qu’un clapier.

    Un gros bougainvillier en fleurs qui bordait le cimetière laissait s'exciter entre ses anches les rayons du soleil et les à-coups d'un vent chaud. La sérénité du cimetière donnait l'envie à l'heure de la sieste de s'approprier le repos de ses résidents.

    Pour rejoindre le gîte depuis le parking, il faut se faufiler entre le muret du cimetière et le campanile planté là comme une fleur pétrifiée qui offre à tous les vents ses étamines tintinabulantes. Depuis la terrasse du gîte où se partage les repas en commun, on peut voir au petit matin l'île de Monte-Cristo qui baille dans son lit rose alors que le soleil se lève.

    Trois jeunes gens sont déjà debout. Ils préparent un gâteau sans graisse animale pour le petit déjeuner. L'excursion vers les Pozzi risque bien d'être longue, tout là-haut à 1800 m. d'altitude ce serait bien qu'il en reste pour le pique-nique. Le saucisson au sanglier et le lard blanc, les autres randonneurs se le partageront entre eux. Johannes met le gâteau au four, ses deux sœurs Julia et Lena apprêtent leur sac à dos.

    La veille, lors d'une excursion en forêt, ils avaient trouvé le long du sentier, au pied des arbres multi centenaires des châtaignes qui avaient constitué leur repas. Le jour d'avant ils avaient trouvé des champignons, des lactaires délicieux. Si d'autres jours, ils ne trouvent rien, ils ne mangent rien.

    De cette fratrie émane un sentiment étrange, qui semble avoir été marqué au fer rouge par un événement antérieur pesant. Ils ressemblent à de grands enfants, leur regard reste accroché au fond de l'œil, ils sourient sans joie. Peut-être ne sont-ils pas nés à la bonne époque ? Johannes joue avec un air de troubadour de la flûte à bec et Julia gratte de la harpe. Une sorte de harpe de voyage de la grandeur d'un ménestrel haut comme trois pommes. Lena cache sa beauté sous un visage de montreuse d'ours et un chapeau en feutre; fermée et taciturne, dans sa bulle presque somnambule.

    Les Pozzi sont constitués d'innombrables puits naturels qui se font et défont au fil des ans dans d'anciens lacs glaciaires qui se couvrent peu à peu d'une épaisse couche de pelouse sauvage. Tout un réseau de ruisseaux d'eau cristalline se faufile sur sa surface verte et spongieuse. Dans ce splendide décor, quelques chevaux au galop ne manquent pas de faire tomber en pâmoison les amateurs de photos. Et pour ceux qui préfèrent s’évanouir devant les clichés pastoraux, il n'y a qu'à faire deux pas pour découvrir la bergerie, son troupeau, son berger corse à deux pattes et son berger corse à quatre pattes.


   


 
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La cuisine cachée sous un toit de pierre, à l’abri du vent mais pas de l’odeur de fumée, est sombre et d’une brutale rusticité.

  Jean-Michel, le berger à deux pattes prépare du thé sur la grille de la cheminée, sort un Brocciu bien affiné et un reste de saucisson. A force de vivre avec son troupeau, il a attrapé une barbe et une chevelure épaisse, blanche et laineuse. Julia plaisante : “J’aimerai me tricoter un pull avec ta barbe”.

    Une sorte de complicité s'installe entre eux. Il explique sa vie difficile à l’alpage, ces jours entiers seul avec son troupeau et son chien, ces soirées de tempête ou tout craque alentour, cette vie d'enchaîné où chaque maillon qu'il soit de fer, qu'il soit de verre, de végétal ou d'animal a son importance. Cette vie qui tient de la survie. Elle raconte ses vacances, son mode de vie proche du véganisme, pourquoi sa fratrie avait choisi la Corse comme destination de vacances et surtout pourquoi elle l'avait entrepris. ”Lena n’allait pas très bien, elle a tenté de mettre fin à ses jours, il y a quelques semaines”. Jean-Michel ne comprend pas très bien, il secoue sa barbe et ses cheveux de laine, il réunit en corolle les doigts de sa main calleuse, son pouce incrusté d’un ongle noir présenté commme un point sur un i, il balance un geste du poignet à l'italienne puis il répond avant d'avaler sa rondelle de saucisson : “Quand on culpabilise de manger un peu de miel on peut bien culpabiliser de vivre”. On entend à travers le carreau un air d’accordéon. C’est Lena qui a découvert un urganettu, un vieil instrument couvert de poussière. Elle joue un petit morceau sans génie, sans accroc, sans fausse note.

    Elle semble en être fière mais ne sourit pas. Elle se met à parler de façon si hachée qu’on dirait une langue étrangère : "Je connais pas cet instrument, je suis pas musicienne et j'ai joué cela". Elle appuie l’urganettu sur sa poitrine, le soufflet en cuir de l’instrument bat du même cœur. Elle pèse ses doigts avec vigueur sur les boutons en corne de bouc qui jouent du même corps. Elle bat le rythme avec son pied sur le sol qui convulse aussi son ventre de la même matrice. Johannes applaudit comme un chat; sans bruit. Julia tord plusieurs fois sa bouche en signe d'encouragement.

    Quant à Jean-Michel, il est surtout content que réapparaisse son instrument perdu. Il profite d'ailleurs de l'attention pour demander un coup de main, il faut aller chercher des troncs de bois de feu pour la saison prochaine.

    "Prend-le" a dit Jean-Michel à Lena en désignant l’urganettu au moment des adieux. Puis il faut redescendre en passant par le chemin des arbres tortueux, spiralés à force de vent et ensuite la forêt des arbres géants aux troncs creux et enfin celui des arbres moussus habités par d'incomestibles lutins. Puis, demain, ce sera le jour du retour vers les tristes bosquets du continent.

    Équipée de leur baluchon, sa harpe, sa flûte et de son urganettu, la fratrie passe une dernière fois par le cimetière, Lena remarque le bouquet d'immortelles qui pousse dans le clapier de Sainte Poulebec. Elle outrepasse la grille pour les cueillir en souvenir. Elle en profite pour débarrasser les fleurs fanées et redresser les ex-voto. A vrai dire, l’un deux cachait "Tous" une partie du texte gravé sur le marbre de la sépulture. On peut lire clairement cette fois : Toussainte Poulebec. En Corse décidément rien n'est jamais sûr.

    Toussainte Poulebec devait sa tombe fleurie à sa notoriété. Elle fût maire du village, engagée dans beaucoup d'associations régionales. Elle s'était illustrée à plusieurs reprises dans des combats pour la défense du patrimoine et réussi à confondre des promoteurs immobiliers du milieu à côté de la loi.

    Lena qui, de sa vie n'avait jamais mangé de lapin, venait sans s'en rendre compte de désacraliser une sainte et sa légende Elle s'en alla.

    Mais rassasiée de sa maigre résurgence sur les Pozzi, elle revint sur ses pas et, pour l'éternité elle posa l’urganettu devant la tombe comme Madame Poulebec l'eût fait d'un lapin cru pour sauver ses enfants si d'aventure un prélat corse avait bien voulu la sanctifier.

   

Les Incontinents


   Raconter cette histoire ? Vous savez comment sont les gens; ils n'ont de compassion qu'à leur propre malheur, pour le reste, ils sont sans égards quand ils vous regardent, peu regardants quand ils vous voient, aveugles quand vous les croisez le regard toisé.

    C'est pourtant une histoire banale, d'amour sans doute qui se passe dans un pays latin au comble de l'été dans une ville philosophale ou le caillou a été transformé en pierre et la pierre en dentelles. Les gens se réjouissent; ceux qui ont reconnu Salamanque, la Rúa Mayor pavée de dalles de pierres ferrugineuses de "Villamayor" qui lui confère son aspect doré puis l'étrange Casa de las Conchas avec ses murs parés d'une multitude de prises aux formes de coquilles Saint-Jacques comme si de gothiques architectes, en précurseurs avaient voulu édifier un mur d'escalade. Les gens, ceux qui connaissent moins l'Espagne et qui n'ont jamais visité cette ville s'étonnent : quoi c'est tout, il n'y a pas de palais, pas d'église ? Il faut alors rassurer ces mécréants, cette ville est si riche que l'on ne fait pas deux pas sans passer devant un couvent, une église, l'un des nombreux édifices de l'université ou d'autres cailloux remarquables. Et comme il y a deux testaments, il y a deux cathédrales, l'ancienne et la nouvelle. Il y a également deux Salamanque, celle du matin, dorée et appétissante comme un poulet grillé, et celle du soir où la pierre qui s'éclaircit sent le renard et où les contrastes se font plus francs pour finir avec cette vue envoûtante depuis le pont romain quand le soleil se couche et que la ville se toise dans le rio Tormes.

    Mais où veut-il en venir ? se demandent les gens. C'est une agence de voyage qui a commandité ce texte ? On ne parle pas de la Plaza Mayor ? ce chef-d'œuvre d'harmonie avec son pourtour agrémenté de galeries d'arcs en plein centre et ses 186 médaillons sculptés à l'effigie de personnages célèbres.

    Cette fois, ils ont raison les gens, d'autant que le début de l'histoire se déroule sur cette place à la table de l'une des nombreuses terrasses. En effet, juste en dessous du portrait en médaillon de Cervantès, une famille se bat contre ses propres moulins. Leurs lances faites d'une langue à la mélodie absente qui doit venir du nord, qui s'échappe de petites bouches sans lèvres et qui usent leur tranchant contre le vent chaud et sensuel du palabre castillan.

    Dans cette ville de tous les siècles, la plus âgée des sœurs n'en possède qu'un quart peut-être, mais en tient la beauté sèche. Elle porte avec élégance une robe de tulle noire. Ses cheveux blonds flottent sur sa nuque, puis mêlés à quelques dentelles débordent sur l'épine de son dos. Sa sœur du même âge environ, assise en face, pourrait être prise pour sa jumelle si sur son cou n'était assis un si petit visage. Elle porte, croché entre ses oreilles un étrange chapelet de coquillages. Ses ongles sont sertis de faux, de crochets vernis bleu ciel, chamarrés de chats marrants, de petits chats marrons. Comme une enfant.

    Régulièrement, elle prend l'avant-bras de son père assis à côté d'elle et le tient longuement comme un aveugle se cramponne à sa canne, les gens diraient comme une éperdue à son amant. Cela leur donnent-ils raison mais on peut noter une forme de provocation; sa toilette, rivale, est presque identique à celle de sa mère à la nuance près que sur la robe de celle-ci est imprimé de gros points noirs de la taille d'un deuil, du moins d'un signe de renoncement. De la soirée, la mère ne se sera débarrassée d'une sorte de béatitude, -réminiscence de ses héroïques années hippies- n'intervenant que par des slogans sporadiques dans la discussion.

    Dans cette famille à la communication compliquée, le père tient le rôle d'antenne. Il parle peu, mais tous les échanges transitent par le mât bien droit qu'il représente, le dos à la verticale. Même quand il mange, il semble être occupé à taper à la machine à écrire. De temps en temps, il actionne la manette du retour chariot en le suivant du regard dans un "tzing-tzing" imaginaire qui le rassure. Il est là parce qu'il avait promis à ses filles des vacances, mais il a peur de tout.

    La famille finit son poulpe.

    Sous le clair de lune menteuse comme à son habitude, les sœurs donnent libre quartier à leurs habituelles querelles entre les retour-chariot de leur père et le "peace and love" tatoué dans les entrailles de leur mère. Entre les filles, la mésentente se diffuse jusque dans le prolongement des gestes. Tandis qu'avec l'auriculaire, l'ainée se caresse avec grâce le bas du menton, la cadette avec le même doigt lèche la sauce de son assiette. Buvant du vin, pendant que la première porte à ses lèvres un calice, l'autre, son petit visage déformé par l'effet loupe du verre rempli, suscite comme dans un film, l'épouvante. Le film continue quand elle tente d'enfiler dans sa bouche de gigantesques feuilles de salade qui semblent vivantes lui croquer la tête toute entière.

    Puis l'aînée invoquant un besoin pressant se lève sans se précipiter. De ses yeux ronds, elle lorgne en coin sa famille et disparaît au petit coin. N'en reviendra plus. Mais pourquoi ? L’histoire ne peut pas se terminer ainsi disent les gens. Qu’on nous raconte la suite !


    En ouvrant la porte du couloir étroit qui mène aux toilettes, elle avait bousculé un homme penché sous l'évier en train de glisser discrètement dans la poubelle un petit paquet enroulé.



 
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   Elle appréhenda avec le sourire ce geste si souvent répété par toutes les femmes chaque mois. Elle s'excusa vaguement, puis après s'être lavé les mains et rafraîchit le visage, elle descendit le petit escalier qui mène sur la terrasse.

    Sur le pas de porte, un coup d'œil furtif lui révéla dans leur posture coutumière, sa sœur et ses parents soulagés de son absence. Indignée mais par surprise, elle s'enfuit, se heurta à une chaise à la hauteur du médaillon de général Franco, se releva, pointa en manifestant sa douleur, un doigt d'honneur au caudillo puis s'effaça de la Plaza Mayor. Erra jusqu'à un banc public perdu dans la pénombre d'un caroubier, s'assit reniflant le moral tombé dans ses chaussettes.

    Quelques instants après, elle observa un groupe d'amis déambulant joyeusement dans la largeur de la rue. Elle reconnut parmi eux, l'homme bousculé aux toilettes. Puis, alors qu'elle s’en retournait à ses pensées obscures, elle sentit une ombre voûtée lui couvrir le visage; la statue d'Adares le poète érigée à deux pas était en train de lui voler pour cause d'inspiration tout le tourment qu'elle portait en elle.

    Le groupe d'amis se rapprocha. Par des gestes et des bribes de mots, elle reconnut les prémices d’une dispute. En apartheid, l'homme et celle qui devait être sa femme parlaient d’autant plus vivement que se formait sur l'entrejambe de l'homme une auréole grandissante. La femme détourna son regard puis la tête puis son corps entier s'enfuit comme une ombre aspirée rejoindre l'autre couple parti devant. Elle avait trop honte. Que vont dire les gens ?

    Les gens ? Il y en avait partout dans la rue. L'homme s'avança de quelques mètres, se fixa au-dessus d'une bouche d'égout placée devant la statue d'Adares. Même à force de contorsion, ses mains, ses cuisses, ses genoux, sa vessie réunis dans une gymnatique invraisemblable à la hauteur de l'aine, il ne parvenait plus à se retenir. Son envie fût de pleurer, il ne fît que pisser.

    Abandonné.

    Les gens, ceux qui avaient des épaules les haussèrent, ceux qui avaient des yeux les baissèrent, ceux qui étaient comme il faut n'usèrent pas de leur talent, de ceux qui étaient habités de compassion il n'y eut guère qu'une femme; sa propre femme qui était revenue en courant. Elle l'entoura de ses bras et de sa bienveillance. Il posa sa tête sur sa poitrine. -Ça va aller chéri. Soit patient, l'opération a eu lieu, il y a trois semaines seulement.

    Elle l'essora plus qu'elle ne serra encore avec une tendresse aussi chaude que le flot qui coulait le long de ses jambes et qui finissait dans l'égout avec tout ce que les gens pouvaient bien penser.

    Et ils se mirent à rire, enlacés, là, sous le regard vouté du poète Adares et celui incrédule d'une jeune femme à l'accent du nord.

    Après cette scène, la jeune femme quitte son banc et rentre à l'hôtel. Le long du chemin elle pense à cette femme qui avait surmonté sa honte, et qui si, elle ne l'avait pas fait, aurait dû assumer ensuite les affres de son doute auprès de son mari; avec des mots. Que s'il y avait une leçon à tirer de tout cela, c'est qu'il valait mieux prendre les devants plutôt que subir. Comprend que ses parents avaient, avec leur filles fait du mieux qu'ils le pouvaient avec des règles improvisées au fur et à mesure qu'elles grandissaient.

    Que des codes se sont instillés par incontinence à l'insu même des parents depuis la plus tendre enfance. Que si les choses devaient changer, il faudrait qu'elle charge sur son dos, non plus le fardeau familial, mais un baluchon plein de ce que lui était propre, un baluchon noué dans ce qu'elle pouvait apporter de neuf comme un.e inconnu.e vient vous rendre visite.

    Le lendemain, elle retrouve sa sœur et ses parents à l'heure du repas. Elle propose un jeu. -Faisons comme si on ne se connaissait pas, que l'on se rencontrait pour la première fois.

    Elle a mis un rouge à lèvre vif débordant de ses lippes. Avec sa nouvelle bouche, elle s'amuse à imiter le castillan, le roulement du jota espagnol en se raclant la gorge de façon sérieuse et distinguée. Le père se fend d'un sourire amusé, le retour-chariot de sa machine dérape, il prend deux cuillères en guise de castagnettes et se met à en jouer. La mère met un crayon dans son chignon, se lève, entame quelques pas de danse. La cadette à son tour se met à danser. Leurs robes mélangées tourbillonnent dans un flamenco improvisé.

    Les gens, certains trouvent ce happy-end grotesque, d'autres s'émeuvent sans oser le montrer. Mais c'est bien cela qu'il fallait, au-moins pour ce soir.

    Le père en se levant, se tord les reins, le mât est cassé, il n'y a plus besoin d'antenne. L'une fait des grimaces, l'autre dessine au rouge à lèvres le symbole "peace and love" sur la table.

    Et les gens eux-aussi ont envie de s'amuser. Ceux qui sont là, ceux qui lisent se mettent à rigoler parce que ça fait du bien. Ils rient, ils rient tous. Ils rient à pisser aux culottes.

   




Pierre qui roule


   En contrebas, le lac fait le grand écart, les jambes arc-boutées sur les Quatre-cantons. Usant de ses charmes sous une fine lingerie de stratus, celle qui porte en jarretière le midi s'ébat dans les impudiques soubresauts de l'hiver.

    Les pensées pendues aux jarretelles du printemps, je m'émeus de l'enfeuillement, du rhabillage précipité de la nature gênée des mois de dénuement. Olivia va devant.

    La sente, comme on dit pour les petits chemins nous mène dans une épaisse forêt où les odeurs lourdes de poix se résignent aux essences légères de l'humus. C'est à ce moment-là, que déboule comme un blaireau en rut, un caillou de la taiĺle d'une boule de bowling. De n'être point son genre m'épargne le statut de blairelle et de peu, un orteil. Il fend la sente, avale la pente, bouffe la côte et pète le plan. On entend le caillou, dans un fracas feutré, godiller dans la fougère et se jouer des souches sans amasser de mousse. Olivia va devant.

    D'ailleurs dans cette histoire, tout a commencé comme ça; Olivia devant. Je n'ai rien pu dire. En trois quatre elle a dégoté une chambre à l'alpage et en quatre cinq nous étions aux bois avec un pique-nique dans un panier neuf. D'après elle, je vis trop statiquement, je jaunis à passer tout mon temps devant l'ordinateur. Et que, rien ne vaut mieux pour la santé et le moral qu'une balade de santé et une leçon de morale.

    C'est ainsi que je me retrouve en montagne à faire le plumitif en plein cœur des cantons primitifs. Ici, tout concorde à la composition de carte postale, les gens eux-mêmes participent à la qualité de l'image par leur staticité. Comme pour faire allégeance au paysage, éviter l'effet de flou aux photographes, les autochtones ont la capacité surprenante d'arrêter tout mouvement entre les phases d'une même action. Et quand ils s'asseyent sur un banc, plus rien ne bouge que sporadiquement leurs mâchoires.


 
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    Face à cette étrange attribut, je fais figure de bâton de dynamite, rien à voir avec cet être pétrifié et jaunâtre à qui fait allusion Olivia par là-devant.

    En longeant la sente serpentine qui plonge, abrupte, vers le lac, nous découvrons quelques jolis points de vue. Nous décidons d'un halte dînatoire sur un replat, dans le clair obscur une clairière bordée d'arbres séculaires. Nous déballons notre pique-nique et emballons de moutarde nos cervelas garantis purs Waldstätten. Nous déballons aussi un peu de conversation, par bribes -t'as vu ceci, c'est beau cela- que nous emballons dans l'éternité de nos souvenirs. Un couple qui dure est fait de moments tendres.

    Au moment de s'en aller, je m'aperçois qu'Olivia s'était assise sur le caillou pour manger. Il avait, dans sa dégringolade, perdu de la vitesse sur le replat et s'était fait piéger par les racines tentaculaires d'un vieux tronc. Sacré caillou, il se sera servi des fesses d'Olivia pour tester ma jalousie, il aura voulu m'écraser. Certes, il aura voulu m'humilier, mais il aura aussi voulu d'une vie nouvelle, repartir à zéro, se débarrasser de toute la mousse de son histoire et ses attaches contraignantes. Il aura voulu être libre. Il me fait penser à notre monde, qui va trop vite et qui ne prend plus le temps de pause ni de pose. Qui ne laisse, entre l'action qu'il réalise et l'action réalisée, plus le temps aux photographes d'ajuster leur objectif; l'image restitue un flou posé par la conscience de la portée de ses actes.

    Avant de quitter les lieux, j'amasse un peu de mousse, tendre, humide qui laisse s'exhaler en tapis sur mes paumes tout le mycélium des sous-bois. Comme quelqu'un qui rend à César ce qui lui appartient, je coiffe le caillou de cet apparat végétal. Dans un instant de vague recueillement, je pense à notre monde, j'aspire à son printemps, à sa transfiguration.

    Olivia est partie devant.

L'Omnisciente


J'étais bouche bée, séduit, transis d'envoûtement sans même plus redouter qu'on osât me dire : " Tu n'as pas honte ? Elle pourrait être ta fille ? ". Mais les autres femmes cachaient leur soi-disant pudeur dans de futiles palabres, les paupières basses et yeux fermés sur les aises que prend le monde pour tourner.

    Les hommes, qui pour la plupart dès leur enfance avaient appris à parler avec un bâton entre les jambes se taisaient, étaient prêts à tous les parjures, à tous les pardons pourvu que leur ventre restât libre et qu'un jour leur orgueil y trouvât comptoir.

   La rivière noire et agitée de sa chevelure tombait sur sa nuque laissant quelques remous s'étioler sur sa robe à fleurs. Cette même robe à fleurs qui laissait s'entrevoir devant le besoin d'une phrase à trouver le souffle d'une nouvelle intonation la forme en virgule d'une cuisse. Si d'aventure la ponctuation paraissait encore imprécise, elle se servait d'un battement de cils pour mettre les derniers points sur les i.

  Cependant sa véritable beauté venait de sa bouche. Non pas du pulpe de ses lèvres peintes effrontément, non pas de ses commissures si bien dessinées qui se gonflaient de salive dans le flux des paroles mais dans la troublante assurance des mots qui s'en libéraient.

  Chacune de ses interventions était un jaillissement d'irréfutable, un essaim de concepts capable de foutre les abeilles et faire taire le bourdonnement de ceux qui s'activaient à la réplique. Elle affirmait et confirmait ce qu'elle avait affirmé puisant ses

 
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ressources dans l'inégale maturité de la post-adolescence là où les jeunes femmes brandissent tout l'éclat d'un flambeau alors que les jeunes hommes ne se préoccupent que d'un rondin à charrier.

    Elle empilait des idées chocs. Elle entrecoupait sa gestuelle offensive d'un long collage de mains sur la table qui, s'il perdurait collait aussi les miquettes. Quand des mots perdus ou pas encore morts comme rébellion, comme dénoncement ne suffisaient plus, elle les achevait à coup d'anglicismes ou les brouillait de "strong ideas" à en remplir le petit Larousse et le grand Robert.

    A un moment donné, vers la fin du repas de sa bouche sortit un terme suffisamment savant pour que personne n'en connaisse le sens. L'omnisciente maîtresse du jeu avait prononcé, d'après elle, le mot qui suffisait et qui résumait à lui seul la teneur de la soirée. Qui tenait le monde. Qui signifiât la partie terminée.

    J'étais bouche bée, séduit, transis d'envoûtement. Je venais de comprendre que cela ne pesait rien. Tout ce temps passé par l'être humain à remplir sa besace d'âge, d'expérience, de folie ou de raison, tout le poids des idées, de rhétoriques brillantes et celles lamentables, de la collecte plusieurs fois millénaires de mots tout le poids de l'universalité, la manière qu'il faut pour l'appréhender; tout cela pèse bien peu car crochée au fléau de la balance, une ride est en train de naître sur le visage d'une jeune femme.

   


L'Oeuvre 47°06 N 6°49 E


   Les nobles d'ici ne sont ni marquis ni comtesses, ce sont des gens aux bonheurs simples. Ils sont intègres et accueillants. Chaque année je reviens visiter leur salon, une ville blanche dans un coin de terre que le soleil assèche. Je m'installe au Residencial Camões dans une petite rue qui tombe. Je sais qu'elle m'attend.

 Toujours debout, vaillante même. Posée exactement où je l'avais abandonnée l'année précédente entre quelques ouvrages en langue portugaise et un amas de prospectus touristiques écornés faisant l'inventaire impressionnant des piscines fluviales de la région et du meilleur cabri au four, l'œuvre se tient.

    Je la soupèse de la main et évalue son épaisseur dans l'espoir secret que les chapitres déjà lus lui ait tenu lieu de régime amaigrissant. Rien ! Lui reste toujours sept-cents cinquante-six pages d'écriture pleine et le poids d'un pavé. Je lui essuie la tranche avec un soupir, elle exhale en réponse une bouffée d'encre acre. Je l'expédie d'un revers du poignet vers mes bagages et s'aplatit d'une volte sur ma serviette de bain. Je ne sais toujours pas si ce geste aura tout déclenché par effet papillon. Quoiqu'il en soit, j'ai vu clairement à ce moment-là l'oeuvre se convulser et me jurer tout un nouveau réseau d'intrigues.

  Il faut alors s'astreindre aux formalités de l'enregistrement. Je sors mon passeport. Bom dia, Senhor.

  Je m'installe au patio J'hésite à reprendre la lecture, je redoute, au fond de moi-même, le pire, une tragédie. Je fixe du regard sa couverture blême. De sang bleu même, dissout par le soleil de l'après-midi à travers la vitrine du hall d'entrée de la résidence. Au fil du temps s'est estompée la calligraphie de son titre qui fait penser - je ne l'avais jamais remarqué- à je ne sais quel frontispice de bande-dessinée d'aventures. Cette révélation excite mon imagination. Et puis, que sont devenus la comtesse Santa Barbara et le père Dinis ? Et le candide João, orphelin jusqu'ici ?

    En guise de marque page, j'avais utilisé l'année précédente, un reçu du supermarché Continente. Il est inséré entre la page septante-quatre et la suivante. Il indique aussi que j'avais acheté ce jour-là, un melon, un paquet de chips et un pack de bière Sagres, le tout pour 7 euro 80, le 20.07.2022. Le marque pages ne sépare pas clairement deux chapitres, j'avais dû l'encarter à la hâte déjà parti ou perdu loin dans une autre histoire.

    Action ? Ne me souviens plus très bien du lien entre les personnages, décide d'une rapide rétrospective. Relecture succincte du premier chapitre. Ça me revient. Retourne à la page septante-quatre. Après trois paragraphes, nette impression de déjà lu. Chapitre suivant. Idem. Saut d'une trentaine de pages. La comtesse de Santa Barbara se retrouve au couvent. Je le savais déjà, pourquoi ? Reviens en arrière. Ah, ici, quelques paragraphes inédits. Non, il y une miette de chips collée sur la marge, je suis forcément passé par-là. Ici peut-être ? Nenni. Que la servante du compte fut sa maîtresse, c'est de notoriété. Je n'avance plus, relis ce que j'avais relu. Je piétine. Il y a plein de lignes pleines de mots partout qui s'évaporent. Les personnages pensent avec un confessionnal sur les épaules et parlent avec un calice dans les mains. Quand ils ne sont pas dévots, ils sont pénitents et quand ils ne sont pas pénitents, ils sont démons, damnés à l'âme fangeuse. L'odeur de l'encens a remplacé celle de l'encre. J'en serais déjà ivre si le style était moins austère et le rythme avait l'attrait d'une calèche tirée par un cheval ergotant. Action ? L'œuvre y est allergique, mais de légers picotements me rongent la peau à présent, la contagion a commencé.

    Indolence face à l'action, l'oeuvre ne fait que consigner une histoire -ah oui, j'apprends que le marquis de Montezelos a également fait cloitrer sa fille- comme un archiviste classe un dossier, qu'un géomètre délimite une parcelle de terrain. Dans un monde qui tourne à la vitesse d'un cheval fouetté à la cravache, l'œuvre reste assise, pépère sur sa borne.

    L'œuvre reste immobile, l'actualité seule se déplace -la violence faite aux femmes- et certains passages deviennent embarrassants. Je vous le dis, la comtesse de Santa Barbara était séquestrée, battue, humiliée par son mari ! Celui-ci est pourtant majestueusement qualifié de "tigre" dans l'œuvre à plusieurs reprises.
  
 
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    Admis. Si classique et répandu dans les ouvrages romanesques, le thème de la séquestration et de la privation que leur pratique est devenue tolérable aux yeux du lecteur voire même marque d'apparat; du moins tant que le bourreau prospère encore sous l'étiquette de gentilhomme.

    Mon cerveau commence à cogiter, l'œuvre fait son effet. Je ne lis plus. La métaphore de l'enfermement, bon Dieu ? Comment le mariage peut-il ressembler à autre chose qu'une prison quand à seize ou dix-huit ans on jure devant la Toute Omniscience d'enfiler à jamais les menottes de la fidélité et qu'on perd les clés dans les poches cousues de l'Inquisition. Dans quelles cages doit-on croupir lorsque l'union est forcée? Dans quelle geôle doit-on languir que, si on avait la chance d'aimer, les premières années de passion s'effacent comme un titre de roman laissé au soleil ?

   Quelques rafales de vent balayent le patio et compulsent l'œuvre que j' étreins mollement, les pages s'affolent. Mes pensées sont ailleurs. Le drame quitte l'œuvre et vient s'immiscer dans mon corps, le mal a changé de nature. Une bourrasque emporte ma casquette.

     Vers 21h, je reviens au patio pour manger, le vent s'est calmé. J'ai pris mon livre, il faut souvent attendre. A la télé, le Benfica est en train de ramasser un goal. Je n'ai pas très faim. Je me sens oppressé, presque hanté, quelque chose va arriver c'est sûr, j'ai envie de rentrer chez moi, revoir ma ville. J'ai passé l'après-midi à visiter Castelo de Vide et ses rues fleuries. En haut de la rue Maria de Cima, je suis pris de vertige, ce couloir est étroit et abrupt. Il me semble entendre résonner en écho tous les non-dits de l'œuvre. Elle m'emmène dans un indicible tourbillon. Les maisons sont étroites et marquées si ostensiblement de leurs numéros qu'on pense voir son âge défiler, quarante-huit, quarante-six, quarante-quatre et en face quarante-trois, quarante et un, trente-neuf. Tout cela va très vite car la rue se prend pour une cascade. Le pavement lustré par les siècles brille comme les vaguelettes d'une rivière, un air chaud s'infiltre par saccades. Cela me donne le tournis. Des fenêtres se referment et claquent sous mon passage. Une vierge noire en robe rouge traverse furtivement la rue, elle laisse derrière elle des effluves de musc. Du linge pendu comme les voiles bat sur le mât d'une caravelle. Des mouettes de leur vol ramé reviennent de l'horizon. Henri le Navigateur brandit une croix. Une cage clouée sur le pont dissimule une forme humaine. Des ombres, des agents de contrebande passent leurs ballots entre le bien et le mal. Un casque à pointe renversée sert de pot pour du laurier, une croix de David est gravée dans la dalle. La rue se resserre encore. Des plantes, des immortelles, des pots de verveines emmêlent leurs senteurs. Je suis déjà au numéro vingt-deux. Il fait de plus en plus chaud. Une femme avec des bracelets en bois disparaît derrière une porte. J'entends des gémissements, on crie "salope", on crie "mon tigre". La femme aux bracelets réapparaît brièvement avec de grosses lunettes de soleil. Elle se tient le visage, me fixe brièvement puis s'éclipse. Dix-neuf, dix-huit, dix-sept. Un comte passe. Des sanglots, un air de fado. Je me sens rétrécir. Ainsi qu'une paire de jambes qui se referme, la venelle se resserre encore. Machinalement je renifle mes doigts ou s'est déposée l'odeur vitale et organique qu'on découvre à ses premiers amours. Dix, neuf, huit. Des carreaux d'azulejos se décollent des façades et la stridulation des criquets cache le pleur d'un orphelin. Je suffoque. Du sang. Trois, deux, un. Des tuiles tombent du toit. Deux bougainvilliers plantés comme une vulve de chaque côté de la ruelle et des arbres déracinés obstruent le passage. Les éléments m’éraflent de toutes parts. Un puissant courant tourbillonnaire se visse dans le nombril d'une ville. Zéro.

    Le Benfica a égalisé. La télé passe les nouvelles internationales. Les images viennent de Suisse qui montrent un ouragan dévaster une ville. Interdit, j'insère sans m'en rendre compte, un cure-dent à la page septante-quatre. Cela se passe à La Chaux-de-Fonds, ma ville natale. Quelle œuvre dans les aubes de sa tentaculaire hélice est en train de la séquestrer, de la broyer, de l'anéantir.

   







Le p'tit Bonheur


    Si un jour, sous les arcanes de la vie, il m'arriva bel et bien de croiser un unijambiste jamais encore sous les arcades, ici à Bologne je fus sur le cul d'une rencontre avec un cul-de-jatte. Un magicien sans doute! L'arcaniste circulait à hauteur d'homme sur un fauteuil monté sur un mât à roulettes électriques. Discrètement, je passai la main sous le siège pour découvrir le truc, un jeu de miroir ou une astuce d'illusionniste. Rien! Et cet homme sans jambes me laissait sans voix, mais magicien, je maintiens. Il avait réussi d'amour enchaîné, malgré son lourd handicap à se mettre bras dessus bras dessous avec une charmante bijambiste.

    Au cours du court séjour à arpenter à toutes les sauces, Bologne, je rencontrai le magicien sous des formes différentes, des incarnations confondantes, des émanations vivifiantes. Celle par exemple particulièrement appreciée d'entrer dans les tripes de la ville par mille venelles consacrées à l'intimité de la bouche plutôt qu’à celles inquisitoires de l’Intimissimi, boutique du dessous dessus où pendues à leur esse, des filets à crevettes de petites mailles attendent la pêche au gros. A la veille du jour de l'an, la chance d’être une femme en Italie, serait de porter rouge du bout des seins jusqu'à celui des talons Louboutin.

     Bien sûr, la ville s'est offerte ses boulevards de la mondialisation, Zalando, Zara et autres Zorro du luxe et de la mode mais surtout plein de petites rues gourmandes ou les étals achalandés de fruits lustrés et de légumes appétissants se succèdent; des épiceries fines, décorées de grosses pièces de jambon de Parme et de salami, des meules grosses comme des tambours de parmesan, des panettones, des pâtes sèches et fraîches de toutes formes et de toutes couleurs.

     Ça grouille de monde, on s’arrête aux tavernes, aux bars à vin improvisés à même la rue, les gens commandent une planchette de viande, discutent, parlent avec des gestes comme s’ils manipulaient entre pouces et index une énorme tranche de mortadelle que le magicien avait fait disparaître. Ceux qui sont sourds se penchent pour tendre l'oreille comme Garisenda vers sa sœur Asinelli. Pour ne rien perdre de la rumeur, la vieille tour de pierre est prête à se fracasser à force de cambrure. Mais là-encore, le magicien par solidarité pour les monuments et tours unijambistes, en un tour de passe-passe suspend l'irrévocable pour un temps encore.

    Je revenais de Padoue, la ville du bureau des objets trouvés tenu par Saint-Antoine dans sa basilique car j'avais égaré un p'tit bonheur. Je puis enfin tâté le saint tombeau encarté dans le chapelet d'une file interminable. Entre celui qui avait perdu son chat et l'autre qui n’avait pas recouvré ses clés, je compris que face à un gisant qui avait perdu la vie sans jamais la retrouver je perdais un temps qu'il ne pourrait jamais restituer.
 
   
suite...
    Une âme perdue quoique charitable m'avait alors convaincu de gagner Bologne pour y faire pèlerinage à la Basilique d’un autre béatifié; San Stefano. Sous promesse de deux cent ans d'indulgence, il s’agit de tourner autour d'une certaine colonne sombre et usée. Il n'y même pas besoin d'attendre la pleine lune, se flageller ou caresser une bosse, les termes de l'arrangement sont gravés dans le marbre directement sur le cartouche de la colonne.

    Hélas, une rédemption même bicentenaire ne remplace pas le souvenir d’un p'tit bonheur. En sortant de la Basilique, je fus saisi de fringale lorsque je découvris la délicieuse Piazza Santo Stefano qui s'étire en triangle comme une côtelette d’agneau posée dans les arcades d’ une pâte croustillante rose-orangée froncée en dentelles.

    Rapidement, je marchai sur les rangées d'œufs durs en pierres qui forment le pavement du parvis, qui pétrissent le plat du pied jusqu'à mi-mollet. Je m'arrêtai au café d'en face. Dare-dare, j'expédiai un espresso fort de café. Voir dans ses mares raviva mes espoirs et décidai pour retrouver mon p'tit bonheur d'un ultime pèlerinage.

    Les arcades ajourées et soutenues par d'innombrables colonnes à motifs caractérisent si bien la ville de Bologne. La plus longue lignée de ces arcades mène au sanctuaire San Luca, sis en haut d'une colline sur 3,5 kilomètres. Je pris un second café que s'engouffrai et m'y engouffrai.

     Je m'engouffrai aussi dans mes pauvres pensées qui méritent bien un rafraîchissement comme les fresques de cet interminable couloir. Jadis, elles devaient jalonner en déluge le parcours de chaque arche, aujourd'hui les crépis sont secs et pâles. Je me mis á rêver de couleurs, de tags, d'images sprayées. Le sacre du street art sur des murs sacrés.

    En haut, l’envie de faire pipi pris de cours mes désirs de hauteur. Une grande cour donne en contre-bas sur le tout Bologne. Mais dans cette cour, pas de miracle, pas de magicien; pour la clause du besoin, il faut faire la queue. Je fus surpris que dans un endroit aussi fréquenté seulement deux cabines par genre soient mises à disposition. Je vis pour la première fois de ma vie, une file d’attente plus longue chez les hommes. Comme il n'y avait pas d'urinoir, j'en conclus qu’en style classique les hommes sont plus lents que les femmes. Bravo!

    Au moins, j’eus le temps de contempler la vue, l’architecture tout en rondeur du sanctuaire, le bon temps -un processus même- que prenaient les habitant.es d’içi à vivre, à parler et à manger. J'ai même reconnu assis plus loin sur un banc un sourire, mon p'tit bonheur.



Brève de déchetterie


    Pom, pom, pom, pom, c'est en pèlerinage à la déchèterie que j'ai appris, l'autre jour un truc que tout le monde -semble-t-il- connaît. En procession avec sur le dos mes affiches prétendument recyclables《 Non aux déchets 》, après plus d'un tour entre les saintes bagnoles et une nuée de pèlerins chargés d'immondices, je me voyais au bout du purgatoire, enfin absout, devant la benne à cartons.

    A cet instant, si proche de la délivrance, un sacristain employé du site a levé un bras si lourd d'injonctions que c'est ma rémission toute fraîche gagnée qui a fini à la benne. Mes affiches pourvues d'un satané film plastique devront finir dans les feux de l’enfer de l’incinérateur en compagnie des pots de yogourt et des couches-culottes dans la benne appropriée, pom, pom, pom, pom !

    Et c'est reparti pour un tour à l'est vers un meilleur Eden avec mes affiches sur le rachis en guise de croix. En passant, j'entends le cliquetis des bouteilles qu’on jette. Tous ces cadavres translucides morts dans un combat perdu à promettre l'allégresse. Ici, tous ces héros, hier ensemble et unis à prendre de la bouteille dans la pénombre d'une cave puis promus en première ligne à épancher l’insouciance sur des nappes blanches ou des tables basses sont dûment désunis; les bruns, les blancs, les verts rejoignent leur dernier carré en fonction de leur couleur.

    Une vieille dame qui date de la dernière guerre enfile un à un ses vieux journaux dans la fente du dernier destinataire. Au fur et à mesure, je vois défiler l'actualité récente. Une page de couverture retient mon attention; celle du 6 juin. On voit une photo de Churchill avec son célèbre cigare et sa main levée avec le ‘V’ de la victoire.
Je pense à ces autres cadavres, alliés dans la mort et à ceux rescapés, alliés contre ceux qui, à force de jouer aux longs couteaux, ont fini par croire qu'ils en avaient une longue et qu'ils devaient l’ériger en symbole de toute puissance.

   
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    Mettre à feu l'Europe, mettre à sang le monde, distiller la haine, tout ça pour prouver qu'ils en avaient une grosse; du moins prétendument.

    Au deuxième tour de procession, j'atteins enfin la benne au nom de baptême opportun. Mon adversaire politique est déjà passé, une pile de ses affiches auréolées d’attaches plastiques se désagrège au milieu des balayures au fond de la benne. Avec son slogan 《 Non aux déchets, une initiative qui manque sa cible 》, mon contredisant avait plutôt bien visé.

    Débarrassé de mon fardeau, je vois le voyer sacristain chef me faire un geste, le même que Churchill, le cigare en moins mais dans l'autre main un bâton en plus. Ben voilà, c’est pas compliqué semble-t-il me dire.

    Il m'explique que pour s'appeler entre collègues dans ce large et bruyant sanctuaire, ils frappent leurs initiales avec le bâton sur la benne en langage morse. Moi, par exemple, c'est Victor, V comme victoire, ça fait trois coups courts et un long, pom, pom, pom, pom. Comme la cinquième de Beethoven ajoute-t-il, trois notes brèves puis une longue. La symphonie avait été diffusée par Radio-Londres vers la France en juin 1944 en prémisse au débarquement, invoquant ainsi une victoire inéluctable.

    Voilà donc le truc inscrit dans le savoir populaire que je ne connaissais pas comme tant d’autres choses d'ailleurs. Mais j'en suis ravi. Savoir qu'on puisse lire sur toutes lèvres confondues que pour gagner une guerre, il en faut trois courtes pour une longue est plutôt rassurant. Ainsi soit-il.







 

Le Navigateur, le Naufragé


    Maintenant, je me demande si je vais garder cette photo-ci ou plutôt celle-là. Celle d'un ancien volcan si vert, si somptueux, si sauvage ou celle du si simple, si rustique café 《Ponto do Encontro》situé à deux pas de notre hébergement.

     C'est là que nous prenions le petit déjeuner- un café au lait et une pâtisserie choisie dans un tupperware ruiné sous la vitrine du bar. Depuis quelques jours, je sens une démangeaison sur la lèvre inférieure qui vient le matin tôt toujours à la même heure qui disparaît une fois ces souvenirs passés en revue.

     Dès sept heures du matin, la terrasse du 《Ponto do Encontro》équipée de quatre tables métalliques aux couleurs de la marque “Sagres” ternies par des années de service est déjà bondée; que des hommes assis devant un verre de bière vide et un autre qu'on venait de remplir. Ceux qui ne boivent pas de bière avaient commandé une carafe de vinho branco ou un alcool fort. L'ambiance chauffe aussi vite que le soleil du petit jour. Monte aussi haut que le mât d'un bateau. Aussi fort qu'il faut aux huniers pour avertir l'équipage d’une plaisanterie potache ou d’une cruelle vérité comme une terre inconnue.    

    C'est ici sur cette petite place perdue dans les faubourgs de Ponta Delgada que nous préparons la randonnée ou la visite du jour. Hier, nous sommes montés au lac das Furnas au cœur des volcans et en avons fait le tour sur un sentier au décor végétal dense lambrissé de séquoias raides comme des triques et qui montent droit au ciel chercher la cocagne. Les rayons du soleil filtrés par ce rempart se balancent en claires voies dans les lianes et finissent dans les vascules d'énormes fougères. On aperçoit des fumerolles au loin, des émanations de souffre, dernières convulsions d'un ventre bouillant qui a fait naître l'Archipel. On se sert ici de ces derniers râles pour y faire chauffer ses marmites et cuire le Cozido das Furnas, un pot-au-feu, viandes et légumes. Un plat robuste auquel le mode et les heures de cuisson ont apporté une saveur particulière. Les légumes, carottes, patates douces, ignames et choux sont presque confits.

     La terrasse s'anime de plus belle, on entend parler d'un certain Horacio dit “le Gaucher”, que c'est lui s'il avait moins passé de temps à cette terrasse qu'on aurait dû envoyer à la Coupe du monde à la place d'un autre insulaire nommé Ronaldo. Joâo, un matois dodu sanguin, parle le plus fort et se noierait sous le flot de ses paroles, asphyxié à chaque fin de phrase si le reflux chantant de la langue portugaise ne venait le sauver in extremis. Il vante encore les qualités du “Gaucher” et finit par faire rire toute la terrasse 《 Pour la Seleção, la cuisse des Açores vaut mieux que le jambon de Madère 》. Les deux frères Simões ne rient pas pour raison morphologique. Manifestement sorti du même moule, au schlap près, on dirait des siamois séparés par les dents; les deux de devants pour l'un le reste de dentition pour l'autre. Quant à Anacleto, il avait pouffé du dos comme un chat qui tousse de façon à ne pas devoir étirer ses lèvres en feu. On verra pourquoi.

    Aujourd'hui, nous sommes indécis. L'Est avec le Lac do Fogo, et se couper du monde, muet d'admiration sur des miradors étourdissants. Ou l'Ouest, et se couper le souffle avec la vue sur un lac bicolore depuis la couronne d'un volcan dont la lave fleurie ne cesse de projeter des magmas d'hortensias, des bleus, des roses, des blancs. Qui s'écoulent sans contrainte. Sur les sentiers. Et jusqu'au fond des cratères. Et plus loin, jusqu'aux côtes azures de l'océan atlantique. Et jusqu'au fond des yeux.

    On voit sortir du bar un colosse en marcel, taillé à la hache accompagné d'un plus petit taillé à la hâte avec une caisse de bière qu'il porte à la hauteur du nombril. Il se déplace ostensiblement jusqu'au milieu de la terrasse. Scrute, fouille les regards du regard, lâche d'un coup la caisse. Ça fait boum ! Puis, de ce petit hochement de menton qui va de bas en haut, il appelle, il oblige à la communion et chacun à se servir. C'est son anniversaire. Le petit, marcel en fête, équipé d’un outil en fer, dégoupille les canettes. Il est tout content, son sourire fait de lacunes et d’alphabet morse avec des longues et des courtes témoigne d'une carrière de décapsuleur du temps où pour épater les filles, il se servait de sa mâchoire pour ouvrir les canettes. Anacleto, dans un premier temps, fait mine de dédaigné en montrant d'un geste désespéré ses lèvres en sang, le colosse l’a scruté, Anacleto est allé chercher une paille pour boire sa bière.

     《 E você ? 》 dit-il en nous scrutant à notre tour. Nous buvons notre bière et partons voir les baleines.

     Ports, gares, aéroports, voici la jolie formule qui vous accueille 《 Senhoras e senhores passageiros 》avec dans la voix ce léger chuintement qui évoque le vent qui s'engouffre dans la voile, ce voile d'air qui se glisse sous les ailes, ces ailes qui battent vers l'horizon et à l'horizon, ce filet d'eau qui lèche la proue d'un bâtiment ou s'échoue sur l’aileron d'un dauphin. Dauphins par dizaines, cachalots avec peine, mais baleines Mesdames et Messieurs les Passagers n'ont verront pas. Peu importe, ils garderont en tête cette escapade sur les flots, des vues inédites sur l'île et autres éminences rocheuses avec à choix l'honneur du navigateur ou la résignation du naufragé.

   L'après-midi, nous sommes allés nous ressourcer aux Thermes de Ferraria. Là, une source d'eau chaude se déverse dans une crique faite de lave obscurcie que la houle de l'océan vient brasser selon son humeur. Pour ne pas sombrer car le fond est formé de cailloux irréguliers, des cordes auxquelles on peut s'agripper sont tendues à travers la crique.

   
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  Et puis, le soir nous nous sommes trouvé un bel endroit pour manger des lapas - patelle en français, coquillage passé du statut de mollusque du pauvre à celui de fruit de mer délicat et boire un bon verre de vin, ceci en surplomb sur un pâturage ou broute paisible un troupeau de vaches. D'ici, leurs têtes paraissent porter des sonnailles d'hortensias et leurs queues fouettant les mouches semblent brosser les tons lapis du ciel et de l'océan en arrière fond. Et, à l'heure de la golden hour, nous serons prêts pour prendre en photo le soleil en flagrant délit de coucher avec les cachalots roses.

    Le Portugal, ses ex-colonies, ses dépendances, porte en lui un consubstantiel mystère, mêlant bon sens et piété, une sorte de prosaïsme pastoral manifeste jusque dans l'énoncé des jours. Ainsi, ce qui se pratique à segunda-feira, le deuxième jour de la semaine après que Dieu a fait le Portugal et le monde, témoigne de cette déférence. Est-ce pour cela qu' Anacleto, ce fameux lundi matin, avait pris cet air devotieux en sortant discrètement d’un papier journal, un superbe ananas des Açores ?

    Religieusement, il en avait découpé un quartier qu'il fragmenta encore en gros dés au jaune jus. La place où se situe le café 《Ponto do Encontro》porte le nom de Largo de Igreja -place de l'Eglise- et il n’y a guère à chercher bien loin pour apercevoir l’église Santa Clara. Elle ressemble plus par sa taille modeste à un ermitage, merveille baroque ailleurs, elle n’est içi qu’une chapelle de plus. Cependant, elle possède deux alcôves dont l’une est habitée par une statue du Christ qui tend le bras dans une posture quasi vivante et c’est dans le même maintien qu’ Anacleto nous distribue un trois fois saint morceau d’ananas.
     Trop goûteux, trop moelleux, trop juteux. Amen.

    Puis, Anacleto nous oublie, s’oublie. Il découpe d’autres quartiers qu’il engouffre dans sa bouche avec la gourmandise d’un ours au régime depuis des siècles. Quand il eut englouti tous les quartiers, il s’attaqua au trognon avec des bruits et des paroles d’extase et quand il eut avalé le trognon, il se mit à croquer et à lécher les écorces avec frénésie. Sa bouche rencontrait les milles et une petites bouches en écailles de l'écorce qu’il embrassait sans fin avec une passion dégoulinante. On ne savait plus du fruit ou de l’homme, qui aimait l’autre. Quand il eut fini, il appuya ses avant-bras sur le rebord de la table et laissa pendre ses mains perlées de sucs à sécher au soleil avec un regard de chien content.

     Si l’image strictement religieuse s’est craquelée à ce moment-là, il en resta comme des stigmates, une plaie ouverte, béante, une lèvre déchiquetée avec un lambeau de chaire pendu et noyé de sang par ce Juda d’ananas et toute l’acidité de sa traîtrise. Le seigneur ne fera pas assez languir un à un les jours de la semaine pour que nous puissions revoir Anacleto avec une bouche réparée.

     Au fil des petits matins, on se réjouit de retrouver l’ambiance animée, de vente à la criée sans l’odeur du poisson de la terrasse. Quelquefois, passent des résidents du quartier qui nous conseillent une visite. Aldina - son prénom est gravé sur sa gourmette - nous vante le Parque Terra Nostra, un jardin botanique exceptionnel riche d’une variété d’arbres impressionnante originaires du monde entier. Et niché au coeur de ce paradis végétal, se trouve un bassin d’eau de source chaude de couleur marron aux vertus miraculeuses. Aldina et son ami prennent un café, échangent vigoureusement avec les habitués de la terrasse qu’ils semblent bien connaître. Aldina écrit sur un carnet, une ou deux adresses, des sites et des restaurants qu'elle nous conseille puis doit s’en aller travailler.

     A peine le dos tourné, on entend le commentaire sans équivoque de Joâo : - Dis, elle a pris du cul ta cousine !

     Quand les propos deviennent trop lyriques et toutes ces sortes de choses, un homme en chemise avec une fine moustache en abat-jour, qui parle peu, observe l’assemblée et s’il y voit une femme, il intervient : - Oh les gars, un peu de respect, il y a des dames ici.

     Sur le carnet, Aldina avait suggéré deux trails vers des cascades, une sur la côte nord, le Salto da Farinha - Le Saut de la Farine - et l’autre au centre, le Salto do Cabrito - Le Bond de la Chèvre - toutes deux pittoresques avec des sentiers fleuris, aux effluves végétales puissantes, des passages en forêt épaisses et sauvages dignes de films d’aventure. A vrai dire, je ne me souviens plus dans quel ordre nous avons entamé nos flâneries; mais au pied de l’une de ces cascades, il n’y avait que la nature et deux personnes à poil qui avaient fait naufrage dans une petit oasis de verdure et de rochers. Il n’y avait que nous deux.

     Puis un certain matin, Joâo n’est pas là, ce sera notre dernier café au《Ponto do Encontro》de la place de l'Église.

     Et maintenant de retour, je suis là à trier mes photos entre un arriéré de courrier et un tas de journaux qui transpirent d'une encre acre et un ananas des Açores. Je sais plus si je suis le Navigateur qui revient la cale pleine, les yeux brillants d’enthousiasme et d'espérance ou le Naufragé impuissant et perdu d’une terre qu'on écharde et des vivants qu'on écharpe. Merde, ma lèvre me fait mal. Ce picotement qui revient. La honte ou l’honneur ? Le Navigateur ou le Naufragé ? Ou ce sera d'avoir bouffé une île merveilleuse avec trop de gourmandise.




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D’un seul Sens


    Il faisait nuit dans l'appartement quand Madame Calame rentra de la répétition du chœur mixte. Au moment d'enclencher l'interrupteur, elle sentit dans un frisson comme une présence, une chose vivante; un animal ou un cambrioleur s'était introduit dans la pièce. Pas rassurée, elle se tapit derrière le chambranle de la porte. Resta un instant silencieuse, reprit son souffle puis faufila son regard dans l'entrebâillement de la porte, elle appuya sur le bouton.
 — Qu'est-ce tu fais là tout seul dans la nuit ? Tu m'as fait peur.

     Monsieur Calame se frotta les yeux, éblouis par le brusque retour de la lumière. Déambulant au milieu de la pièce, attifé dans son pyjama trop large il marmonna penaud :
 — Peut-être qu'un jour je serai aveugle, alors je prends les devants, j’essaye de voir à quoi cette vie pourrait ressembler.

     Monsieur Calame était lundiste, pour chaque lundi, il devait rendre un article à l’Écho des Vallées. Comme il ne se passait pas grand-chose au village et dans les localités avoisinantes, il devait rivaliser d’imagination pour remplir ses colonnes. Le compte rendu de la soirée du chœur mixte fera l’affaire dans quelques semaines mais en attendant il devrait trouver un peu de gras à ajouter à la maigre actualité régionale. Pour ne pas perdre son boulot, que ses articles ne soient pas remplacés par des sudokus, parce qu'il aimait son village aussi, Monsieur Calame se lança dans l’organisation de toutes sortes d'événements allant d’une course de caisses à savon jusqu’à la réalisation d’un parcours dans une forêt fantôme.

     Manifestations qu'il pouvait ensuite relater dans l’Écho des Vallées. Mais comme un prunier en automne, le village laissait pendre à sa ramée des fruits d'âge mûr essentiellement. Peu de jeunes, peu de vie. Cela inquiétait Monsieur Calame, il usait de ce thème dans ses articles mais il les associait mentalement à sa propre et imaginaire décrépitude.

     Or donc, qu’un jour Madame Calame rentrait d'une répétition, elle le découvrit devant la télé avec le son coupé. Il était en train de regarder l'Eurovision de la chanson.
 — Tu fais quoi ? Écouter un concours de chants sans mettre le son, tu m'inquiètes.
 — Peut-être qu'un jour je serai sourd, alors tu vois, j'essaye de m'y accommoder, d'écouter le monde du silence.

     Il arrangea son pyjama et éteignit la télévision. Madame Calame née Maire était la fille du maire son père. Toute petite déjà, elle fut confrontée à la chose publique, aux conjonctures bonnes ou mauvaises, aux conjectures visionnaires ou absurdes qui en découlaient. Elle entendait parler de station d'épuration, du contrôle de la qualité des eaux, de l'exode rural, puis de cités dortoirs. Au plan humain, combien de fois avait-elle vu son père revenir de séance en gesticulant, courant en courroux, en criant « Ils m’ont trahi, ils m'ont trahi ! » Ses oreilles bourdonnent encore aux glas des coups fourrés et des désistements mais aussi au son des crécelles les jours de gloire lors des élections, de la clameur intérieure qu'apporte la notoriété et pour finir le bruissement particulier des habits qui se froncent à la hauteur du genou quand il plie devant l'autorité. Dès lors, elle jura ne jamais entrer en politique. A la place, elle s'engagea d'abord à la société de jeunesse, puis progressivement dans d'autres activités locales dont la théâtrale et bien sûr le chœur.

     Au fil du temps, par manque de ressources et de jeunesse, la plupart de ces sociétés allaient d’un bien précieux à ne plus valoir un sou; elles s'étaient dissoutes. Aux premières loges en tant qu'institutrice, elle assistait au triste spectacle du déclin de son village. Sensibilisée à cette lente agonie, Madame Calame s'acharnait à convaincre les plus jeunes; pour qu'ils s'impliquent, qu'ils fassent vivre leur bled, qu'ils restent, qu’ils chantent. À son anniversaire, Monsieur Calame l’invita au restaurant de La Couronne. Après l'entrée, il sortit un splendide bouquet de roses.
     — C'est pour toi.
     Madame Calame fit traverser la table à ses mains et les logea dans celles de son mari comme une pièce de puzzle trouve son unique logement. Ils restèrent ainsi ancrés quelques secondes.
     — Attention, chaud devant ! avertit la serveuse.
        Celle-ci déposa façon hussarde le tendron de veau façon provençale sur la nappe façon maxi bazar.

     La Couronne, hier restaurant réputé avait depuis perdu de l'éclat, ses étoiles envolées ne brillaient aujourd'hui que dans les yeux de Madame Calame.

     Le lendemain soir, elle surprit Monsieur Calame assis devant le bouquet de roses, les mains en lévitation autour du vase dans une sorte de transe avec une pincette sur le nez.
 — Franchement, tu ne sais plus quoi inventer.
 — Peut-être qu'un jour je perdrai l'odorat, il faut bien que j’apprenne à vivre sans parfum, à respirer et à vivre de l'insipide.

    Il tira sur son pyjama comme un enfant pris en faute et lui tendit une rose.
 — Sens ! Elles n'ont qu'un temps à vivre.

     Le mardi, le jour de la répétition, c’est Monsieur Calame qui préparait le souper. Il mangeait seul et gardait un peu de ce qu’il avait cuisiné pour sa femme quand elle rentrait; chanter lui donnait faim.


 
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     — Mais tu n'as pas salé les pâtes, ni sucré le beignet !
     — Peut-être qu'un jour je n'aurai plus aucun goût, il faut bien que j'y sois préparé, que je sache distinguer la fadeur et comment reconnaître le sel.

    Il essuya son pyjama du revers de la main, de la sauce tomate s’y était incrustée, s'approcha de Madame Calame, lui caressa la tempe de bas en haut avec le pouce; une goutte de sueur s'y était formée.
     — Tu vois, là c’est salé. Le jour suivant il se piqua l'index en débarrassant les roses fanées. C'est drôle comme il faut toujours payer quand quelque chose nous touche, se dit-t-il en essuyant la goutte de sang qui venait de se former sur la phalange supérieure de son doigt.

     Au soir du récital du chœur mixte, la salle était comble, presque tous les habitants s’étaient déplacés pour l'événement. Ce fut une belle soirée, de celles qui font vivre un village et renforcent les liens.

     Toutefois, Monsieur Tissot avait un peu déraillé lorsqu'il yousta en solo l’Armailli des Grands Monts et Madame Jeanneret s'était prise pour Mireille Mathieu elle-même en chantant avec trop d'ardeur Mille Colombes.
     — C’est mille pigeons avait commenté Monsieur Jacot.

     Pour rester dans le coup, donner l’impression de jeunesse, Madame Tissot, la directrice du chœur avait demandé à son ensemble de porter des habits clairs et des écharpes colorées. Elle avait prévu dans son répertoire deux ou trois succès actuels avec mimes et grands gestes ainsi que des pas de danses. Mais la fraîcheur espérée s'était un peu diluée quand Monsieur Tissot en rupture de synchro s’était retrouvé les quatre fers en l’air en bas de la scène. Monsieur Calame s’était dit qu’il ne relaterait peut-être pas ce point dans son article du lundi dans l’Écho des Vallées.

    Mais il y eut aussi des moments émouvants. Quand l’ensemble entonna La Lune est morte alors qu’au même instant dehors les nuages se retiraient pour laisser les rayons de pleine lune, par les fenêtres, s'introduire dans la salle.

     A la fin du récital, avant que le banquet ne commence, Monsieur Calame sortit dans le préau prendre l'air. Il tomba sur Monsieur Leuba, la mine dépitée. « Elle m'a quitté aujourd'hui, elle est partie après trente-trois ans de mariage, tu te rends compte ? » Monsieur Leuba avait visiblement bu autre chose que de l'eau. Eau qui avait sans doute passé entièrement dans le gaz lors des disputes d’avec sa femme.

     Un peu plus loin dans la pénombre, Madame Calame se tenait en posture de grande écoute. « Voilà, je suis partie de la maison, j'en pouvais plus, ça fait trop longtemps que ça dure ». C'était Madame Leuba qui se confiait. Elle se trouvait dans un état de fébrilité intense, une sorte d’euphorie. Elle avait promis de venir chanter et de s'occuper du bon cadeau à offrir à la directrice du chœur mais maintenant elle devait s'en aller vu les circonstances. Elle abandonna le bon dans la main de Madame Calame, l'embrassa furtivement comme le font les ados à la fin d’une histoire d’amour et qu’ils se disent en fuyant « Tu es une belle personne, tu vas trouver quelqu’un qui te correspond mieux, tu le mérites ». Puis, elle faufila son ombre loin, à l’abri du clair de lune.

     Monsieur Calame, lui pendant ce temps, essayait de consoler Monsieur Leuba qui lui tomba dans les bras en sanglotant, laissant choir son assiette apéritive remplie de chips et de cornichons. Le verre en plastique lui, était vide. En se baissant pour ramasser les cornichons, Monsieur Calame sentit ses fesses s'emplafonner sur un écueil moelleux. Madame Calame pliée en deux marchait à reculons. Elle avait laissé s’envoler le bon cadeau encore toute secouée par les aveux de Madame Leuba,
     — Excusez-moi !
     — Mais, mais c'est toi ?

     Monsieur Calame se releva, dans un instant de gêne, il écrasa les chips et fit rouler un cornichon du bout de ses molières. Madame Calame mit de l’ordre à ses cheveux et dans un sourire :
     — Tu te souviens ?
  — Oh oui, je me souviens, c’est ici que ça a commencé, c'est ici et comme ça que l'on s'est rencontré la première fois.

     Par les vagues de la fatalité, ils s’échouèrent dans les bras l’un de l’autre sous les yeux médusés de la lune et de Monsieur Leuba.
     — Comme ce jour-là et tous les jours suivants, je veux rester dans tes bras, sentir ta main dans mes cheveux, tes ongles dans ma chair. Je veux bien être aveugle et vivre dans la nuit, je veux être sourd et me morfondre dans le silence, perdre le goût et glutiner sans plus de saveur, me passer d'odorat, m'astreindre sans parfum mais perdre le sens du toucher et ne plus pouvoir m'imprégner de ta chaleur je ne pourrai jamais m’y habituer.
     — Rentrons, veux-tu, je t'ai acheté un nouveau pyjama !

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