Le Coq qui ne mourrait jamais


   Combien de temps vit une poule ? Cinq ans peut-être si elle est rousse, dix ans si elle est blanche. Et un coq ? Deux ans de plus ?

   Mais celui-ci ne mourrait jamais. Comme depuis des siècles à l’aube, le plumage bouffi d’orgueil, il s’apprête au grand retentissement. Il relâche ses paupières, argue son col et arbore son bec au levant. Le syrinx remplumé, il prélude à la salve des «kikeriki » allemands, des « chicchirichi » italiens et des « kokeriko » espérantistes, un « cocorico » pondu à l’us patoisant de sa basse-cour. Puis il lâche une fiente en spirale du même accent.

   Il ne peut plus, il le sait. Bientôt il devra céder son rôle de chantre-roi à un juvénile. Peut-être ce coquelet à la crête tendre encore mouillé derrière la caroncule. D’ailleurs, à la première lueur du jour, le patriarche ne s’était pas réveillé. C’est l’ado-poulet, accouru de sa banlieue grillagée du parc près du tas de fumier qui, à coups de bec, l’avait secoué.
  « Eh Qoc, - car le poulet banlieusard avait jargouiné en verlan - tu quoi fous ? Faut téchan. »

 Le coq n’avait qu’une peur, en plus d’une éventuelle impotence qui conduirait son omnipotence au déclin, c’est de finir en poule au pot comme la piétaille de son harem. Et cela le rassurait de voir le paysan revenir du marché avec quelques bouteilles dépassant du panier. Quelle meilleure façon que de passer de vie à vin accompagné d’oignons piqués et de champignons de Paris ?

  Le coq avait d’ailleurs échappé à la casserole plusieurs fois. Son salut, il le devait surtout à un haut fait d’armes dont il se gargarise volontiers et qui donne assise à ses thèses égotistes le stipulant comme seul artisan de sa splendeur intérieure.

  Pour l’extérieur, laissons-lui l’éclat de son blanc plumage, ses majestueuses faucilles portées sur la croupe avec panache, ses barbillons d’empereur autrichien qui frétillent et se baladent sous l’aubade, ce léger détachement d’ailes qui laisse se faufiler les rayons malins du matin et couvre de roses ses rémiges immaculées, sa crête lustrée dont l’ombre discrète projetée par le petit matin semble couronner un roi. D’un roi, il tient d’ailleurs la stature quand son chant paraît précéder les premières lueurs et commander le soleil lui-même.

    Laissons-lui également la jubilation de ce fameux fait d’armes bien que depuis - et s’il en restait - la considération pour son harem se réduisît à la seule action forcenée de déplumer le troufignon des poulettes sans s’embarrasser d’un moindre semblant de parade nuptiale. Donc, un soir d’hiver, alors que le paysan était parti en kermesse sans fermer aux poules, une silhouette à poils avait senti l’opportunité et affûté sa ruse pour se faufiler sous le grillage. Le renard avait déjà saisi une poule à la gorge.
  
 
suite...

   De son enfance à la basse-cour, le coq se souvint dans un éclair de lucidité comment les oies avaient fait fuir des malandrins. Aussi, il déploya toute l’envergure de ses ailes dressant ses rémiges comme des flèches. Balayant le sol recouvert de neige de ses lancettes, il arqua ses faucilles et marqua le gel des griffes de ses pattes. Puis il s’élança violemment vers le renard en bombant le poitrail allumé par un