La
lame
Le marin
est revenu. Il est seul rescapé. Sa voix tremble. Mais, qui n'en aurait
pas eu peur de cette vague vrombissante, de cette lame titanesque ?
Ce
petit
ourlet argenté qui se découd de l'horizon et qui laisse s’onduler une
toile gansée par des flots de plus en plus sauvages. Au gré du remou,
d’épaisses parementures cousues par les forces marines sedressent
rugissantes, en un rideau ténébreux dense et gigantesque qui
se déchirera bientôt pour ne laisser, en unique représentation,
que le spectacle de la désolation.
Les
mouettes avaient pris le large.
Le marin
dégage de sa poche les bris d’une pipe en écume. Ses yeux sont
exorbités.
La lame,
de son là-haut toise les estrans, mais elle doit maintenant courber
l’échine. Avant de s'anéantir, elle bande, sous sa voûte des arcs
de fluide qu’elle arme de traits d’écueils meurtriers.
L'espace
d'un instant, la vague se vitrifie, effilochée d’irrévocable. Les gens,
ceux qui sont restés, eux se pétrifient. Ils croient voir dans le mur
translucide, des visages, des yeux et des barbes blanches. Des ongles
sont incarnés dans leurs propres griffures. Ils croient entendre un
appel, des râles sortant de lèvres mortes. Ils se voient en miroir et
quand ils comprennent, la vague se lâche; stimulée par des préludes
tectoniques, elle s'était jurée un orgasme.
La lame
scélérate tranche, fait pâté de tout.
Le pleur
des mouettes se fait entendre tout comme avant, comme si de rien
n'était.
Le marin
n'est pas une mouette mais un oiseau de mauvaise augure; ce n'est qu'un
dieu.
|
La
gène
Le patron
de la Taverna avait baissé l’éclairage jusqu'à une lumière propice et
réclamé un silence qui ne s'installa partiellement qu’aux premiers
pincements de corde de la mandoline. Les gens fraîchement descendus des
cargos de croisières parlaient fort et avaient envie de bien manger et
de bien boire plutôt que de s'astreindre à l’écoute circonspecte
qu’exige le fado.
Dans leur
assiette, ces quelques arêtes de poisson mêlées à un reste de salade
cuite ressemblait à leur vie, finalement; deux tas d’os à la recherche
d'espoir de fraîcheur qui se fanaient au fur et à mesure qu’ils
tentaient de le cueillir. Deux tas d’os échoués sur une île de verdure
comme des reliefs de repas sur une assiette qui, pourtant, avait tant
régalé. Ils ne s’étaient presque rien dit jusque là, jusqu'à ce que la
chanteuse entame son chant nostalgique et puissant, porté par le jeu
délicat de la mandoline et de la guitare.
La
chanteuse, voilée de noir évoquait la tristesse d’une femme dont le
mari marin ne revenait plus de la pêche. La mélodie s’enlisait
encore dans la mélancolie quand une étincelle -qui partit des yeux-
illumina le visage du couple.
Quelle
note, quel hasard, quel souvenir déclencha ce sourire ? Peu importe,
ils en abusèrent quelques secondes. Ils levèrent leur coupe, firent
santé. Et dans le tintement du cristal qui se meurt dans le chaos,
comme la brèche invisible qui déchire le verre, leur sourire disparut
dans un insoutenable moment de gêne.
Elle
attrapa instinctivement son iPhone et fit patiner ses doigts n'importe
où sur l'écran. Lui regarda en l’air, cherchant contenance dans un
brusque intérêt pour la poutraison du plafond. Elle tenta quelques
postures, se frotta les lèvres avec le pouce et l'index, elle ancra
l’ongle de son pouce sous ses incisives supérieures. Il régla
rapidement l’addition tandis qu'elle s’enveloppait dans son fichu.
Puis, elle attendit qu'il la conduise comme le font les couples vieux;
avec les doigts du monsieur plantés en corolle dans l’omoplate de la
dame. Et, ils filèrent, ils s'enfuyaient à vrai dire. Qu’on ne les voit
plus, qu’ils ne se voient plus. Ils avaient trop honte d’être devenus
vieux.
|
Début de citation
Je lis
dans le guide. Au début, paraît-il, l'île était désertique et ce
serait les oiseaux qui en portant des graines, qui en couvrant les regs
de
fientes l’aurait métamorphosée ; qu’elle se tapisse de verdure et de
fleurs
extravagantes de formes et de couleurs. Mais à compter la rare
volaille,
qu’elle vole ou non, cette théorie prend à mes yeux, du plomb dans
l’aile. Sauf
ici, dans ce petit village bananier, accroché à la montagne. Il y a des
pigeons. Qui roucoulent...
Cela fait
une petite heure que l’on marche au soleil avec la copine de
Raquel venue nous rendre visite pour la journée. On discute de tout et
de rien
en regardant les coquettes maisons nichées dans leurs buissons fleuris;
la tête
ailleurs en somme. Et, suis réellement surpris quand la copine,
brusquement, me
lance :
- Tu
devrais t’y prendre autrement !
- ???
- Je lis
tes textes sur internet, tu sais. J'aime bien ..., mais c'est
un peu du lancé à la louche, du splash, on sent qu’ il n'y a pas de
plan. Si tu
veux intéresser les gens, il faudrait du consistant, un menu complet
pas un
oeuf au plat.
- Je ...
- Tu fais
de l'artisanat ! Essayes de faire plus littéraire, je ne sais
pas moi, mets y des citations de célébrités, Pablo Neruda où Nelson
Mandela par
exemple. A moins que tu te contentes d’un “like” par ci, d’un
“follow me”
par là ?
Je
prétexte un soulier délassé pour qu’elle continue devant, rejoindre
Raquel. Surtout pour que je puisse digérer une aussi belle franchise.
La vache.
Je fais
un écart dans une petite allée et fait semblant de
rattacher ma chaussure quand une plume virevolte, plane et vient se
poser sur
le sol. Je lève la tête pour comprendre d'où elle tombe. Et c'est
alors
que je reçois un truc sur le front, mou, blanc et froid, qui remet en
selle la
théorie des fientes. Je suis juste sous un pigeonnier, sans doute un
élevage
qui donne, soit dit en passant, en à-pic vertigineux, sur une large
vallée
chargée d’un patchwork de bananeraies en terrasse, qui finit par
s’ouvrir sur
l’océan azur et son horizon galbé.
Quelle
sentence aurait trouvé ici Pablo Neruda pour magnifier ce
spectacle ? Et dont, on aurait tiré une citation.
Une
copine, tu parles ! Où Raquel a bien pu la dénicher celle-ci?
D'après
le guide toujours, les levadas sont des rigoles qui vont
chercher l’eau dans les rivières du nord pour irriguer les terres du
sud. Un
peu comme les bisses en Valais. A voir la luxuriance des espaces pentus
du sud,
à cette théorie là, je veux bien croire. Ces canaux, à ciel ouvert, qui
longent
les vallées à flanc de coteau, en pente douce, offrent aux marcheurs
une
infinité d’itinéraires jusqu’au coeur de l’île dans une diversité de
paysages,
d’ambiances, d’odeurs surprenantes.
L’entrée
de la levada se trouve à 100 m à
gauche, il faut d'abord descendre un
petit escalier en galets et on peut suivre du regard une partie du
tracé qui
coupe le paysage comme la cicatrice d'une vieille blessure. Il s’enfile
et
s’endort au fond du val et se réveille dans la vallée d’en face
traversant deux
ou trois villages jusqu’à ce qu’il aille ronfler définitivement
derrière une
colline qui ressemble à un gros nez.
Je
m'essuie le front et pense me rincer dans l'eau de la levada quand un
gros coq fier comme un douanier vient barrer le chemin. En guise de
dédouanement, je n'ai d'autre choix que de signer le certificat des
adhérents à
la théorie des fientes qui stipule que, lui et ses congénères à plume
ont bien
travaillé du fion, qu’ils ont bien fertilisé toute l’île.
Et je
peux enfin laver ce guano collé sur ce que, un pigeon avait pris
pour un désert. J'oublie mes lunettes, m'en rendrai compte que
plus tard.
Continue la route. Une grand-mère est assise sur un tronc, immobile,
comme si
elle attendait l’autocar. Elle tient entre ses genoux, un bâton de
canne à
sucre que les gens d'ici utilisent en guise de canne. Elle porte un
bonnet de
laine où est planté une plume de .. pigeon.
Je pense
à cette histoire de citations, mais ici, au gré
des espaces traversés, la nature en
fournit, et des meilleures, à chaque pas sans même essayer de
convertir
les profanes à une quelconque intelligence universelle; juste les yeux,
l’oreille et le nez.
Je
rattrape Raquel et sa vipère de copine mais heureusement, je m'étais
arrangé avec un caillou pour qu'il entre dans ma chaussette dans cette
citation…pfff, situation, j'en fait des lapsus. J'arrête pas d’y penser.
Je
me dis que Nelson Mandela, Pablo Neruda,
pourquoi pas Sacha Guitry et même le René du café du Commerce, tous,
s’ils se
trouvaient dans ce décor floral où l’air s'imprègne tantôt du camphre
des
eucalyptus, tantôt de romarin ou de persil sauvage, oui tous,
sous ces
couverts branchus, face à cette chute d’eau d'où sort une bulle de BD
qui
appelle “Ohé ! Capitaine, Ohé! Capitaine”, dans le dédale d'un tunnel
amorçant
un voyage au centre de la terre, suite à la rencontre de Raquel
avec
Indiana Jones, tous auraient proféré citation non-grata au profit d'une
incitation. Une incitation à découvrir cet endroit, une incitation à la
marche,
à prendre conscience du dehors qui aère son dedans, du précieux de
cette
exceptionnelle nature qui
excite ou remet les cinq sens dans le bon sens.
Nous
finissons la marche en descendant un chemin qui borde une rivière,
qui termine sa course dans l’océan. Puis, nous rentrons en bus. Je me
rends
compte que j'ai oublié mes lunettes, me rappelle les avoir laissées au
départ
de la levada, décide d'une expédition en voiture pour les retrouver. Ce
sera
toujours ça de moins passé avec la copine qui s'incruste. D’ailleurs,
elle ne
manque pas de citer à mon égard, je ne sais quel poète: “Quand on a pas
de
tête, on a des jambes".
Remonte
là-haut avant la tombée de la nuit, je trouve mes lunettes juste
avant que le soleil ne baille, qu’il étende ses bras roses sur l’océan
et se couche
sous l'horizon. Dans le crépuscule, je vois se découper une ombre,
c'est la
grand-mère à la plume de pigeon toujours assise au même endroit, il
semblerait
que l'autocar ne soit pas encore passé.
Pas envie
de rentrer et revoir cette chipie de copine dont les remarques
n'ont cessé de me tourmenter. Vais prendre un café dans le snack-bar
tout près
de là. Le patron devine que je parle français, il a travaillé en
Belgique
pendant quelques années. J’évoque cette étrange rencontre avec la
grand-mère
immobile.
- Oh là
là, je vais te raconter l'histoire.
Cette
grand-mère, comme tu dis, s'appelle Maria. Plus jeune, elle était
la plus belle fille du hameau, tous les garçons étaient un peu amoureux
d'elle.
Mais son coeur était déjà pris par Luis, un gars qui habitait le
village de la
vallée d’en-face. Ils correspondaient par la levada. Chaque matin, Luis
lui
envoyait un petit mot qu’il glissait dans un tube de canne à sucre et
qui
flottait jusqu’ ici. Chaque matin, elle récupérait le billet qui à sa
lecture,
illuminait son visage pour la journée. Et elle, pour envoyer ses mots,
comme le
tube ne pouvait pas remonter le courant, se servait d'un pigeon à qui
elle
avait appris à voyager car son père tenait un élevage dans une
cabane au
bord de la route.
- Tu l'as
peut-être vue d'ailleurs, elle existe toujours.
Une fois,
pendant toute une semaine, elle n’a rien reçu, elle restait
devant la levada, à l'endroit où tu l’as vue ce soir, le visage terni
par la
tristesse. Puis un jour, elle vit arriver un bateau jaune
confectionné
avec une peau de banane, des rondelles de bouchon en liège et en guise
de
voile, des rameaux de fougères. Quand elle découvrit une alliance au
fond du
bateau, elle en fût folle de joie, elle se mit à danser, à chanter
“Luis va me
marier, Luis va me marier”. Elle embrassa tous les voisins et voisines
qu'elle
rencontrait. Elle courut à la cabane équiper son pigeon mais le trouva
mort,
sur le dos les pattes en l’air. On sut plus tard que l’un des
prétendants de
Maria, jaloux avait zigouillé la bête. Elle fut désemparée et sans plus
écouter
personne, s'élança le long de la levada retrouver son Luis, le coeur
battant. A
mi-chemin, elle découvrit une forme inerte au fond du précipice,
c'était Luis
qui avait déroché . Lui aussi n’avait pas pu retenir son élan et
s’était élancé
de tout son amour le long du canal. Pendu autour du cou de Luis, on
retrouva le
deuxième anneau
Alors
depuis, Maria attend au bord de la levada, de temps en
temps, elle répète à qui veut : “Il va venir ce message, ça prend
simplement du
temps de tout là-haut où Luis habite maintenant”.
Je
descend rejoindre Raquel, même si je devrais affronter sa chipie de
copine. Pas question de jouer le pleutre après une histoire pareille.
Mais elle
est partie.
Je dépose
ce récit sur mon smartphone. Mais subitement je le trouve
mièvre; il ne plaira qu'à une poignée de ménagères. Il est, .
oui, il est
splash, il faut du sel. Que je sale l'oeuf au plat avec du Martin
Luther King,
que je l’épice avec du Mahatma Gandhi. Oui mais, où aurait-il posé son
rouet
sur ces étroits sentiers construit sur le vide. Et puis merde qu’elle
aille au
diable. Il y en a tellement de ces citations dans les
dictionnaires, la
plupart volées aux petites gens par des auteurs arrivistes. Qu'elle
écrive ce
qu’elle veut, tant qu’elle en a envie, qu’elle me lâche les basques.
Je
ne me suis jamais pris pour un écrivain, je veux juste raconter
mon voyage et c'est tout. J'arrête, car, c'est bien quand on referme le
livre
que sa lecture commence.
Fin de
citation.
|
La
Chatte
Ajourd'hui
c'est dimanche, il fait beau je ne fais rien. Je m’assois
sur le vieux banc en planches qui sent le moisi, mal remis des tortures
de l’hiver.
En
forme d’oeuf au plat, un nid de crocus tapisse le sol. Des corbeaux
inaugurent une tranche de paysage qu'un paysan a fraîchement labouré.
Le paysan
avait aussi pergué et fumé son champ.
Ça sent
la terre, ça pue bon le printemps.
Reste là
comme un vieux, nostalgique du temps où à pareille époque la
sève, qu’on devine à peine voilée d’écorce irriguer les arbres,
remontait aussi dans mon corps et le faisait courir.
Elle
arrive, la chatte. Une grosse minette sortie de sa gouttière, blanche
tachetée de noir à la cuisse, au cou et au bout de la queue.
Elle part
en chasse en flânant telle la quiétude qui recouvre les prés.
Elle n'a pas vraiment faim. Elle fait frétiller sa moustache, se tient
aux aguets.
C’est la guerre, malgré la strate de paix qui recouvre les alentours.
Elle se fait peur toute seule, elle se redresse brusquement, se met à
l’arrêt et fait tourner ses oreilles comme un périscope, espionne et
attends.
Puis d’un coup, se rassoit, juge de l’éventuelle ripaille qui se cache
sous cette taupinière.
L'espace
d'un instant se croit-elle vegan car elle repart indolemment,
dédaigneuse, gracile, dodelinant son train comme les belles de défilé.
Puis
encore, elle hésite entre guerre et paix, entre éveil et flemme, entre
posture d’affamée et de repue.
L'écoute
de la chatte est permanente, comme connectée par les sens, alors que
moi, je me sens connecté en permanence avec une sorte de néant qui me
prend la tête et qui, comme un bruit infernal m’empêche d'écouter de
ces sens miens.
Aujourd'hui
c'est dimanche, je décide,en plus de ne rien faire, d’être un chat, de
ne ciller qu' à un appel de mes sens.
Dans
cet essai de quête vers la plénitude, j'attends le choc d'une jonquille
qui crève la terre, l'effluve d'une plante printanière, le vacarme d’un
rut dans la forêt, mais c'est une sensation inhospitalière - qui ne
doit pas être un sens puisqu'elle ne figure pas dans la liste des cinq
-
qui s'impose, ce n'est pas une faim contemplative, ni la faim d'une
quelconque découverte intérieure, non c'est une faim physique, la dalle.
Enfin,
quand est-ce qu’on mange, merde !
Puis il
a bien fallu que le banc pète, me retrouvant le cul dans les crocus. Je
m'écorche à un vieux clou rouillé en m’appuyant sur le dossier qui
s’effondre à son tour. Tu parles d’un chat !
J’y vais.
Me
rappelle qu'on a pas eu le temps de faire les courses, trop
connecté; pas su faire fi du wifi. On va se farcir assurément du
“Tricatel” de Louis de Funès, un machin industriel sous vide.
Bien sûr,
la chatte revient avec une manière de sourire, fière comme une
accouchée, elle prend tout le chemin. Elle tient dans sa gueule un
magnifique campagnol bien dodu, brillant et si appétissant...
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La
Dame aux fous
Mais
quelle envie avais-je de marcher ? Quelle envie avais-je à m’arracher
de ce transat à boire les vitamines D que le soleil versait
généreusement ?
Quelle envie avais-je de quitter ce jour débutant, si bien commencé,
qui ne
pourrait plus que se dérégler ?
En
découvrant le véhicule qui doit nous amener à la levada, je crains le
pire; une camionnette de poissonnier aménagée avec des banquettes où
est écrit
en gras et en gros ‘Livraison de thon’. Même Raquel, qui n'a rien
d'un
tel poisson, hésite un instant à y grimper.
Puis
pédibus, les premiers kilomètres traversent des villages
surplombant l'océan, on longe des potagers et des jardins garni de
mandariniers. Toujours à flanc de coteau, nous nous enfonçons dans une
admirable forêt de lauriers où le vent qui se lève livre les senteurs
du rôti
du dimanche que ma mère préparait avec cette épice. Je crois en manger.
À un
moment donné, la vue d’un rat mort gisant sur le sentier nous en
apprend
davantage sur la faune locale mais nous charge bizarrement d’un étrange
pressentiment. Oui, comme je l'avais prédit, la journée allait sans
doute se
dérégler.
A la
sortie d'un bosquet sur un contrefort escarpé, alors qu’appuyé sur
une balustrade devant une petite maison pour admirer le paysage en
terrasse, on
entend un cri de femme.
- Oh gens
! J'arrive vous donner le salut.
Une dame
sort du jardin pentu, essoufflée, avec un panier de mandarines
toutes fraîches cueillies.
Sans
qu'on lui demande rien, elle se met à
disserter sur le temps qu’il fait; elle souffre visiblement de
solitude, elle a
besoin de parler.
Raquel l’écoute vaguement
et acquiesce de temps en temps du chef. Moi, je reluque
plutôt les mandarines potelées et appétissantes. A bouffer. La dame
pose le
panier sur le rebord d'un muret. Que je ne quitte plus des yeux.
Puis
arrive cet instant, où d'avoir assez parlé de la vie en général, on
en vient à parler de sa propre vie. Mais, est-ce bien cela, est-ce bien
une vie
ce qu’elle nous raconte là ?
La dame
habite avec sa vieille mère grabataire et ses deux frères
atteints de maladie mentale.
Elle dit :
- Tout
allait bien quand ils étaient petits, puis un jour, on ne sait
pas pourquoi, quelque chose chez eux, s’est déréglé.
Puis, la
dame, en manque de confident, balance d’un seul jet toute sa
triste histoire.
Sa mère,
que les épreuves et l'âge avait molestée, qui avait toujours
sa tête mais à qui, s’il lui restait des forces ne servaient plus qu'à
ressasser dans sa tête les courts temps de bonheur auxquels elle avait
eu
droit.
Ses
frères, de passé cinquante ans, qui ne peuvent rien faire seuls,
qu'elle doit surveiller constamment jusqu'à en oublier sa propre
existence.
Sa
solitude, dans ce belvédère splendide mais retiré où il ne
passe personne d’autre que quelques touristes étrangers.
Elle dit :
- De
temps en temps, je prends la camionnette - le bus local - et vais
me changer les idées au Continente, le supermarché de la ville la plus
proche.
Sinon je deviendrai folle à mon tour, comme mes frères.
Puis
après un silence, elle déplace le panier de mandarines de quelques
centimètres, se soulage d’un gros soupire et dit encore :
- Oh,
mais j’ai eu des amoureux.
Mais que,
évidemment aucun n’est resté, car
s’ils devaient prendre sa main, ils auraient dû, en plus, gardé serrées
celles de ses frères. Et que, celui qui avait bien voulu entrer
dans sa chambre, s’était enfui quand il avait entendu le gémissement
d’un des
frères, tordu par terre, pris d'une crise d’épilepsie et qu'elle dut
courir à
moitié nue pour le coucher sur le flanc et lui tirer la langue afin
qu'il ne
s'étouffe pas.
L’amant,
avant de refermer la porte, avait vu le regard de la mère
assise juste en dessous du crucifix accroché au mur. Ce regard noir et
furieux
dans un premier temps, qui devait hurler: “Pauvre fille , traînée” ,
puis ce
regard s'était adoucit jusqu'à ce qu’il puisse y lire des marques de
reconnaissance, alors elle avait saisi l’avant-bras de sa fille avec sa
main
cagneuse et lui a caressé la joue et, misérablement, avait couiné comme
un rat,
pétrie de fatalisme : “ Ma pauvre fille".
L'histoire
est terrible, Raquel essaye de rassurer la dame, elle lui frotte
l'épaule tentant d'insuffler dans son geste tout le courage et le tonus
qu'elle
peut.
Nous
quittons la dame, cette prisonnière et sa geôle de douleurs
où la forêt de lauriers toute proche n'effacera certainement jamais
l'odeur de
rat mort que nous percevons maintenant. Quelle vie, quel renoncement !
Je n’ai
plus envie de mandarine.
Après
quelques kilomètres, nous tombons sur un petit resto de montagne,
où un vieil homme, gros et engoncé dans sa chemise est assis seul
à une
table. On le comprit plus tard, parce qu'il n’a pas arrêté de parler,
que ce
vieil homme en plus d'être engoncé dans sa chemise l'était aussi dans
sa
solitude. Il était engoncé de partout; sa casquette, son pantalon usé,
ses
chaussures à contreforts et même la soupe préparée par la
tenancière
semblait engoncée dans son tupperware rempli pour la semaine.
Il nous
fait une publicité d’enfer pour cette soupe à l’orge, que des
produits du jardin.
-
Natoural, miam miam.
C’est
vrai qu'elle est bonne, même si elle ressemble un peu à un brouet
du moyen-âge, incroyablement nourrissante mais tellement ‘natoural’.
Comme la
journée, nos estomacs allaient se dérégler bientôt. Je l'avais
bien dit !
Le vieil
homme engoncé, nous parle de son unique compagne, une Opel
Kadett de 500’000 km. Qui lui
est restée fidèle.
Il
propose de nous conduire à notre point de départ. En route, à chaque
virage au bord du précipice, propice aux haut-le-coeur, le
tupperware mal
fermé laisse échapper des effluves de soupe d’orge propice aux nausées.
Puis
soudain la vieille compagne fidèle de notre chauffeur se tait, elle
s’arrête
tout net. Il soulève le capot, ne voit rien qu’il puisse faire.
- Je suis
désolé, quelque chose s'est déréglé. Encore.
Et puis,
la casquette sur le ventre comme quand on présente des
condoléances, dans un ultime engoncement, il s’excuse de nous laisser
là.
- Marchez
5-6
kilomètres, puis
vous trouverez un village et
peut-être un bus qui vous conduira où vous voulez, dit-il en
tendant le
bras dans la direction de la route à prendre.
Je
t'avais bien dit que cette journée serait pourrie et maintenant on
doit se taper six bornes å pince sans être sûr de trouver un bus et la
nuit va
bientôt tomber. Je râle, je maugrée pendant tout le trajet. Raquel,
pour ne
plus m'entendre galope devant. Puis, elle vient vers moi, tente de me
calmer,
me prend par la ceinture et pose sa tête sur mon épaule. Tout ne va pas
si mal,
pense à la dame et à ses frères.
Raquel se
met à sourire. Et là, regarde ! Oublié dans le roc, au lieu de
découvrir une chapelle à la vierge comme on pourrait s’y attendre dans
ces
virages de montagne catholiques, elle venait de repérer, caché derrière
quelques oiseaux de paradis, un panneau bleu sur lequel était imprimé
“PARAGEM
da Senhora das Loucas”, arrêt de bus de la Dame aux fous.
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