....





PascalF Kaufmann




Misericordia



De dire que ses yeux étaient comme un estomac gonflé de pitance, un globe éteint purulent de sang jaune charrié par les vaisseaux des viscères,

 de dire, au souvenir d’autrefois, quand je croisais ce regard d’enfant pétillant de vie qu’une source de bonheur venait arroser semblait-il pour l'éternité,

 de dire, à l'ombre du temps passé et de quelques froncements de sourcils, la clarté de ce regard qui visitait l'avenir d’une si grande confiance et qui en ramenait d’utopiques présents,

 de dire, mais d’avouer en fait, que mes victoires furent minces, quelquefois honteuses où mes yeux armés d'une simple épée devaient combattre ceux-là enragés munis d'un sabre laser,

 de dire, que ce regard mis en scène par la colère ou l’incompréhension chargeait la pièce tantôt de rance, tantôt de déférence, d’où sortait des armoires d'innombrables cocus,



 






 de dire que la blancheur est bien le mélange de toutes les couleurs et partit pour un voyage coloré, ses yeux allumés de substance ne voyait que ce blanc,

 de dire que la noirceur est bien l'absence de couleur et, jeté par ses yeux devenait l'absence de coeur soutenable que par la seule compassion,

de dire que j'ai douté, à cet instant, en face d'une vitrine d'opticien quand j'ai vu en reflet son regard me reconnaître, se baisser et s'enfuir,

 de dire que ses yeux étaient gonflés d’avoir été trop regardant, de tout ce qu'il avait regardé et qu'il n'avait jamais pu voir hormis une légion de chimères sans queue et sans plus de tête,

 de dire qu'à force d'avoir usé tous ces regards, il n’en resterait bientôt qu'un seul. Qu'on ne peut plus offrir, qu"on ne peut pas échanger, il n'en resterait qu'un seul bientôt; celui de la pitié.


Point-virgule



 Fait pas chaud et, en plus je suis toujours tracassé par ce livre. La roue arrière de mon VTT frotte quelque part ; ce doit être le frein.
Et là… mon premier point-virgule, on voit bien qu'il est indispensable, déjà, après deux lignes seulement.

Le ciel est gris et la forêt trépigne, attend ses feuilles tendres de mai. Ça sent l'humide plutôt que le champignon, ça sent la tome plutôt que le printemps. J'ai froid aux mains, je rentre. De toute façon je dois amener Olivia à la gare, qui part quelques jours en vacances.

Le sentier qui descend à la source est couvert de cailloux mouillés, il est glissant, je ne parviens pas à me concentrer, je dérape, je freine à tout-va; ce livre.

Je trébuche sur une épine noire, l'arbuste se secoue comme un chien mouillé, me trempe. Je descends du vélo, je continue en poussant, je continue en pensant; qui a bien pu écrire ce livre, et son titre c'est quoi déjà ?

Près de la source, assis dans une enfonçure, abrité, croit-il, par une barrière de fougères un gros renard se baigne dans la brume naissante. Quelle belle image, enfin je ne pense plus, je m'émerveille. Assoiffé de répit, je lappe ce laps de temps fort d'apaisement . Point.
Virgule, et s'il avait la rage ? !

Vaut mieux déguerpir en douce. Tout compte fait, je préfère les écureuils.
Au pied d'un frêne, je remonte sur la selle, mais quelque chose freine. Un pneu est plat et rien pour le regonfler ; ça me pompe, ça me pompe.
Je continue à pied. Jamais, je n'arriverai à l'heure pour le train d'Olivia.










J'en étais à la page 27, je crois. C'est quand on s'égare dans ce genre de bouquin qu'on se dit : "Tiens, je devrais écrire un livre, moi aussi " et de rajouter, narquois : "Comment a-t-il pu trouver un éditeur celui-là ? " et de plus belle, pantois : " Quoi, il ose postuler que les points-virgules n'auraient plus d'intérêt en littérature, qu'ils y seraient devenus inadaptés, démodés " et encore, fâché: " Il se permet de songer à les éradiquer, ce Monsieur ".

Me souviens lorsqu' enfant, baillant aux corneilles au banc de l'église, du curé en chaire, de corbeau vêtu n'en finissant pas de côacôa, POINT VIRGULE qui a parlé par les prophètes. La magie du point-virgule; tout ce qui se dit avant, contenu par trois mots dits après.

La vie est faite de fracas, de bruits ; on laisse passer la rumeur, on attend simplement le point-virgule et là, on tend bien l'oreille, juste quelques secondes, on écoute s'écouler et on boit ces deux trois mots, cette parole qui dit tout.

J'en ai fait un art de vivre et quand Olivia m'appelle pour le souper et que je lui répond : " J'arrive tout de suite; si l'ordi. ne plante pas ", elle peut en attester.

Et, même ce renard vu près de la source dans son lit de fougères, quand on y songe, c'est bien un point virgule qui l'a rendu magnifique ; puis brusquement dangereux.

Holà, je presse le pas. Sitôt rentré je vais écrire une lettre, faire le point avec cette virgule d'écrivain. En attendant je fais le poing dans la poche de mon froc où, avec le froid se dissimule une virgule.

Je cherche le livre partout, frénétiquement.

Sur la table, un petit mot : Comme tu n'arrivais pas, je me suis débrouillée avec la voisine pour qu'elle m'amène à la gare. N'oublie pas de ranger les commis et vider le lave-vaisselle. A dans trois jours. Bisous.
 PS: J'ai pris un livre qui traînait au salon.


La Cloison


 Voici ce qui s'est passé dans l'après-midi du jeudi avant Pâques à six heures et quelques minutes.
Maria sort par la petite porte du cagibi à l'ouest dans l'appartement du premier étage. Elle n'a rien trouvé, elle a fouillé partout. Elle veut sortir mais la porte qui sépare l'appartement du hall d'entrée semble avoir disparu. Elle pense que ce n'est pas vrai, que ce n'est pas possible. De ses poings, elle frappe le mur, mais personne ne répond, elle court à la fenêtre, il n'y a personne dans les alentours, la maison la plus proche se trouve à 200 mètres. Elle prend son téléphone, il n'y a pas de réseau, griffe quand même nerveusement son écran d'un hypothétique appel. Elle panique, ne se souvient plus de ce qu'elle était venue chercher.
Elle retourne à la fenêtre et crie, encore ; et encore elle crie.

Face à l'écho du néant, elle prend peur et cette peur lui en rappelle d'autres qui remontent du passé. Elle se laisse glisser le long du mur et se retrouve par terre les jambes écartées. Elle tente de faire le point, régénère sa poitrine à grosses bouffées d'air, cherche le calme, mais ses idées ne sont plus si claires. Rudoyés par le stress, ses cheveux deviennent gras et s'enroulent en arabesque sur le front et lui bouchent la vue ; elle ne tente aucune esquive.
La nuit tombe.

Voici ce qui s'est passé dans la journée du vendredi saint.
Maria vit un calvaire, elle a perdu tous ses repères. Tantôt lucide, spectatrice de ses égarements, tantôt croyant trouver une porte de sortie, mais elle se retrouve trahie par le juda; quand elle y pose un oeil elle y voit une âme couronnée d'épines puis l'obscur.
Machinalement, traînant les pieds, elle s'engage dans une sorte de procession faisant le tour des bibelots accumulés sur les étagères. Devant chacun d'eux, elle est traversée d'une émotion plus ou moins vive mais ne peut en situer l'origine d'aucun. Dans un pot en terre, elle découvre un trousseau de clés - ce qu'elle avait pu le chercher celui-là- mais n'y prête guère plus d'attention, derrière un livre elle déniche des billets de banque qu'elle met dans un vase en se disant qu'il faudra mettre de l'eau pour que ça pousse.
Elle termine son cortège devant le portrait de feu son mari. Elle murmure, en caressant la joue du cadre :
" Ô mon fils chéri, comme tu es beau ".
Toute la nuit elle entend marcher des araignées au plafond et le coq chanter par trois fois.

Voici ce qui s'est passé dans la journée du samedi, veille de Pâques. Maria se réveille assez en forme, mais elle se brûle sur une plaque électrique; la veille voulant se faire un café, elle l'avait enclenchée. Elle n'avait pas mis d'eau dans la casserole. Peut-être, est-ce cette brûlure qui rallume ses souvenirs; ils sont si nets.
Quand elle avait onze ans, qu'elle accompagnait sa mère à la rivière pour faire la lessive avec les autres femmes du village. Il y avait Adélaïde qui faisait rire tout le monde avec ses ragots d'entrejambes, dénués d'enjambement, sans enrobage.
Et, Horacio qui venait, comme par hasard faire abreuver ses huit chèvres. Il avait 12 ans. Elle voyait dépasser des genêts son visage coiffé d'un galurin noir qui rougissait au moindre de ses sourires.

A cet instant, l'image de ce visage est tellement précis que Maria peut en compter les taches de rousseur.
Elle se remémore toute cette époque avec tant de clarté qu'elle ne voit pas venir le crépuscule; puis là, elle recommence à voir les choses en noir.

Voici ce qui s'est passé ce triste dimanche, jour de Pâques.
Maria a faim, ouvre le frigo, il y a des oeufs durs, mais elle prend le pain sans levain posé sur le crucifix hier encore pendu à son clou, le rompt avec une fourchette et l'avale en communion avec toute sa déchéance.








 Elle reste plusieurs heures immobile devant la photo d'une rose. Au dos de la photo émane depuis des lustres, comme un baume, le seul mot d'amour que son mari ne lui ait jamais dédié. Ni maintenant, ni plus jamais elle pourra s'en parfumer.
Tout est silencieux, on entend plus rien d'autre que le chuintement d'une larme qui s'écoule sous sa paupière.

 Voici, ce qui s'est passé le lundi de Pâques au matin.
Alors qu'elle mange, triste devant son assiette - que d'ailleurs elle n'utilise pas -, les enfants des voisins viennent jouer au foot sur la place devant la maison. Ils profitent de l'absence de la proprio. qu'ils croient en vacances. Maria s'empresse vers la fenêtre pour appeler au secours. Ses lèvres semblent cousues. Elle veut lancer quelques chose pour attirer l'attention, mais tout à coup résonne un bruit de verre cassé; un des gamins a shooté le ballon dans le carreau du garage. Après un silence, il avise :
"L'premier qui poucave, j'le nique, de toute façon, va rien voir la vioque, elle est timbrée grave".
Maria ne comprend qu'un mot, mais celui-là, si lucidement que son corps entier se convulse, se bloque, se tait et s'effondre. Timbrée, c'est bien cela. Je ne suis plus qu'une enveloppe de chair timbrée au sceau de la démence où l'adresse renseigne d'un asile à deux ou à trépas.

 Voici ce qui s'est passé le mardi après Pâques peu après huit heures du matin.
Maria reste allongée dans son lit les yeux ouverts fixant le ciel. Elle n'a ni froid ni chaud pourtant ses sensations sont bien présentes. Elle entend bien les rumeurs, ce vacarme, comme si tout s'écroulait, des voix d'hommes qui braillent, des engueulades en langage de chantier.

 Peut-être que Maria rêve, elle essaye de se retourner mais son corps se crispe plutôt qu'il ne bouge. Elle peut juste allonger le bras qui retombe aussitôt. Dans sa main, elle tient agrippé un papier, celui-là même qu'elle était venue chercher le jeudi soir.
Une lettre en fait, qui commence par :
Mes chers enfants, mes amours, je sens les premiers signes, jurez-moi quand il sera temps de ne pas me laisser m'enfoncer…

Un brusque jet de lumière envahit la pièce.

 Voilà ce qui s'est passé le jeudi avant Pâques vers 17h30 de l'après-midi.
Comme l'architecte l'avait averti, le premier maçon commence à ériger la cloison entre le hall d'entrée qui doit complètement être rénové et l'appartement. Ceci devant permettre les travaux sans que la poussière ne pénètre dans le dit appartement. Le maçon en perçant le mur touche, sans s'en rendre compte, la ligne téléphonique et la rompt.
Maria arrive alors, essoufflée d'avoir monté l'escalier :
"Excusez, j'ai oublié quelque chose".
Le maçon lui recommande de se dépêcher car il a un rendez-vous important - l'apéro avec ses copains, à vrai dire - et sort fumer une clope.
Dehors, le contremaître demande au maçon numéro 1 de ranger les outils et de charger la camionnette. Il faut que tout soit en ordre pour ce long weekend de Pâques qui va durer quatre jours. Il ordonne, alors au maçon numéro 2 d'aller finir de monter la cloison.
Le maçon numéro 2 ne sait pas que Maria est en train de se perdre dans son intérieur à chercher quelque chose ; il l'oublie.

Gazon maudit

 On ne peut pas les recevoir comme ça, t'as même pas tondu le gazon ! Olivia est toute énervée; elle se réjouit, elle veut que  tout soit joli quand ils arriveront. Elle a arrangé  deux  pots de lauriers sauvages à l'entrée de la maison et débarrassé de leurs  feuilles mortes les géraniums. Impatients dans leurs bacs, comme à un balcon, ils sont prêts à lancer des confettis de pétales sur les invités quand ils arriveront.

 En matière de tonte de gazon,  je dois confesser de grosses lacunes. En réalité, ma fibre écolo est comme un poil dans la main, qui se redresse au bruit du moteur de la tondeuse. Puis ça pue, ça pollue. Et, ça massacre l'herbe au point d'en faire une bouillie, une choucroute dont je n'aime ni le goût ni l'odeur. Pfff, il faut aussi vider le réservoir et l'amener au compost; c'est d'un astreignant.

 Olivia est en train de préparer le repas. Avec goût, elle a déjà dressé la table qu'elle a couverte des couverts reçus à notre mariage - c’est-à-dire un vénérable assortiment - et de pétales de fleurs.

 Oui, mais si on fait les comptes, moi j'ai panossé l'escalier, récuré la cuisine, préparé le barbecue et sorti le vin. J’ai fait ma part, alors ce gazon..

 Olivia est affairée à son robot ménager. Je tente quelques stratagèmes. Le temps va se gâter, je crois ! Faut-il vraiment qu'on prenne l'apéro au jardin ?  Elle dit : "Va chercher le coupe fil chez le voisin, il est électrique en plus".

 Je jette un coup d'oeil par dessus son épaule, elle est en train de préparer le dessert. Euh, mais c'est mon dessert préféré. Aux fruits de la passion. Elle me lance son sourire, celui qui a fait qu'au lieu d'être deux nous sommes devenus un et ainsi unis pour le meilleur et le pire, comprendre qu’en réalité, cela voulait signifier pour le dessert et pour la tonte. Puis si l'engin est électrique…

 Je commence par le bord du muret recouvert de mousse où je découvre quelques fraises des bois que j'espère à l'abri de l'echinococcose, cette arme à retardement amorcée par goupil, ce rusé dont l'urine vous  bousille les reins. Et ça me pète à la gueule. Ce parfum puissant, fruité, unique. Ah, cet arôme délicat offert par cette petite fraise roturière qui, jadis a failli perdre sa naïve fraîcheur en voulant s'afficher au cou de quelques nobles.

Après plusieurs passes de coupe fil où trépasse l'herbette, je suis stoppé net par le tronc du pommier. L’air bête un peu, mais je ne me prive pas d’une pause, compte les bourgeons en pose dans leur branchage. Génial, je pourrai cet automne préparer une tarte à quatre pommes.






 Effectivement, l’engin est assez silencieux, rien à voir avec  l’infernal réveil-dimanche à moteur deux temps. Au plus, un bruit de hachoir à saucisse qui rappelle les bouchoyades à la ferme de mon enfance.

 Progressivement, je saucissonne les ares, je charcute le végétal. Le green parfait. Je boudine encore la flore quand, cette fois, c’est le prunier qui s’interpose. Quelques sauterelles se moquent, aussitôt une libellule rapplique car une mouche à merde avait tout cafardé. Stoïque, je ne pique pas la mouche, je rêve d’octobre, quand il fera tourner sa boule à miroir dans ses feuillages gavés de fruits, qu'il fera virevolter ombres et reflets,  rose et mauve ou vert d'ocre-tobre à en attraper le tournis.

 Allez au Travail ! Devenu RazL'herbette, le robot raseur, je commence à trouver un certain plaisir. Dans les zones franches d'obstacles, je peux balancer la machine à larges volées de gauche à droite et réciproquement. Je m'enivre à tailler l'ivraie, glissant sur les ray-grass, laissant derrière moi une pelouse de golfeur… avec bien plus que 18 trous.

 Maintenant, j'entends plus nettement le bruit de l'herbe qui plie sous l'élan du fil en plastique de la machine. Ça fait  mwâmm-mwâmm à droite et ça balance à grands coups, mwâmm- mwâmm à gauche. J'avance bien, il reste deux  passages peut-être. Mais, et de plus en plus fort, résonne comme un pleur. Je coupe  la machine, il n'y a plus rien d'autre que le silence.  Je réenclenche, le gémissement est bien net cette fois, il remonte en frémissement le manche du coupe fil.

 J'ai presque fini encore quelques bons coups  à droite mwânn-mwânn, à gauche,  mânn-mânn. C'est intenable ce pleur, il se cache sous la coupole du coupe-fil, c'est le gazon qui crie Maman-Maman.

 Je pose définitivement cette saloperie de machine.

 La soirée s'est bien déroulée, les invités ont trouvé original ces îlots d'herbes hautes au milieu de la pelouse.

 Plus tard, à l'heure des rangements, Olivia, tout à coup, me regarde fixement, elle pointe  son bras dans ma direction armée d'un couteau de l'assortiment de notre mariage et décrit sèchement un zig-zag. Maman, Maman !






A tire-d'Aigle

J'ai fait quoi ? Disons, un pas à droite et j'ai remarqué au-loin dans la forêt une cabane en bois que je n'avais encore jamais vue. 

J'ai pris la voiture en direction de l'est. J'ai dú m'arrêter à un passage clouté, l'enfant qui traverssait m'a fait un sourire fier et un grand signe de la main. Cela m'a mis de bonne humeur.

Sur le trottoir de la pizzeria, deux ados marqués d'un tatoo - une calligraphie chinoise - se tenaient l'un face à l'autre, les mains plates, hardis de papouilles jouant de fausses esquives à qui rougira le dernier. Puis l'orage. La foudre s'est abattue sur un vieil hêtre.

J'ai enclenché les essuies-glaces et le clignotant à droite. J'ai roulé longtemps. Dans le rétro, je ne voyais déja plus l'antenne du Chasseral. Je suis arrivé sur une plage qui semblait être paradisiaque. De sable blanc. De sable rouge, car un enfant de trois ans rejeté par la méditerranée gisait abandonné; il portait une gourmette avec son prénom : "Aîssam". Impuissant, au lieu d'un moindre service, je n'ai pu rendre que tripes et boyaux. J'ai fermé les yeux. J'ai couru le long de la plage puis, me suis effondré. Alors le vide. Plus exactement l'envie de vide.

Sauvé par des plaisanciers bobos et tout nus, je me suis retrouvé sur le pont d'un voilier. Les femmes avaient des poils sous les bras. On a chanté, on a chaloupé toute la nuit une bouteille à la main. A la dérive, l'esquif sans ancre, semblait pourtant vouloir écrire un mot bateau, peut-être "liberté" sur cette page d'océan. Cette page aussitôt spoliée par un pétrolier géant en train de sombrer qui l'a recouverte de son oeuvre ; une huile, lugubre, figurant des oiseaux mazoutés. 
Le voilier s'est échoué sur un estran. J'ai continué en auto-stop. C'est une charrette tirée par un cheval qui s'est arrêtée. La charrette était de fortune et le cheval de misère. Le marchand de fruits,bulgare. Il tenait les rênes, raide et nonchalant. Il allait par la droite, m'a fait grimper sur le pont.
J'ai goûté aux pêches jaunes et embaumantes montées en pyramide dans leur panier. Pour mon plus grand malheur, car de ma vie, je n'en ai plus jamais retrouvé le goût.

Puis j'ai marché de jour, stupéfait par les trésors de la nature. Dans un village en pleine steppe, une petite fille burkinabé faisait  la manche, je ne lui ai rien proposé d'autre qu'un haussement d'épaule.

Plus loin, incrédule, j'ai croisé un rhinocéros unicorne, un calao bicorne et des aras heureux.

Marchant de nuit avec l'impression que de la glace fondait sous mes pas, marchant de jour avec la sensation que l'air qui me chauffait la veille me brûlait le lendemain. J'ai dormi debout au point qu'au réveil, ce fut déjà le crépuscule. Un gros rond orange nageait sur l'horizon.

Il y avait un bar, la foule et de la musique brésilienne. Entre samba et danse de camping -  j'ai contribué à la caricature - les dandinements allaient bon train.

J'ai commandé une caïpirinha. La serveuse a fait un joli sourire ; en se baissant vers le frigo, sous sa jupe qui se relevait, un petit pli blanc a enflammé mon corps, les bras, le ventre, les jambes et ce qu'il y avait entre. J'ai tenu raide ma nuque et bombé le torse. Mais surgit de l'armoire frigorifique une armoire à glace, le boy de la serveuse ; je n'ai eu d'autre choix que la débandade.










Un rasta en vélo, coiffé d'un casque de dreads m'a proposé son porte-bagage. A un certain moment,  il fut affriandé par un champ de came à gauche. J'ai sauté du vélo. Adieu brother.
J'ai fait pipi dans le bocage en chantant. J'ai dormi à la belle étoile. La lune était grosse et superbe. J'y ai vu nettement des traces de pas et un drapeau américain. 

Le lendemain matin, le rasta est revenu en marchant - mais dans sa tête il devait voler - à côté de son  cycle. Take-it man ! Il m'a donné son vélo.

Mais plus loin, au milieu des cactus, un mur, fraîchement érigé entre mayas et maillés m'a obligé à rebrousser chemin.

C'était comme si j'étais parti pas loin, comme un oiseaux qui prend son premier envol et qui tombe tout près du nid. Aussi, un un froid vif se faufila sous mon short de cycliste. Le paysage était  grandiose, là au pied des Alpes.

J'ai commencé à gravir les routes sinueuses en vélo, soudain un aigle royal est apparu. Il longeait les falaises en lançant des glapissements rauques et stridents. Il semblait montrer la route, j'ai même cru à une sorte de réincarnation, qu'il pouvait être mon père.

Au Col du Galibier un type en jaune a surgi et a levé les bras au ciel. L'aigle s'est abattu sur moi, je n'ai eu d'autre choix que de m'accrocher à ses serres et ainsi pendu à ses pattes, revenir en planant sur la  terre basse.

A tire-d'aigle, j'ai survolé des villes, de l'eau et des déserts et des champs, la steppe où la petite burkinabé m'a reconnu et  m'a lancé une poupée africaine "Tiens, c'est pour toi". Dissimulé sous mon aile, elle n'aura vu pas ma honte je l'espère, moi qui ne lui avait rien donné.

De là-haut, depuis mon aire volante, j'ai aperçu de la fumée dans les décombres d'une cathédrale en flammes et Quasimodo en train de jouer avec le feu.

Enfin, l'antenne du Chasseral avec en arrière plan la région des Trois-Lacs. Sur la route une file de voitures à la queuleuleu; des Peugeot, une 301, 302, 303, 304, 305, 306, 307, 308, 309. Pas de doute je rentrais bien chez moi, dans cette ville à 1000 mètres d'altitude.

L'aigle a fait mine d'atterrir et j'ai pu me dégager de mon deltaplane à plumes. Je fus abasourdi par le stress des gens et les bruits de la ville.
L'aigle après une dernière virevolte est allé se figer sur le dôme d'une maison de maître; définitivement.

J'avais trop de choses dans la tête, il a fallu du temps pour décompresser, trouver un sens à tout ça. J'ai bougé un pied,  oh quoi ? de quelques centimètres vers la droite.  J'ai reconnu la cabane en bois dans la forêt.

En réalité, j'avais pivoté sur moi-même. J'avais fait le tour du monde, ce voyage dont je rêvais depuis si longtemps.

 Il y a de la lumière dans la cabane, deux amoureux avec des tatoo chinois s'enlacent.




Romand noir

Point final !

Voilà mon premier polar fagoté, terminé.


L'histoire se passe dans un bled sur une presqu'île ancrée dans un estuaire recouvert de glace la plupart de l'année. Elle est séparée de la terre par un unique pont mal entretenu et propice aux accidents routiers. Le nom du bled est lui-même glacial, de longueur infinie et ne comporte aucune voyelle.


Le drame trouve son issue dans le sous-sol d'une maison de maître. La cave est sombre, tapissée de chaînes, de menottes et équipée de toutes sortes d'accessoires sado-maso.

Mais je n'en dis pas plus.


L'intrigue s'articule autour d'un respectable quinquagénaire ayant pignon sur rue, seul, veuf, encore plein de libido et d'alibi. Son nom sonne en -ssonne.

Mais je ne vais quand même pas tout raconter.


D'entrée, les soupçons accablent un homme mal rasé, légèrement bossu, sombre, étrange, le front éperonné d'un gros kyste et un nom en -quist.

J'en reste là.


La police, équipée de lampe-torche, finit par retrouver dans la cave éclairée à la lampe à l'huile, la fille à poil dans sa cage. A côté du congélateur, un martinet encore fumant serpente sur la terre battue.

Mais j'en dis trop, surtout ne rien dévoiler.


Faut dire que la jeune fille au pair, née sans père en possède une belle paire. Sous ses airs de sainte-nitouche, on lui découvre un passé de prostituée de luxe - donc avec du cachet - évoluant alors dans un univers de cuir, de vaseline et de godemichet.

Voilà.


Il s'avère que le bossu, malgré son par-dessus est aperçu bossant pour son chameau de boss, celui qui a pignon sur rue et lui a filé du pognon pour qu'il lui lèche le fion. Malgré les soupçons, il est donc innocent.

Mais chut !


Encore ce dernier détail. Le principal rebondissement intervient avec la visite d'un écrivain has been et vergogneux. C'est quand il monte au phare - il y a un phare, vous en doutiez ? - que ce dernier détail s'impose à lui comme une évidence quant à la résolution de l'énigme.


Un autre personnage a été vu au café qui buvait du whisky. Il pose des questions, il réserve pour quelques jours la seule chambre de l'unique hôtel du bled. Il a un étrange accent. Il pourrait bien être le serial killer tout designé, mais je vous rassure tout de suite, il n'est guère que le frère de la fille en cage.

A partir de là, dans la fiction, il pleut tous les jours. Attention, le pont devient dangereux, il faudra, à coup sûr le fermer à la circulation d'ici quelques pages.

Jusque-là, j'ai bien réussi à maintenir le suspens, je ne vais pas tout briser maintenant.











Le pire dans l'histoire est que les habitants du bled se doutent de quelque chose, il savent bien que c'est le soit-disant respectable assurément quinquagénaire, ce salonnard qui est le coupable et le bourreau. Cela est d'ailleurs confirmé dans les dernières lignes du roman.


Mais ici, les gens sont des taiseux. Ils vous regardent avec leurs yeux creux et passent leur chemin où alors, ils crachent par terre. La presqu'île semble être tenue sous une chape de plomb par des non-dits, des secrets de famille, des réminiscences.

Ici, des hommes sont tous veufs, les femmes toutes veuves.

Je ne peux pas en dire plus.


Et puis, je vous passe le nombre d'assassinats - en tout, quatre - et le prénom de la jolie autochtone, seule, veuve, avec un chien jaune et qui sous prétexte d'alibi à sa libido ne se livre à lui que dans la dernière cage...non, page.


A ce stade, comme vous, je me pose des questions. Qu'est ce qui a amené l'écrivain dans ce coin perdu ? Comment et pourquoi est-il monté au phare alors que celui-ci est habituellement cadenassé ? Comment se retrouve-t-il mêlé à l'affaire ?

Et le cantonnier, si discret, qui de par sa fonction détient la clé n'a-t-il pas les manières et les manies d'un pervers ou d'un potentiel assassin ?

Quel est le détail, la piece manquante du puzzle qui a fait se résoudre l'affaire alors que tout les habitants en connaissent de tout temps tenants et aboutissants ? Pourquoi ne ma-t-il fallu que 10 pages pour en arriver là, alors que 574 ont juste suffit à un collègue romancier pour pratiquement la même histoire ?


J'ai pourtant énormément travaillé et insisté en l'approche psychologique de mes personnages. Il m'a fallu beaucoup de temps pour dessiner leurs contours : "mous", mettre en évidence leur relief : "plat".


Quant au mobile du crime, pas un mot car si vend la mèche plus personne ne voudra acheter mon polar.


Le mobile est en fait immobile, car le crime est romand. Suisse romand.

 





Le somnoleur

Le public debout, en standing ovation laisse éclater sa joie. Les applaudissements en temps et en contretemps font trembler les loges de l'opéra. Une jeune fille exulte, des spectateurs hurlent bravo, on entend des sifflets, certains ont la larme à l'oeil. 
Malgré l'interdiction, les flashs des smartphones crépitent et diaprent la salle d'effets stroboscopiques. Une dame en vague équilibre dans l'étroite rangée manque de tomber dans les pommes posées sur leur siège de velours.

Quelle émotion, quelles voix!

 Lui, applaudit d'un geste pesant, un peu
comme une machine à poinçonner, sans réelle conviction. Bien sûr, le spectacle était exceptionnel, les décors remarquables, les artistes formidables mais, l'apothéose sur laquelle il avait tout misé ne s'était pas révélée à lui. Il avait pourtant préparé son coup avec minutie et il avait mis le paquet ; le prix surréaliste des places, le trajet en avion et la nuit à l'hôtel.

 La mine frustre, il se lève, il frotte les épaules de son voisin de devant sans rien dire. Puis, en tirant la moue, il passe les arcades de sortie de l'opéra. La foule s'émeut encore sur le parvis. En gros caractères lumineux LA BOHÈME clignote sporadiquement sur la façade du Teatro San Carlo. Comme souvent à Naples, une forte odeur de poubelles coupe l'envie de flâner dans les rues; la grève des cantonniers dure déjà depuis deux semaines.

 Il rentre à l'hôtel, il avale d'un trait la bouteille de San Pellegrino sortie du mini-bar, se couche, éteint.

 Sa femme devait souvent le secouer de peur qu'il ne ronfle. A chaque spectacle c'était le même rituel. D'abord, une bonne bière au foyer ou  au bistrot le plus proche pour se détendre un peu, puis ils allaient  prendre place. Elle restait debout devant son siège à scruter l'assistance à regarder si elle connaissait quelqu'un. Si tel ou telle avait changé d'ami.es, elle se baissait et glissait à l'oreille de son mari  : " C'est pas vrai ! ils ne sont plus ensemble les Dubois ".
Pendant ce temps, lui se calait dans son fauteuil. Il enlevait discrètement ses chaussures et débarrassait ses poches des clefs, porte-monnaie et de tout ce qui pouvait contrarier son aise.
Enfin, elle s'asseyait à son tour, faisant, s'il y eût lieu, quelques réflexions sur la tenue vestimentaire de ses voisines. La lumière s'éteignait. Elle allongeait le bras sur le genou de son mari et lui prenait la main.
Le rideau s'ouvrait.

 Lui, après quelques minutes fermait les yeux puis attendait. Enfin,il attendait... c'est ce qu'on aurait pu croire en le voyant car, en réalité, dans sa tête, une monstre mise en branle s'était amorcée. Il possédait tout l'art de synchroniser soit le mot de l'acteur, soit la note de  musique ou le choc gracile d'un pas de danse avec l'image pile du film qu'il déroulait dans sa tête ; qui le conduisait tout droit dans les bras de Morphée avec un si bel apaisement et, si instantanément.

 Alors, quand elle sentait pendre sa main ensomnolée, elle le secouait. Quelquefois, de plus en plus souvent, elle s'endormissait également.

 Sa carrière de somnoleur, il l'avait entraînée modestement en assistant à de petits spectacles, aux revues des enfants à l'école, au théâtre amateur où les comédiens sont payés au chapeau, aux enterrements de ceux qui avaient levé le leur, une dernière fois.

 Puis, le somnoleur songea à se lancer dans la catégorie supérieure, celles des spectacles payants. Et cela lui avait convenu ; comme il avait bien dormi à celui du Transsibérien de Blaise Cendrars qui se déroulait dans un autocar à l'arrêt. De même - mais là, en forme olympique  - à celui des tambours du Bronx en juin dernier. Au concert du cors des Alpes en Valais, ses ronflements n'avait perturbé personne, avouons que l'accord était parfait. 


 






 Sa femme disait : "C'est complètement  idiot de payer une entrée pour aller roupiller".
Mais le somnoleur persista et il en vint  à remarquer que plus le spectacle était grandiose servi par les grand artistes, plus son plaisir s'amplifiait et plus l'endormissement était rapide et bienfaisant.

Il commença à dresser des plans, préparer un budget et constituer un bas de laine spécial spectacles car cela coûtait de plus en plus cher. Il choisît des évènements des plus remarquables, à Milan, à Londres, à Bayreuth, à Paris et même à Buenos Air.
A chaque fois il revenait enchanté de ce cher sommeil. 

Sans doute, mais on s'était moqué quand il en avait fait la confidence, qu'il recouvrait sa symbiose avec sa mère lui lisant  des histoires avant le coucher,  lui tordant ensuite le bout du nez en guise d'interrupteur pour éteindre la lumière.
Mais surtout, à chaque fois il avait, comme on regarde un ciel étoilé avec l'impression que l'univers nous appartient, ce sentiment  de voyage dans l'infini où parmi la foule, les plus grands artistes venaient se produire que pour lui, rien que pour lui.

Or, il décida d'un voyage à Naples. On l'avait averti d'un spectacle extraordinaire corroboré par l'avis des critiques unanimes. Sans hésiter il entreprit les réservations pour ce qui devait être un sommet, le must, le Nirvana.

Au Teatro San Carlo, quand il ferme les yeux, et alors qu'il avait bien bu sa bière, rien ne se passe comme d'habitude.
En boucle, il se voit  tourner en rond dans sa chambre d'hôtel où tout est carré. Sur le lit carré, les draps imprégnés d'odeur de poubelle semblent avoir été tendus par une puissante machine carrée. Il pense au moment où il se glissera dedans aplati comme dans un portefeuille en cuir, impuissant, à moitié étouffé tirant de toutes ses forces pour créer du mou et trouver de l'espace.

Il assiste au spectacle de pied en cap sans qu'aucun chanteur ne prenne la peine de jouer que pour lui tout seul, ne serait-ce qu'une minute.
Il s' étonne - car jusqu'à ce jour, il n'en voyait qu'une partie - de la durée d'une oeuvre et découvre que l'on puisse s'y ennuyer par instants. Pourtant, sur scène le beau Rodolfo à la voix de ténor fait trembler l'enceinte du théâtre et enthousiasme l'audience.

Après le triomphe final, le somnoleur, remarque sur le fauteuil devant lui, un être profondément endormi ; c'est certain, dans sa tête se déroule un film avec Rodolfo en pleurs, suant de toutes parts, dégoulinant de mascara,  démangé par sa perruque, criant son désespoir, hurlant, la langue chargée, le menton rosé du rouge à lèvres qui a coulé, oui hurlant, le prénom de son amour fauchée par la tuberculose.

La mine défaite, le somnoleur s'approche de son voisin de spectacle, avec ses mains en forme de machine à poinçonner, il lui triture les épaules pour le réveiller. Il ne dit aucun mot. Il lui impose un clin d'oeil jaloux. 

Pour leur représentation privée, les artistes avait  élu un autre que lui.



L'Orphelin

 Il est bien raide cet escalier qui dégringole comme un torrent de caillasse dans la falaise. Je me pose un instant pour respirer dans un promontoire de cet interminable zig-zag. Il fait chaud, je regarde ma montre, le soleil est à son zénith.

 Les murets alvéolés de  gros cailloux, sont coiffés de dalles plates et forment comme un pupitre de conférence. De cette tribune improvisée, j'entame une tartine comme un élu en campagne mais rapidement je me laisse transporter par le discours silencieux et  bucolique de la côte amalfitaine; lui adjuge tous mes suffrages. A la vue des villages tirés à quatre épingles dans leur écheveau montueux, du golf en forme de croissant qui s'émiette en vaguelettes turquoises, où semblent s'être échoués des canotiers en képi marin, je vote, je cumule, je panache et ne biffe rien.

 Mais, fais attention vieille branche ! Je te préviens, la suite de ce récit risque bien de te déplaire; il ne parle pas de quoi on peut s'emplir mais de quoi on se vide. Tu verras, c'est la caque.

 Des racines s'embusquent dans le maigre crépi du mur sur lequel est gravé, entre un coeur greffé d' Amore mio et une bite taguée de mauvais goût, le chiffre 365. Manifestement, il s'agit du  nombre de marches restantes  jusqu'à la plage. Jusqu'ici, j'en  avais déjà compté cent-douze.

 Une senteur particulière enveloppe tout à coup mon balcon. Une odeur de dedans d'homme. A quelques marches en amont, au nord, hagard, déterminé, les fesses serrées, il déambule dans l'escalier articulé par un.e marionnettiste invisible. Les muscles de son visage sont aspirés, tirés vers l'intérieur. Son regard fixe parait si habité que je peux y reconnaître ses résidents  - mais plutôt leur absence - et présumer de son histoire à lui.

 Mais, vieille branche je te déconseille de poursuivre, cette lecture n'est pas propre. Tu t'en plaindras pas.

 Des tâches brunâtres tapissent ses mollets. Il tient ses mains écartés du corps, les paumes ouvertes vers le soleil. La même couleur de torchis tâche les poches de son short à la hauteur du ceinturon. C'est sûr, cet homme a chié au froc. Il a eu peur.

 En haut de l’escalier, il aura vu ce couloir sinueux sans autre choix que de le suivre et ce dédale habité de solitude. Il aura vu sa vie en fait.Il l'aura vu défiler. Il été pris de vertige, il a eu la chiasse. 

 Il est né au Mozambique, de retour au Portugal - il aura perdu ses copains d'enfance - son père meurt dans un accident dans une mine de wolfram. A quatorze ans, il doit déjà penser à gagner sa vie quand ses deux frères, l'un sorti d'un chou, l'autre livré par une cigogne, orchestrent leur premier areuh areuh.


 





 Il part chez un oncle à Lisbonne qui l'envoie en Suisse. "Chaque mois, n'oublie pas de virer l'argent" lui avait commandé son oncle. Engagé dans une entreprise de transport de fruits et légumes, il finit, après moult chambardements, dans la région de Naples où il trouve de quoi bien gagner sa vie et s'entourer de nombreux amis.

 Il passe devant moi sans détourner les yeux, il continue sa marche excrémentale. Du fonds de son short suinte un rond bouseux. Par les canons, s'échappent des larmes de diarrhée. Toutes les huit neuf marches, une goutte de  fiente s'étale sur le ciment. Je reste niché dans  mon nid d’aigle en compagnie d'un essaim de mouches, observe cette scène merdique  jusqu’au moment où, trop tard, je  ne pourrai voler à aucun secour.

  Peu importe les raisons, tous les membres de sa famille disparaissent les uns après les autres. A part ses frères, mais ils n’ont rien à se dire, il n'a plus personne pour lui rappeler à quoi sert son existence.

 Il arrive sur la plage après quatre cent septante-sept marches, quatre cent septante-sept chances de réinventer sa vie, quatre cent septante-sept excuses pour ne plus y croire.

 Peu importe les raisons, alors que ses affaires marchent moins bien, ses amis ne lui courent plus après. Il reste seul sans personne pour se confier, aimé et être aimé. 

 Une dizaine de vacanciers sont allongés sur leur transat. Il se baisse, ramasse un peu de sable et, comme un gymnaste se poudre de magnésie sans quitter son agrès du regard, il frotte ses jambes maculées de caca. Comme un immigré clandestin qui passe une frontière, il se glisse silencieusement le long  du mur qui conduit à la jetée. Personne ne le remarque. Mais, qui veut bien voir un être marqué du sceau merdeux de la solitude ?

 Il entre dans l'eau ouvrant tout l'espace de ses bras comme un soleil couchant. Bientôt il sera lavé. De tout. Rapidement, les flots recouvrent ses épaules puis sa tête. Une bulle d'air fait remonter quelques gaguelets d'olives verdâtres formant en auréole, les reliefs de sa dernière pizza. Mais que pouvait-il arriver de mieux à cet orphelin qui avait si faim de retrouver sa mer.

 A bout de souffle, j'essaie d'alerter les gens, je dis n'importe quoi qui fasse italien  "Homo acqua rapido, forza". Je lève mon  bâton trouvé dans le sous-bois au début de cette descente aux enfers, et frappe de grands coups dans le sable, hurlant d'impuissance, seul moi aussi dans mon désarroi. Je t'avais averti vieille branche. ll ne fallait pas lire cette histoire, elle est triste à mourir.



Fake News

Et voilà ! Ma jolie camerounaise de femme a fichu le camp avec le secrétaire général de l'UCD. On ne peut pas courir deux lièvres à la fois, je le sais et le répète suffisamment aux enfants. Foutue politique !

  Tout allait si bien, je venais enfin d'éditer mon roman. Les critiques étaient dithyrambiques et il  commençait à s’en vendre par dizaines. J'était fier de le dédicacer chez Pas Yo et chez la Mère Indienne malgré la difficulté de l'exercice pour un néophyte.

Pourquoi a-t-il fallu que je m'engage dans cette bastringue d'élections confédérales ? Même pas en tant que candidat, c'est bien le pire. Je me suis passionné et quand j'ai entendu Greta Garbo parler de la climatisation, cela ne m'a pas laissé de glace et, à fond,  je me suis investi pour la cause. Le matin, je préparais des fiches dans un carton et le soir, j’étais poseur d’affiches dans les districts. Je n'ai plus vu passer le temps ni même contemplé les forêts à leur automne se vêtir d'un costume de  splendeur.

 J'ai négligé ma famille, car les soirs de libre, j'allais assister à des débats où aider à l'organisation de conférences de notre écurie, qu'on reconnaisse et entende nos poulains.

J'ai ouvert des comptes sur les réseaux sociaux et j'ai saoulé tous mes amis, tous les jours, pendant deux mois. A la fin, plus personne ne mettait de pouces bleus, de coeurs rouges, ne serait-ce qu'un smiley de connivence. J'avais cinq minutes ? J'allais faire la maintenance de notre  parc d'affiches que certains adversaires pulvérisaient sans vergogne. Quelques fois, je rencontrais un type - le même que moi mais d'un parti proche - des poches sous yeux, les poches pleines d’attaches colson  qui disaient “vivement qu’ça s’arrête”.  

 Les ventes de mon bouquin se sont effondrées. J' ai écrit à la presse pour un peu de pub mais, nerveux et sans trop de tact,  je me suis pris de bec avec les responsables de la rubrique culturelle. Dans l'élan, je me suis énervé  avec ceux de la rubrique politique qui favorisaient peu le parti et qui ont fini par le snober carrément.

 J'ai été fouiller les sites des candidats concurrents pour leur  trouver des failles ou pour les provoquer. J'ai inventé des théories fumeuses, j'ai publié des photomontages déjantés en réponse à  ceux de l'UCD qui se foutaient de notre pomme. Du coup, j'ai aussi visité les sites des amis de ce parti. J'y ai vu des coffres de voiture plein d'armes à feu, des désespérés habités par la frustration et l'envie de vengeance qui faisaient une généralité de n'importe quel fait divers pourvu qu'un heimatlos en fasse les frais. J'y ai reconnu une troupe armée de fusils et de haine tapie dans l'ombre d'un sous-bois prête à en sortir sous la brume brune quand les circonstances funestes  seraient favorables. J’ai enfin compris pourquoi je m'étais engagé dans cette campagne. J'ai écrit un pamphlet à leur chef qui m'a traité de ver et d'âne. Puis j'ai su que son équipe avait employé mon beau frère black, au noir pour placarder leurs affiches.  







 Avec mes compagnons de campagnes, nous avons tenu des stands dans toute la circonscription et croisé des gens formidables mais aussi des cons. Une grand mère a dit "Voter, c'est aimer sa terre" et un grand-père nous a accusé d'oxymore. J'en ai profité pour déguster les spécialités vendues sur les stands voisins, la cébiche d'un Péruvien, les accras d'un Capverdien,  l'absinthe d'un  Traversin, la palée d'un Altaripien.

 J'ai croisé les candidat.e.s,  les nôtres mais aussi ceux des autres partis, de loin,  de près; certains respectables et d'autres condescendant.e.s jusqu'à l'écoeurement.

 J'ai voulu jouer dans la cour des grands, moi petit moineau, que pouvait-il arriver d’autre que de me brûler les ailes ?

 Et puis, quelqu'un que j'aimais bien m'a parlé d'une troublante façon, du genre écrire ou faire élire il faut choisir. “Si au moins, t'étais du PEP, pauvre type”  a-t-il déclaré.

 J'ai commencé à me poser de questions, à me demander si titrer  mon livre La chute du Turlututu fut une bonne idée et il a commencé à pleuvoir.

 Jusque là, et j'en étais fier, je connaissais deux amis artistes; ils m'ont tourné le dos quand  j'ai voulu les féliciter en face pour  leur spectacle qui n'était pas un bide. 

 Au boulot, j'avais la tête ailleurs, je ne parvenais plus à faire mes heures. J'ai reçu un avertissement, puis la mauvaise lettre.

 Dimanche, le 2o octobre, tout seul sans plus d'amis, ayant tout perdu, j'ai suivi les élections confédérales sur mon ordi de marque Apple. J'ai compris pourquoi. De son logo en forme de pomme sortait tant de vert.

 Dans le bar, sous la convocation du comité pour les prochaines élections de juin épinglée au mur, traînait une vieille  bouteille de rhum agricole de la coop des Entilles, je l’ai observée vingt bonnes minutes,  tiraillé par l’envie de l’ouvrir. "Si tu commences mon vieux … , mon vieux, va plutôt récupérer les affiches”.  Ma voiture éclectique est tombée en panne, elle aussi,  a choisi de m'abandonner. J’ai pris le vélo. Au retour, il faisait  un peu nuit - mais je n'avais pas bu, je le jure - la lanterne a sauté,  j'ai choppé un caillou, j'ai crevé et pété mes lunettes. J'ai poursuivi à pied sous l'ondée. Foutue politique.

 Une Clio s'est arrêtée, un marocain conteur à Fès, pris de pitié m'a embarqué. Il m’a ramené chez moi tout mouillé. Je lui avais acheté une livre de briouates à son stand du samedi,  et m'a reconnu. Tout cela, n’aura pas servi à rien.




Infusion

 Longtemps, je me suis couché de bonne heure1. Mais ce soir-là, malgré l'infusion de feuilles de brigadier et baies d'aubépine, je ne parvenais plus à quitter mon tourment. 

 En pleine lecture, engoncé dans mon vieux fauteuil, mes yeux s'étaient bien fermés quelques pingres instants mais rapidement mon âme vénale s'était ressuscitée au souvenir du prix prohibitif de ces quelques grammes de tisane achetée - le matin même - au Marché de Noël. Quel charme devait contenir la tisane de la marchande pour m'enquinauder de la sorte.

 D'entre mes mains, l'ouvrage avait eu le temps de filer, Du côté de chez Swann embrassait le tapis percé à pleine page. Acquis de seconde main, le rappel de son prix de broquante indiqué sur sa jaquette en papier kraft me souffla l’idée d’un sommeil gratuit. Mais d'un geste gauche voulant ramasser le roman tapi, j’ai  renversé ma chère tisane sur le livre. Elle dilua encore le prix déjà atténué  marqué au feutre sur l'ouvrage. Elle trempa aussi, comme elle l'aurait fait d'une madeleine, l'oeuvre de Proust. Qui prit, dans son papier marron, l'allure d'un biscôme.

 Oh ! Celui de mon enfance avec, décoré au sucre glace,  l'effigie de la Grande Fontaine. Ce biscôme qui collait aux dents où qui se désintégrait dans un bol de lait tiède. Quelquefois, ma tante en ramenait de Berne, fourré à la pâte d'amande avec l'ours et l'écusson en couleur. Je le cachais et l'observais plusieurs jours avant de l'entamer ou qu'un de mes frères et soeurs ne découvrit la cachette.

 Frappé d'irrésistibles réminiscences, j'imaginai l'échoppe de la gare tapissée de pain d'épice avec à l'entrée un biscôme plié en deux, énorme et rebondi. Dessus, Hansel et Gretel auraient glacé au sucre bleu ciel et  en large écriture ronde "ouvert toute la nuit". Peut-être seraient-ils encore là; à attendre des gens comme moi, sans us et costume et sans heure non plus.

 Je m'équipai rapidement d’hiver et couru, me sembla-t-il vers la porte.

 

 Dehors, la neige jetée en petits paquets s'étiole dans la rue. Les routes enneigées rendent presque sourd le bruit des voitures qui roulent au ralenti. Sous le halot diffu des décorations de Noël, une famille, traverse le passage clouté de givre. Tous sont équipés de la même écharpe en laine et du même bonnet rouge. Ils chantonnent en choeur, leur vibrato décolle un moelon de glace qui s'était formé sur des lignes de trolleys et qui répand en écho de cristallines harmonies lorsqu'il se brise  sur le trottoir.

 D'autres personnes de toutes provenances marchent d’un bon pas.

-  Vous ne venez pas ?
-  Mais, ou allez-vous ?
-  On va chez Madeleine, bien sûr.

 Et puis là, un jeune  homme en cache-col arc-en-ciel déclare :
- Je vais aussi chez Madeleine.

 Il arrive des gens de gauche comme de droite.
- Où allez-vous comme ça ?
- Mais, chez Madeleine.


 




 Je reçois une boule de neige en pleine figure et surprend le rire facétieux d'enfants cachés derrière un tas de neige.
- A trois, on court, le prem's chez Madeleine.

 Un vieux monsieur semble imiter sa canne; le dos voûté, il avance à tâtons.
- Vous savez où habite Madeleine ?

 Un type en costard brandissant sa pinte, ivre d'absinthe, titube et  balbutie :
- Vienz'y boire un ch'ti canon chez la Maz’leine

 Tous, enfants, vieux ou vieilles, bleus comme noirs, ils se rendaient chez Madeleine.


 Alors. J'étais resté bloqué sur le pas de porte, emmitouflé dans ma robe de chambre mitée en laine bleuâtre, un noeud serré à la taille et les bouts de ceinture pendants. J'étais resté planté dans des moon boots débordant de bouloches de fourrure, un bonnet à pompon râpé sur le chef. Ainsi vêtu d'avarice, j’avais été incapable de passer le chambranle de la porte. Incapable, même pour moi de la moindre charité.

 Je mis chauffer de l'eau et me surpris à écouter le glouglou de son bouillissement. Par souci d'économie cela ne m'était encore jamais arrivé quitte à boire tiède. Je fis tout infuser, inexplicablement. Sans comprendre mon geste, d'un seul coup, voici inondée toute la fortune de la tisane du Marché de Noël.

 Son médaillon était pendu au dos de la porte. Je le serrais, maintenant dans mon poing, fermement. Je me suis subitement trouvé laid et sans honneur.

 Je suis allé enfiler mon plus beau pantalon et une chemise encore neuve emballée dans son plastique. Une épingle oubliée m'a dardé l'épine. J'ai tout de même fini par  me trouver élégant chaussé de molières cirées et patinées au chiffon et à l’huile de coude. Ensuite, je me suis rasé au plus près. Je me suis dégarni d’un poil ancré dans la narine et coupé un autre trop blanc accroché au sourcil droit. J'ai coiffé au mieux les deux trois cheveux restés fidèles qui bataillaient sur mon crâne. J’ai renoncé à la lotion parfumée croupissant au fond d’un flacon poussiéreux, acheté trois francs, cinq ans plus tôt. J’ai préféré la senteur de l'essence de brigadier répandue par la décoction. Elle devait être suffisamment infusée à ce moment là. En attendant qu'elle tiédisse un peu, j'ai déniché une tasse, la seule sans fêlure. Je l'ai posée sur un petit napperon brodé par elle avant qu’elle ne parte. Que jusque là, j'avais toujours jugé ridicule. J’ai tout bu. Cette fois, j'allais bien dormir. Longtemps, je me suis couché de bonne heure, mais cette nuit-là, toute entière, c'est dans les bras de ma tendre et généreuse Madeleine que je m’infusai.

 

---------
1) Début de texte imposé par un concours auquel j'ai participé « Longtemps, je me suis couché de bonne heure » est l'incipit de Du côté de chez Swann, premier tome de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust.




Effusion

  Même confit d'un certain entourage, l'amertume des instants de solitude garde un goût exquis et irremplaçable. Mais il a fallu que je me retrouve avec cette peste ! L'amie de Raquel dont je ne me débarrasserai sans doute jamais. Immortelle comme la mauvaise herbe lorsqu'elle s'imagine Immortels en tenue d' académie, prompte à mille conseils avec sa façon si cassante de les prodiguer.
   Je ne lui avais rien dit, mais elle avait trouvé mon livre à la Méridienne et voulait qu'on en parle : 
   -Absolument, avait-elle dit.

  Si au moins j'avais pu apercevoir son véhicule - une fourgonnette défoncée - dans les environs, j'aurais attendu dehors caché sous le mélèze, qu'elle file. A cause de la neige, elle a certainement dû parquer à la place du Bois, un peu plus loin.
  J’avais les bras chargés de commis, pleins de bonnes petites choses à manger, entre autre, des spécialités italiennes et une demi-bouteille de Pedro Ximenez Tradicion 2011 pour le dessert. Bref, de quoi faire le fou-fou quand on se retrouve seul pour passer le réveillon. Raquel se trouvait à Madère, notre île. Je devais la rejoindre mais des fuites d'eau sur le toit de la maison avaient fait partir le plan en couilles.
   L'autre, la linotte,  faisait le pied de  grue  sur le pas de porte appuyant sporadiquement  sur le bouton de sonnette. J'avais lu la veille mon horoscope, il conseillait  de fuir les personnes toxiques, mais quand elles nous courent après c'est plus compliqué. 

   J'ai cru m'en sortir avec un bobard.
  -Je.. je suis désolé, mais Raquel n'est pas là et j'attends des amis.
   Les mains prises par les cabas, j'ai lancé la jambe vers la porte et d'un geste souple du pied abaissé la poignée - chez nous, on ne ferme jamais à clé - , ce fut un mauvais réflexe car la furieuse était déjà à l'intérieur.
    -Juste un verre alors !
  J'ai planqué rapidement ma demi-bouteille de Pedro Ximenez Tradicion ; avec la moitié d'une demi, l'année aurait trop mal fini. Et sorti du frigo une bouteille de Mauler brut ; une demi brut avec cette greiche fera l'affaire. Et également quelques amuse-bouches.

  On a parlé de tout et de rien. Plus exactement,  c'est elle qui parlait. Le sourcil cerné de  ténèbres, la bouche circonflexée, les bras croisés en position d'attente, j'appréhendais l'instant du choc ou elle révélerait ses vérités au sujet de mon livre. Réfugié dans ma bulle, je comptais en verres, les morceaux de flûte de Mauler pour amorcer une détente. Contre toute attente, elle tendit vers moi ses chandeliers; d’inquisitives pupilles qui rendirent coupable  d'illumination mon visage jusque-là ombrageux. Au lieu de la pluie et du beau temps, de l'hiver et bientôt du sacre du printemps, elle voulait en fait me parler de son automne à elle, de l'effeuillage d'une femme qui n'a plus le temps. 
  De l'autre côté de la fenêtre quelques tatouillards s'agitaient paisiblement.

    - Je pensais que tu voulais parler de mon livre, il vaut mieux que tu t'en ailles maintenant.

   Elle se cabra, laissa tomber sa nuque en arrière et releva ses cheveux du plat de la main. Elle se lança dans un fleuve de paroles grossi  par des affluents oiseux.
   Exaltée, au galop sur un cheval imaginaire, le vent dans les cheveux, la poitrine ouverte, elle se découvrit presque complètement restant habillée uniquement  de quelques non-dits. En réalité, elle caressait un désir jusque là inavoué et le découvrir m'ébranla un peu.


 





   Mais j'ai fait  mine de rien, du moins au début, ensuite j’ai commencé à dresser un argument, court au départ puis, à mon avis, de plus en plus explicite. L'échange dérapa vers une plus basse tournure. Insatisfaite de ma prestation, bleue de dépit, elle se montra prête à tout pour me faire avaler  la pillule. A ce niveau de la prise de tête, dans cette tension installée, elle ne lâcha plus le morceau. Je n'ai pas réussi à lui faire avaler mon histoire. Alors que la joute orale se terminait, je commençais à mieux cerner ma parleuse et avant de succomber au sel transpirant de sa bouillante jactance, la mise en branle d'une nouvelle posture s'imposait. Ses mots me mordaient l'oreille. Elle me dansait sur le ventre.
   Apte à la réplique, je me suis toutefois retenu, il fallait que rien n'explose brusquement. Je l'ai caressée dans le sens du poil et lui ai passé la pommade. Retourner sept fois sa langue dans sa bouche devint l'adage de l'instant. Elle se tut, tacitement elle proposa son blanc seing pour engager l'échange vers une nouvelle voie.

   Puis, tout à coup, elle me fixa d'un regard vitreux de la couleur du crapaud; d'un caméléon plus exactement. Sans beaucoup de pudeur, un peu par dessus la jambe, elle révéla sa zone d'ombre. Jusque-là, je n'avais pas remarqué,  ce  grain de beauté chatoné juste à l'abord de ses lèvres. Ce qu'elle avait à dire, il fallait maintenant le lire sur les feuilles recto-verso d'un livre complètement ouvert. Je n'ai pu retenir ma langue. Par quelques fins allèchements, j'ai réaffirmé ma position, un peu maladroit, un peu zozotant il est vrai, un poil sur la langue. A fleur  de peau, elle aussi commençait à balbutier.
   Malgré cela, je voulais en finir,  tout connaître d'elle, car à présent c'était bien elle l’unique sujet. Sans m'inquiéter de quelques achoppements, je me suis immiscé dans sa vie privée et voulu tout savoir de ce qu'elle avait dans le ventre. Je ne me contenais plus. J'ai enfoncé le clou. Bientôt, nous n'aurions plus rien à nous dire, elle le sentait bien. Encore et encore, j’ai rebondi sur le sujet. Puis à corps défendant, elle feignit quelques râles de circonstance.

 
    La cité est morte en ce matin du réveillon. Le branle des cloches du temple vient de marquer les  5h30. Je dégage d'un geste de ménagère la poussière de neige agglomerée sur la balustrade. En bas, dans la rue,  un type en costard titube en chantant. On entend presque le bruit de son haleine qui givre au contact de l'air glacial. Il n'y a  de la lumiėre  dans aucune des habitations avoisinantes, sauf à une fenêtre de la rue d'en face.

  Malgré le froid, j'avais eu envie de prendre l'air. En sortant du lit, j'ai glissé sur un bout de papier qui s'est faufilé sous la commode. Face à la grandiloquence de la ville morte après la fête, à poil sur mon balcon, j'ai gobé d'une seule traite le Pedro Ximenez Tradicion sans même le déguster. 

    Je relis encore ces mots sur le bout de papier  griffonné par cette gerce. "Ton livre ? J'en ai bien aimé quelques passages,  mais malheureusement pour toi, on mesure aussi le talent d'un écrivain à la grâce qu’il dispense à appeler un cul, un cul lorsqu'il évoque des scènes d'amour. Et, en fait d'amour, je crois que tu n'aimes personne. Arrête d'écrire ! "

  Mon horoscope m'avait menti, il ne m'avait guère prévenu de ce vif échange et du cruel alignement des planètes qui crucifierait  l'extase de cette nouvelle année.



Confusion


  C’est bien cela, sortir du McDo avec l'impression d'avoir encore faim. On se demande alors si au lieu d’avoir mangé vraiment, on n'avait pas plutôt sucé une éponge. Et puis, il y a aussi cette vague honte d'avoir, jadis, vendu à ses propres enfants ce lupanar de la malbouffe comme un jardin extraordinaire. 

  Ce jour-là, il ne restait qu'une table libre. Cela ne me pardonne pas, mais visiblement dans cette cambuse, je n'aurais pas été le seul parent à avoir sombré dans la facilité et trompé l'innocence de mes rejetons.

  J'en étais  à compter les cases noires du mot croisé. Treize pour une grille de 10 sur 10, c'est un camouflet ! Un bon carré devrait en compter neuf voire dix au maximum.

-Je peux m'asseoir ?

Le type n'était ni gros ni maigre mais d'allure soignée, une soixantaine d'années. J'ai cru reconnaître son visage. Mais je crois, c'était parce qu'il ressemblait tant à celui de Monsieur tout le monde.

  Pour raison de grève, le train de Lyon avait pris du retard. Olivia avait laconiquement  résumé la situation par SMS : " Delayed ". 
Me trouvant déjà à la gare pour l'attendre, j'avais en gros une bonne heure à tuer. Sur un coin de bar du McDonald ouvert, j'avais repéré un canard fermé. Résoudre le sudoku du journal, s'il était de niveau 4/4, m'occuperai un bon moment, puis il y aurait le mot croisé. 

Le journal sentait la frite froide. À la page des jeux, quelqu'un avait déjà croisé les mots et oint la grille en lettres grasses. Le sudoku, un modeste niveau 1/4 me prit deux minutes. Heureusement, aller emprunter un stylo à la caisse, souffler plusieurs fois sur la pointe et labourer la feuille de chou pour y semer un peu d'encre permit de gagner douze minutes.

  Quand ce type est arrivé avec un plateau dans les bras, j'ai plié le journal et fait un peu le ménage.
-Oui, oui, installez-vous.

  Je me réjouis; quelqu'un pour faire la discussion, ça va aider à passer le temps. Je lui tendis la ménagère.
-Sel, poivre ?

  Rien, pas un mot. Il était venu bouffer des nuggets, c'est tout.

  Un peu vexé, j'ai jeté un œil furtif à ma Longines. "Pftt, encore 35 minutes". Et puis, j'ai cherché du regard une horloge murale qui pourrait certifier que ma Longines retarde. Ce dont, au fond de moi, je doutais vraiment.

 -Savez-vous que, là où vous regardez, à l'époque où cet établissement s'appelait buffet de la gare, il y avait une sorte d'alcôve. Sur son fronton, on pouvait lire: "Bois ce vin qui, comme la rose a si peu de temps à vivre". Une citation de Racine ou de Corneille je ne m'en souviens plus bien.

  Je fut surpris que de par la gorge de mon voisin, je puisse entendre un autre son que celui de la déglutition. Une voix pointue, légèrement rauque;  émise, sans doute, par des cordes vocales passées à tabac par un tirailleur invétéré. Il lapa son coca.

 J'imaginai une nouvelle maxime McDonalesque et crus malin d'énoncer

-Aujourd'hui, on écrirait : "Bois ce coca qui, comme la frite réduit  ton temps à vivre". -Amusant, mais ce n'est plus du Corneille, c'est du  corbeau, pérora-t-il, la bouche en cul de poule. La discussion n’allait pas s'envoler. Son commentaire déclencha sur mes lèvres  un rictus qu'il dut remarquer. Il s'excusa.

-Ne le prenez pas mal, j’ai  trop de choses dans la tête en ce moment. 

  Avec son index, il épongea sa bouche à leurs commissures. Puis avec le majeur, il balaya sa paupière d'un geste délicat. Ensuite, il se mit à parler, à dire plus exactement. Décidément, je sortirais de ce McDo ébranlé. Je n'avais encore jamais goûté à la sapidité d'une telle tartine; celle qui allait suivre.

 -Ces temps, dit-il, ma vie est coupée en deux moitiés. La première est en voyage, mais par bonheur, elle revient tout à l’heure par le train. Et la seconde, je la passe à attendre et à lire aussi; un peu tout ce qui me passe sous les yeux.

-Tenez, aujourd'hui je suis tombé sur un extrait de la bible, le  Cantique des Cantiques où l'amour charnel, sa flamme du moins, est entretenue dans une confusion polymorphique troublante. Les amants sont des êtres mi-homme, mi-rivière, mi-femme, mi-gazelle et quand ils s'abandonnent l'un à l'autre, ils deviennent un pays.
 






 “Djuuu...” L’ex-buffet (de gare) s'emplissait-il  de je ne sais quelles casseroles, que cet inconnu traînerait derrière lui ? En plus, je n’étais plus sûr de connaître le mot “polymorphique”.

 -Vous avez peut-être lu ce texte ? En tout cas, il confirme ce que je ressens bizarrement au fond de moi depuis quelques temps. Une perception inédite qui.. qui me fait peur, ça.. ça me pique.

   Je ne comprenais pas.

 -Vous.. vous savez, les sensations qu'on ressent par le bas quand on rencontre quelqu'un. Ce petit frémissement qui vous pique tout au bout de la viande.

  Cette fois, j'eus peur de comprendre, je m'apprêtai ostensiblement à quitter  les lieux illico.

-Attendez, ce n'est pas ce vous croyez, restez un instant. Je ne parle à personne depuis trois jours, il est rare qu'on m'écoute.

  Il ne restait que vingt minutes à poiroter, que pouvait-il m'arriver ?

 -C'est difficile à expliquer, je suis comme le myope qui ne distingue que le flou, je suis  un papier-buvard qui absorbe la substance sans pouvoir la trier. Est-ce plutôt l'instinct qui me trahit où l'apprentissage du code des genres inculqué  dès l'enfance que je commence à oublier ? Même devant un écran de cinéma, je barguigne;  acteurs, actrices.. je ne sais plus de la beauté ou du maquillage, de deux sosies l'un mâle, l'autre femelle lequel devrait m'émouvoir.

  Il planta pouce et index en position serrée sur la table, puis les écarta comme on le fait sur son smartphone pour zoomer un détail que je n'aurai pas repéré dans ses aveux.

-Je.. vous voyez, même en me promenant dans la nature, ma sensibilité s'effarouche. Il suffit que deux branches d'un hêtre confluent à la manière d'une paire de jambes...où même d'un champ de jonquilles... leurs corolles béantes dans la brise, pistils et étamines en garde qui semblent convoquer une orgie. Mon instinct me trahit.

  Il présenta sa petite main devant sa bouche, les doigts alignés en jeu d'orgue, comme s’il devait se jouer d'un rot. Il hésita à poursuivre ? Il décrivait cette fois sur la table de petits ronds avec son index.

-Je.. non, je crois que je vous ai assez importuné. Merci de m'avoir écouté, d'ailleurs il faut que je file.

  Il re-lapa son coca, se leva, esquissa un genre de révérence et s'en alla.

 

  Voilà l’histoire, au moins le temps aura vite passé. Je sors maintenant du McDonald, une mare de pensées me submerge; du sort et du ressort de l'Être humain, du Plonk et du Replonk du sous-voie menant au quai n°6 et du tour et retour d’Olivia.

  Le train entre en gare, j'essaye de reconnaître le visage d'Olivia à travers les fenêtres qui se suivent en saccade comme dans un vieux  film de cinéma.

   Avant de descendre, je vois Olivia dans l’allée en train de dégager ses bagages. Un homme portant chapeau lui donne un coup de main. Ils se serrent la main. Elle me voit sur le quai. Elle esquisse un sourire. Elle est bousculée. 

  Je suis content de la revoir, elle aussi. Je passe quelque instants  à m'infuser dans ses cheveux et à écouter sa respiration. Je nous imagine bientôt à la maison, blottis sur le canapé du salon à former un pays.

  A quelques mètres, l'homme du McDo et celui au chapeau s'accrochent amoureusement dans les bras l'un de l'autre;  comme dans la chanson d’Aznavour. 

   Nous les laissons filer devant.

  Olivia raconte. Elle a fait tout le voyage avec ce monsieur au chapeau. Je lui explique à mon tour comment son ami, au McDo,  avait livré son buffet intime. Olivia prétend mieux comprendre. L'homme au chapeau s’était également confié. Pendant le trajet, plusieurs fois il avait répété "Je ne suis pas homo, comme ils disent". Il avait insisté.  "J’aime les femmes, je leur dois toutes mes histoires d'amour. Ensuite, il avait fermé son poing et l'avait lancé sur  son cœur comme un boulet. " Mais aujourd'hui, sous sa couche en cuir d'homme, se love la femme que j'aime. C'est l'être avec qui je vis".

 


Le long Gris




   Bernard replie le journal, pensif. Un paragraphe du courrier des lecteurs titrait <On leur avait pourtant dit de rester chez eux>. “Y'a un truc qui m'embrouille dans cette phrase, et avec ces journées qui n’en finissent pas, ça va me chiffonner un bon moment". Bernard replie le journal, pensif. 

  Heureusement, le Bernard, il a trouvé un truc pour couper court à ces tracasseries et du même coup prendre du bon temps. Il s’organise des balades. Il oriente son vélo d'appartement devant la fenêtre et pédale tranquillement une petite heure en admirant le paysage qui défile dans sa tête. 

  Pour changer d'horizon, chaque jour, le Bernard fait pivoter son vélo d'un empan. Avant le départ, il enfile son maillot Ricola et son short un peu usé. Il ingurgite une bonne quantité de sirop de sureau confectionné par Gina et mâche consciencieusement deux trois leckerlis maison aromatisés au miel du voisin. Puis, il ouvre la fenêtre. Il aspire, inspire, renifle  quelques bouffées d'air vivifiant et met en branle le pédalier de sa machine. Invariablement un claquement de porte se fait alors entendre; c'est Gina qui change de pièce "Ca va de nouveau sentir la transpi dans tout le salon".

  Le Bernard, ça le fait rire.  "Il m' semble que pareille effluve la gênait moins au temps pas si vieux où on se refilait nos virus". Ainsi, Bernard, le sourire aux lèvres, chaque jour, s'en va par monts et vaux se régaler du paysage jurassien.

  Il contourne quelques taupinières durcies par le froid. Des moineaux de printemps chantent dans le sorbier qui, à cause du frais du fond de l'air, refuse de chatonner. Il grimpe la petite colline en direction du bosquet derrière la ligne de chemin de fer.

 Deux milans s'amusent à chercher des courants ascendants et dans le ciel, écrivent leur nom royal en larges couronnes planantes. De ce côté, le paysan a puriné le champ. "Ca va salir mon vélo". Puis, il rejoint son coin à morilles qu'il se donne beaucoup de peine à ne point divulguer. "Avec cette bise, fait trop sec pour une poussée". Un peu plus loin, il s’approche d’un petit plateau tapissé de jonquilles. "Je vais en ramener un bouquet à Gina".

  Bernard, lâche les pédales, s’arrête et prend un peu de sirop. Il est coupé dans son geste par ce qu’il voit. Vers le mur en pierres sèches, derrière la haie de noisetiers, il aperçoit un long gris. Il connaît cette silhouette particulière bien qu’il n’en ait  jamais croisé. Sans doute, trop absorbé à planer avec les milans, Bernard ne l'avait pas  vu venir.

  Le long gris suit maintenant le mur, c’est étonnant ce n'est pas un passage habituel. Il disparaît derrière les branchages plus épais puis réapparaît quelques instants plus tard. On dirait qu'il s'arrête, qu’il observe, puis il allonge à nouveau le pas. On ne le voit plus. Oui, oui, il est là tout à gauche, un peu comme un échassier qui hoche du cou à chaque pas.


 







  Il a passé le champ de vision de Bernard. Celui-ci doit descendre du vélo et le faire pivoter d'un empan. Tout le sirop qu'il a bu commence à lui peser  sur la vessie.

  Le long gris se recroqueville, semble humer les lieux, se relève et change de cap. Il est maintenant à découvert au milieu du pré, il se dirige vers le coin à jonquilles. Il devra sauter le mur. Bernard a vraiment besoin d'aller pisser. Il calcule que si la commission lui prend quarante secondes, le long gris se trouvera à deux encablures de la maison des Hugoniot, encore en zone découverte quand il reviendra. S’il n'avait pas pu voir d'où il venait, il voulait absolument savoir où il allait. Bernard se dépêche; trop sûrement !
En a-t-il  laissé quelques gouttes pour le caleçon, en tout cas il s'exhale subitement des vapeurs  des asperges du midi dans les parages.


"Il est où, bon sang de bois ?". Bernard ne le voit plus, énervé, il déplace son vélo d'un empan dans l'autre direction. Il s'excite, se penche à la fenêtre, toujours rien. Il appelle Gina. "Il était là, j'te jure, ça s’envole pourtant pas ce genre d’oiseau".

-  - Calme-toi Bernard, puis va prendre une douche, ça fouette le long gris qui a bouffé de l'asperge par ici. Elle avait déjà compris.

  Derrière le rideau de douche, l’eau jaillit du pommeau comme autant de remembrances. Bernard se souvient. "Il y a quarante ans de cela, je devais en avoir dix-sept quand je suis parti. Mon père m’avait foutu une de ces détrempées. Ca me revient comme si j’y étais. Je suis revenu trois jours plus tard, j’ai rôdé le long du mur, je suis resté blotti derrière les noisetiers pour dissimuler ma grande silhouette et observé la maison de loin. Je portais cette jaquette grise en laine détendue jusqu'aux fesses. J'avais pu voir ma mère qui sarclait le potager, qui soupirait entre deux rangées d'oignons. J'ai hésité longuement. Alors, je suis allé sur la route cantonale et tendu le pouce. Une voiture s'est arrêtée pour un voyage qui a duré sept ans. Aucun échange, aucune nouvelle pendant toute cette longue transhumance".

 Ce jour-là, son père avait dit, en appuyant lourdement sur le mot "pourtant" avec son accent neuchâtelois mais aussi le ton délétère de la morale, qui avait résonné comme un cri de corbeau ; son père avait dit, équipé de ses bottes d'écurie prêtes au coup de pied au cul; son père avait dit lorsqu'il les  surprit au bûcher, Gina et lui,  en train de s'embrasser; son père avait dit comme on veut se débarrasser d'un chien "Je t'avais pourtant bien dit qu'elle reste chez elle, cette macaroni, elle a la rage".




La Corona



Je tape la boîte de médoc sur la paume de main. Elle est vide. Ne sort en saccade que sa notice moulée dans la forme du carton. Je la déplie comme une carte géographique. Il n'y a ni Nord ni Sud, que des océans de langues. En français, il n'y a que quelques lignes. Posologie. Un comprimé par jour (ou pour une personne de moins de 50 kg : 1,5 mg/kcog/j). la prise est à débuter le jour de l’arrivée dans la zone à risque et à poursuivre 4 semaines après avoir quitté la zone impaludée. Merde. Le transistor distribue une chanson de Cabrel.  Elle dit. /* Depuis le temps que je patiente/ Dans cette chambre noire/ J'entends qu'on s'amuse et qu'on chante */ Il est minuit moins le quart, il fait 38°C. J'entends déjà bzz, bzz. Cette nuit encore, je ne dormirai pas. Le siphon de la douche est bouché. Ça sent l'égout. Du pommeau, de l'eau s'égoutte. Un flop flop entêtant. La lumière tangue. Ils tournent autour. J'allume une spirale à la citronnelle. La lumière flanche et j'attends la fin de la nuit seul avec la chanson de Cabrel. /* Au bout du couloir/ Quelqu'un a touché le verrou/ Et j'ai plongé vers le grand jour */ Au déjeuner, Alejandro me raconte les nouvelles, Alvaro est mort, il était vieux mais Amada est née. Les gens ont peur, il restent chez eux. Mais ce qui n'a rien d' homme garde sa loi. Les bêtes restent dehors. Je n'avais pas faim, je n'ai rien pris du déjeuner. Des gouttes de sueur perlent au creux de mes reins. Je suis fiévreux. J'entends psalmodier des olé. /* J'ai vu les fanfares, les barrières/ Et les gens autour */ J'ai passé ma nuit à attendre le jour, je passe le jour à espérer la nuit. Le bzz, le flop. Sans Nivaquine, le mal va empirer. Ils vont s'emparer de mon corps, narguer mes anticorps. /* Dans les premiers moments j'ai cru/ Qu'il fallait seulement se défendre/ Mais cette place est sans issue/ Je commence à comprendre */ Sales bestioles flanquées d'antennes. Si ténues qu'elles passent les mailles de la moustiquaire. Le lendemain matin Alejandro pose le déjeuner devant la porte avec un mot. Il vaut mieux que tu restes confiné. Manuel est mort, mais Inès est née. Écoute, Maria chante pour toi. /* Ils ont refermé derrière moi/ Ils ont eu peur que je recule/ Je vais bien finir par l'avoir/ Cette danseuse ridicule/ Est-ce que ce monde est sérieux? */ La fièvre ne fléchit pas. J'ai la tête prise dans un étau. Je respire mal. Je ne sens plus l'odeur des égouts. La spirale consumée de citronnelle a brûlé aussi mes sens. J'étouffe, je délire Cabrel, tu comprends; pareil aux paroles d'une rengaine sans espace et sans paragraphe. Les fins rayons du soleil traversent

 
suite...








les stores. Ils visent ma nuque. Ils désignent leur victime comme le mayoral t'avait choisi, taureau. Entre deux lames de jalousies, j'entrevois le ciel si bleu /* Andalousie je me souviens/ Les prairies bordées de cactus */
Je suffoque sous ton haleine, taureau. Je rassemble mes forces pour le dernier paso doble. Je cambre mes reins et plie la nuque. Avec le reste de grâce qui me reste, j'arme ma cape couleur de lie de vin. Ils me tournent autour, je les entends. Je plante mes banderilles spasmodiquement, au hasard. /* Je ne vais pas trembler devant/ Ce pantin, ce minus!/ Je vais l'attraper, lui et son chapeau/ Les faire tourner comme un soleil */ Je n'ai plus la moindre chance, moi le héros. Hier encore au Paseo, porté en triomphe, je faisais la fierté des miens. Les gens parlaient. /* Ce soir la femme du torero/ Dormira sur ses deux oreilles/ Est-ce que ce monde est sérieux? */ Maintenant, j'ai froid. Je m'emballe dans le verso de ma cape. Elle a pris la couleur d'un linceul. Je m'effondre. Je coule dans le sable de l'arène. Ils sont devenus mes hôtes sans rien demander. Caché sous ma peau, ils se sont rappliqués il se sont répliqués. /* J'en ai poursuivi des fantômes/ Presque touché leurs ballerines/ Ils ont frappé fort dans mon cou/ Pour que je m'incline/ Ils sortent d'où ces acrobates/ Avec leurs costumes de papier?/ J'ai jamais appris à me battre / Contre des poupées */ Ton épée de corne sur ma trachée, je suis à ta merci, taureau. Je vois ton œil en coin. Ton regard noir reste curieux. Le sang chaud de ton épine coule sur ma joue. Se mélange à mes larmes. Tu piaffes convulsif, arquebouté sur ton jarret. Un liseré humide sur ton museau annonce ma fête. Mes poumons sont secs comme une prose sans espace. Tes muscles tremblent, tu n'as plus qu'à décider.

   Sentir le sable sous ma tête
   C'est fou comme ça peut faire du bien
   J'ai prié pour que tout s'arrête
   Andalousie je me souviens

 
  Mais, Ô taureau, ils ont plus de cornes que toi. Alejandro est mort, c'était mon ami, il n'était pas si vieux mais Esperanza fille de Vida est née.

  Je les entends rire comme je râle
  Je les vois danser comme je succombe
  Je pensais pas qu'on puisse autant
  S'amuser autour d'une tombe
  Est-ce que ce monde est sérieux ?
  Est-ce que ce monde est sérieux ?

   Si, si hombre, hombre
   Baila, baila
   Hay que bailar de nuevo
   Venga

 

A leurs pieds, je vivrai heureux


 

  Mes bâtons de randonnée chinois m'ont lâché. Ils étaient légers, vert sapin et télescopiques. Je ne les ai utilisés qu'une seule fois. Par chance, je déniche au garage, une vieille canne en pousse de châtaignier légèrement flambée, équipée à son extrémité d'une virole avec son pic; qui a dû appartenir à mon grand père.
  Est gravé à la gouge à hauteur de sa courbure,  un edelweiss et un mot en allemand que je n'arrive pas à déchiffrer; sans doute le nom d'une station touristique. Mon grand père qui voyageait beaucoup ramenait souvent des souvenirs de ce type. C'est décidé je lâche le chinois qui m'a lâché et, du grand-père décédé j'étrenne le bâton pas fâché.
-Olivia, t'arrive ou bien ? Je suis prêt, moi.

   Je jette un coup d'oeil sur les nouvelles du monde sur mon mobile coréen en attendant. Corona encore, confinement toujours. On doit faire venir des masques d'Asie car on ne fabrique plus rien chez nous. Même pas des produits de première nécessité comme les bâtons de randonnée !
   Corollaire de la vie en couple, ces éternelles minutes ou l'un des conjoints trouve subitement plein de petites choses à faire juste avant le départ, alors que l'autre se retrouve à poiroter au volant de sa voiture japonaise.
   J'en profite pour peaufiner le parcours de la randonnée qui s'annonce spectaculaire. Et le beau temps va être de la partie.

   Après les habituelles anecdotes -nous avons  dû retourner à la maison car Olivia avait oublié d'éteindre le fer à repasser allemand, et au prix de l'électricité enrichie à l'uranium du Kazakhstan.. - et moi j'avais zappé le litage des cornichons hindous dans les sandwichs. Puis un bref arrêt, question de faire le plein d'essence saoudienne dans une station britannique, et nous touchons enfin le décor grandiose et pleinement indigène des Préalpes fribourgeoises.

   Le parking est presque vide. Seul un couple achève de se préparer plié en deux dans le coffre de leur voiture. La dame en doudoune paraît enrhumée et toussote un peu. Elle se mouche à plusieurs reprises. Lui, un vieux monsieur, s'asperge à l'anti-tiques, à l'ancienne, à l'huile essentielle de géranium. Il presse sur sa télécommande, le coffre de la berline se referme et laisse apparaître un large autocollant "ÉOLIENNES, NON MERCI"
  

   Rapidement, engagés dans les sentiers pentus, les senteurs des sous-bois se disputent mes trous de nez avec celles émanées par Monsieur Géranium parti un bon quart heure avant nous en compagnie de Madame Doudoune.
   Je préfère marcher d'un bon pas à un rythme régulier. Je me sens plein d'énergie en fait; la batterie chargée à bloc par un léger courant d'air à l'essence de chlorophylle et de résine d'épicéas. Etrange pays que le nôtre, pauvre et  indigent en matière première -autre que la double-crème de Gruyère- et  pourtant capable de générer un sentiment de satiété comme si son sous-sol regorgeait d'un infini  combustible. Et cela, nous avons fini par le croire. Mais sur nos Monts Indépendants que peut-il nous arriver ? Et le "pieux" clamé à chaque strophe l’hymne national est-il devenu celui où l'on s'est endormi ?

   Olivia profite de chaque enjambée, goûte à tous les râteliers de verdure. Se mire dans  les champs de narcisses qui semblent murmurer en écho "Hélas ! hélas ! Nous ne serons beaux qu'un instant". L'oeil pétillant de plaisir,  elle met en boîte ces si belles images.
   J'accélère, je joue à la marelle tracée par les racines. Vers le ciel, je cabriole à cloche-pied par les cases clair-obscures que le soleil fait valdinguer sur les feuilles mortes au travers de l'épaisse charmille.
   Puis apparaissent les cimes et les sommets rocheux -appelé ici Vanil- et sur l'autre versant on reconnaît le Moléson.

   Tous les deux-trois kilomètres, je découvre un mouchoir en papier jeté en chiffon sur le sentier. Petit Poucet des temps modernes, Madame Doudoune conte une nouvelle fable où l'héroïsme d'un geste désespéré devient celui d'une couardise désespérante. J'avoue, en ce jour de corona-virée, ne pas oser ramasser le détritus avec les mains; je l'embroche avec le pic de ma canne.

   Au loin, un coucou scande son unique refrain.

   On trouve un coin idéal pour pique-niquer. La vue s'étend, je m'étend et Olivia s'étend dans le pré fleuri, confondue dans les boutons d'or et d'argent, elle porte sa plus belle robe. On s'alanguit quelques instants, bienheureux et béats comme des Suisses. De tous  temps pétri d’humilité, notre peuple a fini par en tirer un orgueil irraisonné. Si fier que tout soit en ordre, si fier d'avoir fait le boulot qu’il n’y a plus rien à changer, inconscient du monde qui bouge et qui va finir par nous oublier. T'avais raison Hugo, "La Suisse trait sa vache et vit paisiblement".

   Au loin, un coucou scande encore son unique refrain.

   L'après-midi, nous rencontrons le docteur Guy, de Morges.  Un jeune septuagénaire portant culotte-courtes. Il ressemble à un enfant en course d'école. De bonne humeur, sage, propret et le visage crémé comme lui aurait recommandé sa maman. Il fait quelques commentaires sur la pandémie, puis comme s'établissent les nouveaux codes d'hospitalité post-corona, il nous propose un masque.
 - J'en ai plein mon sac.
   Rapidement, il se met à parler de sa passion pour la montagne. Avec son accent d'Lôzanne, il décrit quelques-unes de ses  innombrables excursions alpestres. Quelquefois, il marque le pas, s'arrête un instant et me toise de façon bizarre. Au passage d'un portail, il me fixe encore au niveau du ceinturon, je suis mal à l'aise et commence à me poser des questions sur l'orientation sexuelle du docteur Guy.
-Passez la-moi, s'il vous plaît !
Cette fois, je comprends que c'est ma canne qui l'intéresse et rien d’autre.
-Voyez-vous, je reconnais ce sigle gravé sur la crosse. C'est celui d’un village touristique que je connais bien, trop bien peut-être.
Il raconte:

   Pour ses trente  ans de mariage, il avait organisé une randonnée au Gantrisch avec son épouse. De bon matin, ils étaient partis à pied sur les chemins. Ils avaient passé le Rütiplötschbrücke, ce pittoresque petit pont de bois qui traverse la Biberze. Regardes !  avait dit sa chère et tendre, il y a une inscription en allemand sur le fronton du pont <que le ciel me protège des dangers de l’eau>. Sans imaginer qu'il s'agissait peut-être d'un avertissement, ils avaient continué leur route. Mais effectivement un orage éclata, assez bref mais violent. A un passage pierreux et étroit que l'ondée avait rendu glissant, sa tendre moitié dérapa, son crâne se fracassa sur un caillou pointu. Les secours n'avait  rien pu faire. Depuis, le docteur Guy, chaque fois qu'il le peut, à pied, en raquette ou en vélo, se rend au Mont-Tendre en hommage, car c’est la haut, à 1679 mètres d’altitude qu’il s'était enthousiasmé avec tellement de  fougue sur les paysages doucement mamelonnés que sa future épouse lui avait fait découvrir ce jour-là.
-J'y suis allé au moins trois cent fois !



 
suite...






   


On sent, le docteur ému. Il ôte son sac à dos et fait mine de chercher quelque chose. Plié en deux, comme en enfant pris en faute, il s'essuie les yeux discrètement. Se relève avec contenance, des bananes dans les mains.
- Ça vous tente ?
   Puis, nos routes doivent se séparer. Suite à la pandémie, on s’est rapidement habitué à ne plus serrer les mains lorsqu'on rencontre quelqu'un. Mais au moment du départ, c’est plus difficile; on a envie de toucher la personne avec qui il s’est passé quelque chose, de témoigner par le geste du bon moment passé.
- Toujours pas de masque ?
   Le docteur en culotte-courtes  prend sa propre direction. Demain, il ira en pèlerinage  au Mont-Tendre. Je lève ma canne en guise d’adieu.

   Vers 17h30, la fatigue se fait sentir, on commence à regarder ses pieds plus que le paysage. C'est à peine si on voit le panneau -une simple fourchette dessinée sur un carton- indiquant le chemin de la buvette d’alpage, qui parait-il, est charmante avec une vue qui fait tourner la tête. Après souper, il ne restera qu’une petite heure de marche pour retrouver le parking. Que ce fût beau, sentir ses cinq sens dans le bon sens, aéré, avec ce sentiment de léger flottement comme un nuage ou plutôt un soufflé au fromage qui a bien levé.

   A partir de là, à quelques minutes du repas, le soufflé retombe avant même de l’avoir entamé. La réalité de la vie, l'inconséquence de la vie...

   Le dernier tronçon est bien raide. On entend plus le coucou. Par ici, la montagne fait la grimace, elle tire des langues de glace des Vanil; les derniers névés. Tout-à-coup, devant nous se dresse vilaine, arborant sa toute-puissance par la laideur qu'elle impose, une antenne 5G. Amarrée sur une cabane de cochon construite  par des cochons, elle jubile; voir le peuple prosterné à son pied en train de  télécharger des séries vidéo en quelques millisecondes l'incite à bander son mât vérolé des plus ostensiblement.

   En bas du petit escalier en bois qui mène à la buvette, on distingue encore le sommet de l'antenne qui dépasse d'une colline. Pourquoi autorise-t-on si docilement l'installation de ces tas de ferrailles ? Non aux éoliennes disait l'autocollant sur la voiture de M. Géranium, celles-ci ne bénéficient  visiblement pas des mêmes passe-droits. Pourtant, j'aime leurs élégance, la finesse de leurs pales. En plus, elles incarnent la volonté de prendre les choses en main. Faudra-t-il combien de COVID pour que l'on réalise ce vide, notre dépendance totale. Je pousse une bouffée d'exaspération saturée de CO2. Mais déjà, je dois retenir mon souffle, estomaqué face  à ce que stipule l'affiche qu'Olivia vient de remarquer. Ils ont osé ! A partir d'aujourd'hui nous devrons payer l'air que l'on respire. 
       "Masque obligatoire. CHF  3,50 pce”

Ben merde !

   La patronne du chalet désinfecte les tables. Plus exactement, elle fait pschit-pschit à la volée avec son atomiseur comme recommandé par les autorités, sans plus de conviction comme si elle agitait un spray anti-moustique.

   A peine assis, le dzodzet du chalet, par une habile pirouette explique comme si on  avait le choix, que pour boire et manger on peut “si on préfère, si y’a personne autour” descendre le masque.

   A la table d’à côté, Monsieur Géranium et Madame Doudoune finissent leur fondue au chèvre, mi-masqué. Madame éternue, elle ne sait que faire du mouchoir. Elle nous reconnaît, elle  fait un petit signe la main. Je lève ma canne ou restent accrochés des lambeaux de mouchoirs embrochés pendant le périple.  Gênée, elle enfouit précipitamment son mouchoir  dans la poche et son regard dans le vide.

   A une autre tablée,  des jeunes filles rigolent à pleine dents. Le patron en bredzon, debout sur l’étroite galerie émet ses witz à la cantonade. Vêtu de sa belle chemise d'armailli,  droit comme une antenne 5G, prenant le pittoresque en otage, il émet des commentaires venus du moyen âge où la femme n'est  bonne qu'à rester aux fourneaux. La réponse en  rire de ces jeunes filles me surprend, ou alors maîtrisent-elles le sens de dérision  mieux que moi.

  Cette ambiance particulière nous a coupé l'appétit. Pour couronner le tout, Olivia me reproche d'avoir mis des cornichons dans le sandwich, qu'elle n'aimait pas, que ça faisait la centième fois qu'elle le répétait.
   Pour finir sur une note  positive, après une si belle randonnée, on se commande des meringues à la crème double. J'engloutis la mienne en quelques secondes. Ne reste qu'une seule miette. Olivia préfère la crème, elle flanque sa meringue dans mon assiette. La miette représente alors 1% du dessert. J'y ajoute une, puis deux , puis trois autres miettes catapultées hors de mon assiette. Les miettes représentent 3% cette fois. Olivia se ravise, ça à l'air trop bon, elle récupére la moitié de sa meringue. Je réalise que la proportion de mes miettes  indigènes est passée à 15% , exactement comme les éoliennes si un jour, on arrivait à réduire notre consommation totale d'énergie.

   En partant, M.Géranium vient nous saluer, madame est partie devant sans faire de faux semblant.
-Elles sont bonnes ces meringues ?
Il me tend la perche, je lui explique la nouvelle théorie des miettes et ne peut m'empêcher un sourire au moment où je lâche : "exactement comme les éoliennes". Après s'être débarrassé de son air embarrassé, il se présente; il est chef d'une petite entreprise. Il a dû licencier la plupart de son personnel à cause de la crise. J'avais perdu ma bonne humeur, cette fois j'ai carrément le cafard. Je posterai le récit de cette journée  aux personnes qui aiment lire mes histoires demain. J'ai pas envie d'user des services de la grosse antenne qui semble avoir donné du "ça va pas  le chalet " aux gens du chalet.

   Nous quittons la buvette, libérés de  ces masques anxiogènes. Nous profitons une dernière fois du paysage marbré  de mille merveilles avant de redescendre dans la vallée.
   Très loin, sans doute où le soleil couchant forme un agrume et se noie dans son orangé, la fleur crépusculaire d'une éolienne agite ses pétales au gré d'un air désabusé.



 

Redondance




   J'ai déjà le mouton de ton frère, il ne faut qu'un oignon et une aubergine sinon nous avons tout pour la ratatouille. 

   Pour la bonne pâte qui va faire les courses, Raquel compte sur moi. Et prend quelque chose pour le dessert. Autre chose que des bananes ! 

   J'y vais en vitesse, en salopette,  en schlapp, en snobant le passage à la salle de bain;  à cette heure il n'y aura personne.


   En cinq minutes, je remplis mon cabas dans mon caddy. Et encore, je dissous quelques secondes dans le doute à choisir entre les mille-feuilles façon Tricatel et le duo de caracs glacés à l'emballage plastique.  Et puis, ils avaient de nouveau changé de place les Toffifee.


   Je file vers les files à la caisse les yeux cloués au sol; surtout ne croiser personne que je puisse connaître. C'est bien, il n'y a pas trop de monde. J'en suis à hésiter entre les tic-tac et autres schleck entassés sur le présentoir alors que la carte bancaire de la dame de devant est refusée pour la deuxième fois quand j'aperçois la copine de Raquel sur la file d'à côté. Plan d'urgence. Un, tourner la tête, deux aller n'importe où pour ne pas lui tomber dessus. J'abandonne mes principes de protection du travail pour les caissières en voie de disparition et me dirige comme quelqu'un qui a la vessie pleine, à toute vitesse vers l'accueil automatique.

   Bien sûr, j'ai oublié de peser l'aubergine et pour éviter un éventuel avocat, je préfère à la balance retourner. Je n'aurai pas dû !


   Cette acariote de copine s'était trompée de yogourt et était revenue à l'étal, nous évitons  de justesse un choc frontal où l'airbag ne s'est pas déclenché qu'au profit d'un mutuel air con. Surtout moi. Je me rappelle de notre pitoyable rencontre à nouvel-an. Puis, le dépannage de sa camionnette en pleine nuit par -20°C où je m'étais gelé les pattes. Le delco, c'est toujours le delco sur cette marque de char. Je ferme les yeux, respire  en pleine conscience, le diaphragme quand même un peu crispé. Les boules. Les hypocrites salamalecs. Elle aussi chausse des schlapp. Pour la première fois, je la trouve sinon jolie, autant mignarde qu'une 

ciguë peut l'être. Elle commence par un compliment, c'est mauvais signe. S'en suit un retroussement de la narine droite, elle va me parler de mon livre, c'est sûr. J'ai lu tes derniers textes sur ton site, j'ai bien aimé le long Gris, j'y ai retrouvé l'ambiance que mon père, immigré du Piémont dans les années soixante, nous racontait quand j'étais petite.


   Arqué sur mon caddy, juste en dessous de la pancarte "épices et condiments", il ne me reste plus qu'à attendre tout le sel de ses sarcasmes.

-Fais gaffe au plafonnement !

-?

Oui, tu as à peine écrit un livre nouveau et livré quelques nouvelles et v'là que tu te répètes.





 
suite...









   C'est normal que tu reviennes sur des thèmes de prédilection, mais de là à ressasser tes propres phrases, à te citer toi-même, ça sent l'essoufflement. Tu record' a-t-elle articulé avec un vague accent anglais. Tu zozotes, je sais pas moi, voyage, ouvre tes tiroirs, lis d'autres livres. Moi, par exemple je suis en train  de lire George Orwell, je peux te dire qu'il savait faire montrer à ses personnages ce qu'il avaient dans le slip, rien à voir avec tes bavardages de gentils farfadets.


 Je me suis toujours demandé comment cette camionneuse pouvait s'entendre avec Raquel. Sans doute, son franc-parler désarçonnant cache-t-il une âme sincère, et son aplomb un équilibre précaire.

    Les haut-parleurs du magasin annoncent des prix cassés au rayon lessive ce qui relativise à point nommé la comparaison entre les coloris flamboyants des pages d'un George Orwell et mon style modestement délavé. 

   Je prétexte un soudain besoin de Persil lave plus blanc et une bouteille de Madère pour le jambon de demain pour me sauver.


   Au parking, à peine installé au volant, cojitant, en train de me demander si cette casse-pieds n'avait pas un peu raison, j'entends qu'on frappe sur les vitres. Non, c'est pas vrai, encore elle !

-Dis, j'arrive pas à démarrer mon car - elle appelle sa fourgonnette défoncée, un car - t'as pas cinq minutes ?

-Le delco, ma belle, le delco. Pardonne-moi, ça fait un peu redondant, mais je crois l'avoir déjà répété.



Le bonheur est dans le pain



Cher.e.s ami.e.s, 

   Nous entamons nos vacances, avec Olivia, en Dordogne à Roupillac, ce village au nom légèrement imaginaire, pour nous reposer et y laisser ronfler les tracas de la vie régulière et laisser derrière nous ces longues soirées d'hiver  à regarder "Le bonheur est dans le pré" sur M6, la F1 sur F2 ou rien de neuf sur W9. Quels bienfaits que de troquer ces programmes télévisés contre ceux, si rassérénants, que la nature imagine.

  Mais pour bien comprendre un endroit, ne faut-il pas y marcher dessus avec les pieds, sauter sur ses sentiers, boire ses rivières, inhaler sa campagne, se racler la gorge de son arrière pays, peut-être même cracher par terre pour ne pas succomber tout de suite  à l'ivresse des paysages comme on le fait quand on déguste des bons vins.

  Le moindre vestige repéré sur un sentier vicinal peut à tout moment  susciter un émoi. Un oiseau mort gisant entre deux racines entraîne une enquête, déchaîne son lot de questionnement alors qu'une volaille étiaffée en strates rougeâtres sur une autoroute encourage surtout à ne s'en poser aucune et encore moins à vouloir chercher des réponses.

  Et ce crottin encore fumant sort-il du cul d'un bourricot croulant sous le bât chargé d'énormes paniers de noix ou de celui du destrier d'un chevalier errant depuis le moyen âge allant en ces châteaux découpés dans le ciel bleu roi, narcissiques au point de se pendre dans les falaises pour se mirer dans les méandres de la Dordogne. Quel architecte troglodyte et un peu fou, aura cloué  ces décors à ces parois de calcaire jaune, ces autres châteaux, ces chapelles pour des siècles entiers.

   Maintenant que le crottin a refroidi, je comprends que le preux chevalier errant, avide de faits d'armes a bien terminé l'oeuvre de son lointain cousin manchois, et avec l'aide du progrès, a détruit tous les moulins à vent qui virevoltaient encore sur chaque colline.

   Il aura enlevé son heaume, se sera gavé de fois gras et d'une lichette de pain, goulotté en torrent le vin âpre de Bergerac. Assis sur son cheval comme sur un trône, il aura considéré son fait, émis un gros rot. Son destrier aura commis par l'arrière ce que son maître venait de faire par l'avant se délestant ainsi d'un souvenir. 

  Puis, l'équipage aura disparu pour un temps en dodelinant le train. Puis, le crottin s'est fossilisé.  Et là, mes bons amis, vous trouverez invraisemblable comme moi, qu'à l'école, on nous ait mis dans la tête que l'histoire commençait avec l'apparition de l'écriture alors qu'ici, nos ancêtres, depuis longtemps, avaient inventé un art, une sorte de cinématographe rupestre encore visible dans des grottes obscures où l'odeur de grabon d'ours remplaçait  avantageusement les horribles effluves de pop-corn d'aujourd'hui.

   En fait, en Dordogne, tout se confond. L'histoire, la préhistoire, la réalité, les fables semblent se broyer entre les meules d'un moulin mu par le temps.  

  Tenez, pas plus tard que hier, nous avons croisé un nain. Un nain magnifique, bien proportionné, pas plus haut qu'un mètre. Sans bonnet, mais avec de la barbe, de bonnes joues et un regard rieur. Il habite justement un moulin - à eau cette fois -  qu'il a remis en état. Comme un forçat, comme ses congénères de légendes, il a remonté de la source sous-terraine des tonnes de calcaire, reconstitué le rouet équipé de pales qui feront tourner le mât entraînant les meules de silex. Le petit-homme, tout de même âgé, saute et rebondit sur sa vieille installation, puis on entend des bruits rauques, des craquements, un auget vibre doucement d'un coup, la mouture s'échappe d'un tube et s'épand lentement dans une sorte de pétrin. Le nain, un peu magicien, égrène  la mouture entre pouce et index pour en mesurer et régler  la texture à l'aide d'une manivelle. Puis, il ouvre un énorme buffet ou tourne une espèce de moustiquaire aux mailles de plus en plus serrées. Elle tamise le blé moulu, d'un raffinement grossier à une fine poussière  blanche, d'une belle poudre de pain assurant le goût et la digestion du gluten à une (trop) fine poudre de perlinpinpin sans plus de qualités nutritives, insipide, favorisant l'intolérance au gluten.

   Le joli nain, décoré d'un liseré de farine sous la paupière nous offre un jus de pomme pas du tout empoisonné. Quand arrive Blanche-Neige, son épouse, je suis un peu déçu; elle a mal vieilli la pauvre, vivre longtemps heureux et avoir beaucoup d'enfants entraîne certaines séquelles.

   Le soir même, par contre nous assistons à la fin d'une légende. Pourtant, tout avait bien commencé, nous nous arrêtons pour manger sous une irrésistible - d'après Olivia en tout cas - tonnelle fleurie, une jolie terrasse garnie de lauriers roses et de verveines rouges . Et puis là tout s'écroule, l'image du service hôtelier à la française et ce qui est possible de servir dans l'assiette au pays de la gastronomie. Nous aurions dû nous douter de quelque chose, le village s'appelle Larnac.


   Nous avons encore à l'oreille le murmure de l'hymne au bon pain et voilà ce qu'on nous flanque, une baguette si sèche qu'elle se désagrège au toucher comme si elle avait passé dans une termitière. D'ailleurs, le repas dans son entier a dû passer dans une termitière , rien n'est beau, rien n'est bon. Se surprendre à écouter davantage les discussions des tables voisines qu'à laisser fondre le foi gras au fond de sa gorge en est bien la preuve. Faut bien dire, que contrairement à notre repas, les échanges de la table d'à côté sont particulièrement savoureux. Chut...c'est leur première rencontre.


 
suite...










   Lui, céréalier à Farignac, un solide bonhomme de la cinquantaine dont la morphologie a été étudiée pour tenir en équilibre son énorme bedaine. Il a enfilé une chemise à manches courtes, bleue passée. Neuve certainement, même si embrioché dans un jean acheté au Super-U, on pourrait penser qu'il est né déjà vêtu de ces habits-là. Il est rasé de près et semble avoir évité le piège de l'after shave bon marché mais il a gardé intact dans ses narines grosses comme des lucarnes de navire, une abondante pilosité comme s'il s'agissait d'un jardin auquel on touche pas.

   Elle, éleveuse de canards à Foigrac, une dame va-t-on dire longiligne et assez maigre, porte de façon altière une robe en nylon imprimé fleurs. Elle laisse flotter sur son  front ce que les cacatoès à huppe portent sur la tête, une sorte de mèche blanche entre cheveux et plumes qui s'anime lorsqu'elle bouge la tête.

   Sitôt arrivés, en attendant que le garçon les place, lui a tenté une approche audacieuse excluant toute hypothèse d'un simple comité de l'interprofession périgourdine de la volaille. Prétextant se mêler les pinceaux sur un pot de fleurs, il - Eric et Patricia, nous apprimes leurs prénoms un peu plus tard - s'approcha, rasant de son gros ventre le flanc de Patricia et passa  furtivement sa main sur le bas de son dos, voire même en-dessous d'un geste déplacé mais qui selon la perspective qu'il nous était donné d'avoir pouvait paraître au contraire rudement bien placé. Patricia, stoïque, sentimentalement au pain sec depuis belle lurette trouva dans cette posture invitation, enfin, au festin attendu du gras de la vie; elle ne s'effaroucha pas le moins du monde.

   Maintenant, les scènes se succèdent où l'on ressent toute la solitude et la détresse des paysans d'aujourd'hui isolés souvent  dans leur domaine situé loin de tout à trimmer du matin au soir. 

   Patricia raconte comment Gilles, seul voisin  et ami d'enfance avec qui elle a partagé tous les coups durs avait cessé de lui adresser la parole du jour au lendemain quand il a rencontré sa compagne. Ventru, mais pas insensible, Eric tend sa main, elle s'y raccroche brièvement et se ravise. Eric parle de sa nouvelle acquisition, une moissoneuse-batteuse flambant neuve. Il lui promet de faire un tour ensemble, si ça marche entre nous ajoute-t-il. Ils sont main dans la main cette fois. Elle décrit son élevage, parle, comme s'il s'agissait d'un enfant de sa vieille oie qui malgré une "grosse histoire" lui tient toujours compagnie. On ne comprend pas tout.

   Puis, sonne le portable de Patricia, le point d'orgue de la soirée. C'est un fournisseur de graines qui n'a pas pu livrer à temps. Mettez-les au fond du jardin a-t-elle dit. A ce moment, mes amis, quel instant de grâce. Vous auriez vu la félicité de son visage et la façon dont sa frange se mit à balancer comme une branche de fruitier chargée quand elle a pu dire parce que cela ne lui arrivait jamais :      "Je ne serais pas de retour avant onze heures ce soir...". Puis tout le réseau de la téléphonie mobile de la région s'est arrêté  laissant le maximum de bande passante comme une haie d'honneur et laisser passer le bonheur inouï et solennel qu'elle avait dans la voix. Dans sa vie de travail et de renoncement, combien de fois avait-elle pu prononcer ce sous-entendu exquis : "...peut-être plus tard selon les circonstances".

   Il est onze heures, cette fois Patricia et Eric se pétrissent le bras comme on le fait dans la maie d'un bon pain. Ils se nourrissent réciproquement de tendresse, le coude de l'un enfoui dans la main présentée en boisseau de l'autre. Si intensément que ça sent le levain. Que même pourvu de la plus prude des imaginations il faudrait être gavé de trop de bonne chaire pour ne pas distinguer dans leurs regards - de l'homme surtout - de lourdes meules de pierre, celle plus ou moins dormante du dessous et celle mue en ballet tourniquant du dessus, broyer le blé et laisser s'échapper en saccades la farine et le son de par les rainures du caillou.

   Je règle la note du resto un peu comme une redevance TV, en rouspétant mais en se disant qu’il faut bien soutenir ce genre d’émissions en directe. Nous partons nous coucher, il reste un peu de route. Olivia tient absolument à faire le tour de l'établissement pour se persuader qu'une équipe du "bonheur est dans le pré" n'est pas en train de filmer la scène pour un épisode, cette rencontre d'anthologie.

   Arrivé à notre gîte, impossible de fermer l'oeil. Dans la chambre, une plume de cacatoès virevolte dans un nuage de farine et vient se poser sur l'édredon sans faire de bruit car comme le nain l'avait si bien raconté, la farine n'a plus de son.

Nous nous réjouissons  de vous revoir bientôt.


Le Musso du rocher de Tablettes


 Enfin ! Après la quatrième tentative, j'y suis. Quel panorama, c'est magnifique.

    La première fois, j'ai crevé à 200 mètres de la métairie du Grand Coeurie. J'avais besoin d'eau pour cerner la fuite, voir le filet d'air qui s'échappe en glouglou par le trou de la chambre à air. Il y avait un abreuvoir à proximité, j'ai donc pu rustiner allègrement. Du coup, je me suis senti obligé d'aller prendre une consommation. Ça sentait tellement bon le coquelet grillé au four que je n'ai pas pu y résister. 

    Ensuite, la patronne s'est mise à raconter l'histoire étonnante de la métairie. L'ancienne ferme brûla, puis fut rachetée et reconstruite par le fondateur de la marque de montre Zénith. Mi-ferme, mi-usine perdu dans la montagne, cet agrégat de maisons où la couleur du béton domine fait penser à un poste frontière où, si nous  étions en Écosse à un château mystérieux cerné par les auréoles  d'une brume automnale.

  Le patron a offert comme digestif une gentiane maison. Par solidarité avec le glouglou de ma chambre à air, j'en ai repris une pour la route.

    On avait beau être chez Zénith, je n'ai pas vu l'heure passer. Bref, j'ai fini par appeler Olivia pour qu'elle vienne me chercher. J'ai fait montrance d'une joyeuse lucidité, elle a fait remontrance de mon état d'ébriété. J'ai certainement dû crocher sur un mot à l'insu de mon plein gré.

    Évidemment dans la voiture, le trajet du retour, à part un ou deux "Tais-toi, maintenant ! " s'est déroulé dans un silence asphyxiant. Et bien sûr - je décris ici une scène que les  amateurs de gentiane doivent connaître - sitôt rentré, j'ai eu droit au lit à part dans une pièce à part. Si ça n'avait tenu qu'à elle, Olivia m'aurait envoyé en quarantaine dans une maison à part. Puis, je me suis endormi dans un monde à part.

    La deuxième fois, pour éviter toute tentation de coquelets grillés principalement, je suis passé par dessous, par Brot-Plamboz et grimpé le becquet de la Plature. Mais à peine sorti de la forêt à hauteur de La Frêtreta, un orage diluvien a éclaté. J'ai du appeler Olivia. J'ai pu joindre le col de la Tourne trempé comme une baleine. Gentleman aux pieds palmés, j’ai invité Olivia au resto sis juste-là comme un cou sur son col. A vélo, on voyage léger, j’ai eu juste de quoi lui offrir une croûte au fromage; la royale tout de même. J'ai dit clairement  "Non" quand le patron est arrivé, une bouteille de gentiane à la main.

    La troisième fois, fort de la parfaite connaissance du trajet acquise, j'ai testé quelques raccourcis, le premier m'a fait perdre une demi-heure à pousser mon VTT entre les racines et les ronces d'un forêt hostile. A certain endroit, je fus écœuré par l'odeur de résine puis par le triste spectacle de conifères qui séchaient sur pied par dizaines, livrés à une armée de bostryches. Pour les épicéas, ça sent décidément le sapin ! Puis, à faire l'impasse sur le chemin connu et me retrouver dans l'impasse de ceux inconnus, à slalomer entre les gentianes sur des pâtures arides marquées par le sabot des vaches, je me suis éreinté. Fatigué, presqu'à bout de ma réserve d'eau, j'ai préféré rebrousser chemin. Au moins, cette fois je n'ai pas dû appeler Olivia. Et puis, j'ai pu observer une autre jolie biche qui broutait sous un bosquet avec ses deux faons. J'ai croisé un écureuil également.

   Mais cette fois j'y suis bel et bien au Rocher de Tablettes. Et ça vaut le coup d'œil. On voit au fond les Alpes avec les trois sommets les plus célèbres des Alpes bernoises. Je comprends enfin une vieille  expression de mon grand-père. Il résidait à la Ferrière ou l'on parle une langue étrange: le französischetuch, les phrases commencent en français et se terminent en suisse-allemand et inversement. Pour l'expression : Quand l'Eiger regarde trop la Jungfrau, le Mönch se fâche, elle devient plus explicite en français vrai. Quand l'Ogre regarde la Vierge, le Moine se fâche. Il existe, paraît-il, des versions bien plus graveleuses mais mon grand-père ne me les a jamais enseignées. 

   Il arrive que l'imaginaire collectif écarte les lieux-dits de leur définition première;  Eiger, contrairement à une idée reçue, signifiant plus probablement « grand épieu », une sorte de lance de chasse. 

    De ce nid d'aigle, on surfe quasiment sur les trois taches bleues que forment les lacs, on survole pratiquement le Littoral neuchâtelois, le Vignoble, l'Areuse et les Vallées. En bas de la falaise, on reconnaît  les Grattes où broutaient les diplodocus. Puis Rochefort. Je ne distingue pas les ruines du château depuis lequel régnait l'abominable et cruel seigneur Vauthier.

    Le paysage et la nuit des temps se confondent, l'espace et le temps ne font qu'un, vraiment. 

    Je me penche un peu, j'attrape le vertige mais au lieu d'être attiré par le vide je me sens au contraire submergé par un trop plein d'images. Je m'imagine Musso - ce nom me vient spontanément - un gueux, qui pour échapper aux vilénies du triste seigneur Vauthier, se réfugie ici sur les hauteurs.

    Au début, il vit comme un sauvage dans une hutte faite de branchages. Il se nourrit de racines et de cueillettes, puis progressivement  de petits gibiers. Un peu plus au nord, les montagnes sont habitées par des paysans vaguement franchisés. Le premier hiver et les suivants, il donne des coups de main aux paysans contre un bol de lait, un quignon de pain et la possibilité de dormir dans la litière au chaud à côté du bétail.

   Mais sa véritable nourriture, à Musso, et aussi son réconfort reste cette sensation de liberté, ne devoir donner acte d'allégeance à plus personne. Il laisse planer son regard sur le bourg de Rochefort, il contemple sa vraie misère passée. Un jour où les clameurs résonnent avec allégresse, son visage serein est trahi par un rictus; ça y est, il ont décapité Vauthier le fourbe.

    L'imaginaire collectif écarte quelquefois  les lieux-dits de leur définition première. Tablettes en est peut-être l'exemple, Musso s'en servait pour écrire. Lui, le manant, lui, le pouilleux, il écrivait sur les Tablettes.






 
suite...








    Évidemment, jamais Musso le gueux n'eut la chance d'un quelconque cours de lettrage. En réalité, même son vocabulaire était trop mince pour en envisager la possibilité. Quelque part pendu entre ses tripes et ses mains il possédait un Art. Par des dessins juxtaposés extrêmement petits et serrés, il avait le pouvoir de raconter des histoires. Il gravait sur les Tablettes de calcaire des points séparés par des absences de points; un langage, qu'on appelle aujourd'hui binaire. Des 1 et des 0 qui forme des images plus que des mots.

    Je jure que je n'ai pas touché à la gentiane du Grand Coeurie, mais tout s’est révélé subitement. En sortant de mon sac à dos un sachet de raisins secs, mes clés sont tombées au sol. En grattant la mousse, j'ai senti des points saillants sur la roche un peu à l'image de l'alphabet braille. Mes études en informatique allaient enfin servir à quelque chose. Je ne lisais pas les histoires, je les voyais comme un musicien peut entendre une mélodie par un simple coup d'œil sur la partition.

   J'ai dévoré le roman de Musso. La fois où, avec ses images binaires, il raconte cette nuit de terreur. Au clair de lune, une meute de loups s'était approchée de sa hutte. Mortifié, il resta terré, barricadé attendant je ne sais quel miracle. Heureusement, un troupeau de quelques vaches avec leurs petits veaux paissaient non loin. Musso décrit la scène ...les vaches héroïques, placées en cercle pour protéger leurs progénitures, cornaient à tout crin dans une débauche d'énergie invraisemblable. Un loup feignant une attaque par devant pour faire diversion et le reste de la meute, par derrière, s'élançant en force sur la ligne bovine. Les loups à moitié embrochés volaient dans le ciel et revenaient à la charge par un autre côté. Les loups affamés cherchant à planter leurs crocs dans les mamelles des vaches. Le sang giclait de toute part, scintillant sur les rayons de lune. Et, les veaux pétris de terreur beuglaient au milieu du carnage.

   Tout s'arrêta  d'un coup. Le chef de meute ordonna, par quel signal, la fin de l’assaut. Le troupeau s'en sorti par d'innombrables lardasses à même la chair et des tétines en lambeaux. Aucun veau ne fut blessé, à part l'un d'eux touché profondément au jarret.

   Puis on entendit des cris, on vit du feu, des flammes, des fourches, des cordes  et des faux. On vit, des hommes enragés attraper des loups blessés, les massacrer , les viander à coup de faux, les lacérer à force de fourches. Les faire tournoyer vivants sur des pieux. On vit dans le regard des hommes toute la furie des bêtes sauvages, ils ne voyaient plus qu’au travers de l'aveuglement frénétique du massacre.

  Musso, termine le chapitre de cette sombre histoire en expliquant comment ce jour-là, s’est inscrit à tout jamais dans l’imaginaire collectif du peuple des loups, la peur de l’homme et non la peur des vaches, ni des autres espèces animales.

    J'en étais certain - suis-je le seul ? - Musso n'avait pas inventé ce système de pictogrammes binaires juste pour des histoires de bestioles, fussent-elles des loups. La véritable raison apparaît plus loin sur la Tablette. L'impulsion première qui a mené Musso à cette littérature rupestre, évidemment, ne pouvait être autre chose qu’une histoire de cœur. Sans surprise, on apprend que Musso s'était imprudemment amouraché d'une gente dame convoitée également par le seigneur Vauthier. Bizarrement, ou est-ce quelques saillies érodées sur la pierre qui trompe ma lecture, la dame portait l’anachronique prénom de Kate. J’ai réussi à déchiffrer quelques extraits de l’histoire.

...nous nous croisâmes au pied du donjon, à cet instant mon cœur s'emplit d'une brusque chaleur, il ne m'était jamais arrivé plus grand bonheur que de sentir cette flèche parfumée de délice transpercer mon corps avec la seule douleur de ne pouvoir enserrer sur-le-champ la belle archère.  

 …les gardes patrouillaient dans tout le fief, j'étais comme une bête traquée, courant d'une cache à l'autre. Tapis comme un rat, crapahutant, le cœur battant au rythme du tambour avant la mise à mort, je n’avais pour quête, ma tendre Kate, que d’emmener dans mes souvenirs, votre ensorcelante image. Dans mon désarroi, je suis allé près du donjon dans le fol espoir de vous apercevoir une dernière fois. J’avais besoin de me convaincre encore que tout mon amour pour vous valait bien cet exil et toute l'incertitude de mes lendemains... 

 ...les loups sont revenus cette nuit. Je n’ai plus peur. Mon seul tourment, Ò ma Kate, reste celui de votre souvenir. Il n’est un jour ou comme l’envol de la grive musicienne, mes pensées partent dans les airs allant chercher vers vous un nid de réconfort et de tendresse. Ô ma mie, qu’avons-nous fait de naître nus alors que d’autres se trouvent parés d’or dès qu’il voient le jour. Qui donc décide de celui qui fait courbette et de celui qui donne le bâton ? Quand viendra-t-il le jour où nous, sac de tripe et vermines de tout poil, oserons-nous nous embrasser avec, poser nos lèvres, les mots “égalité et liberté” ? Oui, ma tendre Kate, ici dans les cimes, ces mots veulent dire quelque chose. Les hivers y sont rudes et ne finissent jamais, mais quel bonheur, le matin, quand je contemple la plaine de sentir le vent dans mes cheveux et ne devoir me baisser devant  personne.

   Des marcheurs un peu bruyants, viennent perturber ma lecture, ils font quelques photos depuis le promontoire  puis s’en retournent en baragouinant en suisse-allemand ou en französischetuch de la Ferrière. Peu importe, face à moi-même, je n’ai qu’une seule envie, celle de partager ce moment de plénitude. 

   J’ai du appeler Olivia. 

   Mon sachet de raisins secs et vide, sûrement Musso; il n’est pas mort, ce con.

   Je range ma tablette dans son étui.