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PascalF Kaufmann




Misericordia



De dire que ses yeux étaient comme un estomac gonflé de pitance, un globe éteint purulent de sang jaune charrié par les vaisseaux des viscères,

 de dire, au souvenir d’autrefois, quand je croisais ce regard d’enfant pétillant de vie qu’une source de bonheur venait arroser semblait-il pour l'éternité,

 de dire, à l'ombre du temps passé et de quelques froncements de sourcils, la clarté de ce regard qui visitait l'avenir d’une si grande confiance et qui en ramenait d’utopiques présents,

 de dire, mais d’avouer en fait, que mes victoires furent minces, quelquefois honteuses où mes yeux armés d'une simple épée devaient combattre ceux-là enragés munis d'un sabre laser,

 de dire, que ce regard mis en scène par la colère ou l’incompréhension chargeait la pièce tantôt de rance, tantôt de déférence, d’où sortait des armoires d'innombrables cocus,



 






 de dire que la blancheur est bien le mélange de toutes les couleurs et partit pour un voyage coloré, ses yeux allumés de substance ne voyait que ce blanc,

 de dire que la noirceur est bien l'absence de couleur et, jeté par ses yeux devenait l'absence de coeur soutenable que par la seule compassion,

de dire que j'ai douté, à cet instant, en face d'une vitrine d'opticien quand j'ai vu en reflet son regard me reconnaître, se baisser et s'enfuir,

 de dire que ses yeux étaient gonflés d’avoir été trop regardant, de tout ce qu'il avait regardé et qu'il n'avait jamais pu voir hormis une légion de chimères sans queue et sans plus de tête,

 de dire qu'à force d'avoir usé tous ces regards, il n’en resterait bientôt qu'un seul. Qu'on ne peut plus offrir, qu"on ne peut pas échanger, il n'en resterait qu'un seul bientôt; celui de la pitié.


Point-virgule



 Fait pas chaud et, en plus je suis toujours tracassé par ce livre. La roue arrière de mon VTT frotte quelque part ; ce doit être le frein.
Et là… mon premier point-virgule, on voit bien qu'il est indispensable, déjà, après deux lignes seulement.

Le ciel est gris et la forêt trépigne, attend ses feuilles tendres de mai. Ça sent l'humide plutôt que le champignon, ça sent la tome plutôt que le printemps. J'ai froid aux mains, je rentre. De toute façon je dois amener Olivia à la gare, qui part quelques jours en vacances.

Le sentier qui descend à la source est couvert de cailloux mouillés, il est glissant, je ne parviens pas à me concentrer, je dérape, je freine à tout-va; ce livre.

Je trébuche sur une épine noire, l'arbuste se secoue comme un chien mouillé, me trempe. Je descends du vélo, je continue en poussant, je continue en pensant; qui a bien pu écrire ce livre, et son titre c'est quoi déjà ?

Près de la source, assis dans une enfonçure, abrité, croit-il, par une barrière de fougères un gros renard se baigne dans la brume naissante. Quelle belle image, enfin je ne pense plus, je m'émerveille. Assoiffé de répit, je lappe ce laps de temps fort d'apaisement . Point.
Virgule, et s'il avait la rage ? !

Vaut mieux déguerpir en douce. Tout compte fait, je préfère les écureuils.
Au pied d'un frêne, je remonte sur la selle, mais quelque chose freine. Un pneu est plat et rien pour le regonfler ; ça me pompe, ça me pompe.
Je continue à pied. Jamais, je n'arriverai à l'heure pour le train d'Olivia.










J'en étais à la page 27, je crois. C'est quand on s'égare dans ce genre de bouquin qu'on se dit : "Tiens, je devrais écrire un livre, moi aussi " et de rajouter, narquois : "Comment a-t-il pu trouver un éditeur celui-là ? " et de plus belle, pantois : " Quoi, il ose postuler que les points-virgules n'auraient plus d'intérêt en littérature, qu'ils y seraient devenus inadaptés, démodés " et encore, fâché: " Il se permet de songer à les éradiquer, ce Monsieur ".

Me souviens lorsqu' enfant, baillant aux corneilles au banc de l'église, du curé en chaire, de corbeau vêtu n'en finissant pas de côacôa, POINT VIRGULE qui a parlé par les prophètes. La magie du point-virgule; tout ce qui se dit avant, contenu par trois mots dits après.

La vie est faite de fracas, de bruits ; on laisse passer la rumeur, on attend simplement le point-virgule et là, on tend bien l'oreille, juste quelques secondes, on écoute s'écouler et on boit ces deux trois mots, cette parole qui dit tout.

J'en ai fait un art de vivre et quand Olivia m'appelle pour le souper et que je lui répond : " J'arrive tout de suite; si l'ordi. ne plante pas ", elle peut en attester.

Et, même ce renard vu près de la source dans son lit de fougères, quand on y songe, c'est bien un point virgule qui l'a rendu magnifique ; puis brusquement dangereux.

Holà, je presse le pas. Sitôt rentré je vais écrire une lettre, faire le point avec cette virgule d'écrivain. En attendant je fais le poing dans la poche de mon froc où, avec le froid se dissimule une virgule.

Je cherche le livre partout, frénétiquement.

Sur la table, un petit mot : Comme tu n'arrivais pas, je me suis débrouillée avec la voisine pour qu'elle m'amène à la gare. N'oublie pas de ranger les commis et vider le lave-vaisselle. A dans trois jours. Bisous.
 PS: J'ai pris un livre qui traînait au salon.


La Cloison


 Voici ce qui s'est passé dans l'après-midi du jeudi avant Pâques à six heures et quelques minutes.
Maria sort par la petite porte du cagibi à l'ouest dans l'appartement du premier étage. Elle n'a rien trouvé, elle a fouillé partout. Elle veut sortir mais la porte qui sépare l'appartement du hall d'entrée semble avoir disparu. Elle pense que ce n'est pas vrai, que ce n'est pas possible. De ses poings, elle frappe le mur, mais personne ne répond, elle court à la fenêtre, il n'y a personne dans les alentours, la maison la plus proche se trouve à 200 mètres. Elle prend son téléphone, il n'y a pas de réseau, griffe quand même nerveusement son écran d'un hypothétique appel. Elle panique, ne se souvient plus de ce qu'elle était venue chercher.
Elle retourne à la fenêtre et crie, encore ; et encore elle crie.

Face à l'écho du néant, elle prend peur et cette peur lui en rappelle d'autres qui remontent du passé. Elle se laisse glisser le long du mur et se retrouve par terre les jambes écartées. Elle tente de faire le point, régénère sa poitrine à grosses bouffées d'air, cherche le calme, mais ses idées ne sont plus si claires. Rudoyés par le stress, ses cheveux deviennent gras et s'enroulent en arabesque sur le front et lui bouchent la vue ; elle ne tente aucune esquive.
La nuit tombe.

Voici ce qui s'est passé dans la journée du vendredi saint.
Maria vit un calvaire, elle a perdu tous ses repères. Tantôt lucide, spectatrice de ses égarements, tantôt croyant trouver une porte de sortie, mais elle se retrouve trahie par le juda; quand elle y pose un oeil elle y voit une âme couronnée d'épines puis l'obscur.
Machinalement, traînant les pieds, elle s'engage dans une sorte de procession faisant le tour des bibelots accumulés sur les étagères. Devant chacun d'eux, elle est traversée d'une émotion plus ou moins vive mais ne peut en situer l'origine d'aucun. Dans un pot en terre, elle découvre un trousseau de clés - ce qu'elle avait pu le chercher celui-là- mais n'y prête guère plus d'attention, derrière un livre elle déniche des billets de banque qu'elle met dans un vase en se disant qu'il faudra mettre de l'eau pour que ça pousse.
Elle termine son cortège devant le portrait de feu son mari. Elle murmure, en caressant la joue du cadre :
" Ô mon fils chéri, comme tu es beau ".
Toute la nuit elle entend marcher des araignées au plafond et le coq chanter par trois fois.

Voici ce qui s'est passé dans la journée du samedi, veille de Pâques. Maria se réveille assez en forme, mais elle se brûle sur une plaque électrique; la veille voulant se faire un café, elle l'avait enclenchée. Elle n'avait pas mis d'eau dans la casserole. Peut-être, est-ce cette brûlure qui rallume ses souvenirs; ils sont si nets.
Quand elle avait onze ans, qu'elle accompagnait sa mère à la rivière pour faire la lessive avec les autres femmes du village. Il y avait Adélaïde qui faisait rire tout le monde avec ses ragots d'entrejambes, dénués d'enjambement, sans enrobage.
Et, Horacio qui venait, comme par hasard faire abreuver ses huit chèvres. Il avait 12 ans. Elle voyait dépasser des genêts son visage coiffé d'un galurin noir qui rougissait au moindre de ses sourires.

A cet instant, l'image de ce visage est tellement précis que Maria peut en compter les taches de rousseur.
Elle se remémore toute cette époque avec tant de clarté qu'elle ne voit pas venir le crépuscule; puis là, elle recommence à voir les choses en noir.

Voici ce qui s'est passé ce triste dimanche, jour de Pâques.
Maria a faim, ouvre le frigo, il y a des oeufs durs, mais elle prend le pain sans levain posé sur le crucifix hier encore pendu à son clou, le rompt avec une fourchette et l'avale en communion avec toute sa déchéance.








 Elle reste plusieurs heures immobile devant la photo d'une rose. Au dos de la photo émane depuis des lustres, comme un baume, le seul mot d'amour que son mari ne lui ait jamais dédié. Ni maintenant, ni plus jamais elle pourra s'en parfumer.
Tout est silencieux, on entend plus rien d'autre que le chuintement d'une larme qui s'écoule sous sa paupière.

 Voici, ce qui s'est passé le lundi de Pâques au matin.
Alors qu'elle mange, triste devant son assiette - que d'ailleurs elle n'utilise pas -, les enfants des voisins viennent jouer au foot sur la place devant la maison. Ils profitent de l'absence de la proprio. qu'ils croient en vacances. Maria s'empresse vers la fenêtre pour appeler au secours. Ses lèvres semblent cousues. Elle veut lancer quelques chose pour attirer l'attention, mais tout à coup résonne un bruit de verre cassé; un des gamins a shooté le ballon dans le carreau du garage. Après un silence, il avise :
"L'premier qui poucave, j'le nique, de toute façon, va rien voir la vioque, elle est timbrée grave".
Maria ne comprend qu'un mot, mais celui-là, si lucidement que son corps entier se convulse, se bloque, se tait et s'effondre. Timbrée, c'est bien cela. Je ne suis plus qu'une enveloppe de chair timbrée au sceau de la démence où l'adresse renseigne d'un asile à deux ou à trépas.

 Voici ce qui s'est passé le mardi après Pâques peu après huit heures du matin.
Maria reste allongée dans son lit les yeux ouverts fixant le ciel. Elle n'a ni froid ni chaud pourtant ses sensations sont bien présentes. Elle entend bien les rumeurs, ce vacarme, comme si tout s'écroulait, des voix d'hommes qui braillent, des engueulades en langage de chantier.

 Peut-être que Maria rêve, elle essaye de se retourner mais son corps se crispe plutôt qu'il ne bouge. Elle peut juste allonger le bras qui retombe aussitôt. Dans sa main, elle tient agrippé un papier, celui-là même qu'elle était venue chercher le jeudi soir.
Une lettre en fait, qui commence par :
Mes chers enfants, mes amours, je sens les premiers signes, jurez-moi quand il sera temps de ne pas me laisser m'enfoncer…

Un brusque jet de lumière envahit la pièce.

 Voilà ce qui s'est passé le jeudi avant Pâques vers 17h30 de l'après-midi.
Comme l'architecte l'avait averti, le premier maçon commence à ériger la cloison entre le hall d'entrée qui doit complètement être rénové et l'appartement. Ceci devant permettre les travaux sans que la poussière ne pénètre dans le dit appartement. Le maçon en perçant le mur touche, sans s'en rendre compte, la ligne téléphonique et la rompt.
Maria arrive alors, essoufflée d'avoir monté l'escalier :
"Excusez, j'ai oublié quelque chose".
Le maçon lui recommande de se dépêcher car il a un rendez-vous important - l'apéro avec ses copains, à vrai dire - et sort fumer une clope.
Dehors, le contremaître demande au maçon numéro 1 de ranger les outils et de charger la camionnette. Il faut que tout soit en ordre pour ce long weekend de Pâques qui va durer quatre jours. Il ordonne, alors au maçon numéro 2 d'aller finir de monter la cloison.
Le maçon numéro 2 ne sait pas que Maria est en train de se perdre dans son intérieur à chercher quelque chose ; il l'oublie.

Gazon maudit

 On ne peut pas les recevoir comme ça, t'as même pas tondu le gazon ! Olivia est toute énervée; elle se réjouit, elle veut que  tout soit joli quand ils arriveront. Elle a arrangé  deux  pots de lauriers sauvages à l'entrée de la maison et débarrassé de leurs  feuilles mortes les géraniums. Impatients dans leurs bacs, comme à un balcon, ils sont prêts à lancer des confettis de pétales sur les invités quand ils arriveront.

 En matière de tonte de gazon,  je dois confesser de grosses lacunes. En réalité, ma fibre écolo est comme un poil dans la main, qui se redresse au bruit du moteur de la tondeuse. Puis ça pue, ça pollue. Et, ça massacre l'herbe au point d'en faire une bouillie, une choucroute dont je n'aime ni le goût ni l'odeur. Pfff, il faut aussi vider le réservoir et l'amener au compost; c'est d'un astreignant.

 Olivia est en train de préparer le repas. Avec goût, elle a déjà dressé la table qu'elle a couverte des couverts reçus à notre mariage - c’est-à-dire un vénérable assortiment - et de pétales de fleurs.

 Oui, mais si on fait les comptes, moi j'ai panossé l'escalier, récuré la cuisine, préparé le barbecue et sorti le vin. J’ai fait ma part, alors ce gazon..

 Olivia est affairée à son robot ménager. Je tente quelques stratagèmes. Le temps va se gâter, je crois ! Faut-il vraiment qu'on prenne l'apéro au jardin ?  Elle dit : "Va chercher le coupe fil chez le voisin, il est électrique en plus".

 Je jette un coup d'oeil par dessus son épaule, elle est en train de préparer le dessert. Euh, mais c'est mon dessert préféré. Aux fruits de la passion. Elle me lance son sourire, celui qui a fait qu'au lieu d'être deux nous sommes devenus un et ainsi unis pour le meilleur et le pire, comprendre qu’en réalité, cela voulait signifier pour le dessert et pour la tonte. Puis si l'engin est électrique…

 Je commence par le bord du muret recouvert de mousse où je découvre quelques fraises des bois que j'espère à l'abri de l'echinococcose, cette arme à retardement amorcée par goupil, ce rusé dont l'urine vous  bousille les reins. Et ça me pète à la gueule. Ce parfum puissant, fruité, unique. Ah, cet arôme délicat offert par cette petite fraise roturière qui, jadis a failli perdre sa naïve fraîcheur en voulant s'afficher au cou de quelques nobles.

Après plusieurs passes de coupe fil où trépasse l'herbette, je suis stoppé net par le tronc du pommier. L’air bête un peu, mais je ne me prive pas d’une pause, compte les bourgeons en pose dans leur branchage. Génial, je pourrai cet automne préparer une tarte à quatre pommes.






 Effectivement, l’engin est assez silencieux, rien à voir avec  l’infernal réveil-dimanche à moteur deux temps. Au plus, un bruit de hachoir à saucisse qui rappelle les bouchoyades à la ferme de mon enfance.

 Progressivement, je saucissonne les ares, je charcute le végétal. Le green parfait. Je boudine encore la flore quand, cette fois, c’est le prunier qui s’interpose. Quelques sauterelles se moquent, aussitôt une libellule rapplique car une mouche à merde avait tout cafardé. Stoïque, je ne pique pas la mouche, je rêve d’octobre, quand il fera tourner sa boule à miroir dans ses feuillages gavés de fruits, qu'il fera virevolter ombres et reflets,  rose et mauve ou vert d'ocre-tobre à en attraper le tournis.

 Allez au Travail ! Devenu RazL'herbette, le robot raseur, je commence à trouver un certain plaisir. Dans les zones franches d'obstacles, je peux balancer la machine à larges volées de gauche à droite et réciproquement. Je m'enivre à tailler l'ivraie, glissant sur les ray-grass, laissant derrière moi une pelouse de golfeur… avec bien plus que 18 trous.

 Maintenant, j'entends plus nettement le bruit de l'herbe qui plie sous l'élan du fil en plastique de la machine. Ça fait  mwâmm-mwâmm à droite et ça balance à grands coups, mwâmm- mwâmm à gauche. J'avance bien, il reste deux  passages peut-être. Mais, et de plus en plus fort, résonne comme un pleur. Je coupe  la machine, il n'y a plus rien d'autre que le silence.  Je réenclenche, le gémissement est bien net cette fois, il remonte en frémissement le manche du coupe fil.

 J'ai presque fini encore quelques bons coups  à droite mwânn-mwânn, à gauche,  mânn-mânn. C'est intenable ce pleur, il se cache sous la coupole du coupe-fil, c'est le gazon qui crie Maman-Maman.

 Je pose définitivement cette saloperie de machine.

 La soirée s'est bien déroulée, les invités ont trouvé original ces îlots d'herbes hautes au milieu de la pelouse.

 Plus tard, à l'heure des rangements, Olivia, tout à coup, me regarde fixement, elle pointe  son bras dans ma direction armée d'un couteau de l'assortiment de notre mariage et décrit sèchement un zig-zag. Maman, Maman !






A tire-d'Aigle

J'ai fait quoi ? Disons, un pas à droite et j'ai remarqué au-loin dans la forêt une cabane en bois que je n'avais encore jamais vue. 

J'ai pris la voiture en direction de l'est. J'ai dú m'arrêter à un passage clouté, l'enfant qui traverssait m'a fait un sourire fier et un grand signe de la main. Cela m'a mis de bonne humeur.

Sur le trottoir de la pizzeria, deux ados marqués d'un tatoo - une calligraphie chinoise - se tenaient l'un face à l'autre, les mains plates, hardis de papouilles jouant de fausses esquives à qui rougira le dernier. Puis l'orage. La foudre s'est abattue sur un vieil hêtre.

J'ai enclenché les essuies-glaces et le clignotant à droite. J'ai roulé longtemps. Dans le rétro, je ne voyais déja plus l'antenne du Chasseral. Je suis arrivé sur une plage qui semblait être paradisiaque. De sable blanc. De sable rouge, car un enfant de trois ans rejeté par la méditerranée gisait abandonné; il portait une gourmette avec son prénom : "Aîssam". Impuissant, au lieu d'un moindre service, je n'ai pu rendre que tripes et boyaux. J'ai fermé les yeux. J'ai couru le long de la plage puis, me suis effondré. Alors le vide. Plus exactement l'envie de vide.

Sauvé par des plaisanciers bobos et tout nus, je me suis retrouvé sur le pont d'un voilier. Les femmes avaient des poils sous les bras. On a chanté, on a chaloupé toute la nuit une bouteille à la main. A la dérive, l'esquif sans ancre, semblait pourtant vouloir écrire un mot bateau, peut-être "liberté" sur cette page d'océan. Cette page aussitôt spoliée par un pétrolier géant en train de sombrer qui l'a recouverte de son oeuvre ; une huile, lugubre, figurant des oiseaux mazoutés. 
Le voilier s'est échoué sur un estran. J'ai continué en auto-stop. C'est une charrette tirée par un cheval qui s'est arrêtée. La charrette était de fortune et le cheval de misère. Le marchand de fruits,bulgare. Il tenait les rênes, raide et nonchalant. Il allait par la droite, m'a fait grimper sur le pont.
J'ai goûté aux pêches jaunes et embaumantes montées en pyramide dans leur panier. Pour mon plus grand malheur, car de ma vie, je n'en ai plus jamais retrouvé le goût.

Puis j'ai marché de jour, stupéfait par les trésors de la nature. Dans un village en pleine steppe, une petite fille burkinabé faisait  la manche, je ne lui ai rien proposé d'autre qu'un haussement d'épaule.

Plus loin, incrédule, j'ai croisé un rhinocéros unicorne, un calao bicorne et des aras heureux.

Marchant de nuit avec l'impression que de la glace fondait sous mes pas, marchant de jour avec la sensation que l'air qui me chauffait la veille me brûlait le lendemain. J'ai dormi debout au point qu'au réveil, ce fut déjà le crépuscule. Un gros rond orange nageait sur l'horizon.

Il y avait un bar, la foule et de la musique brésilienne. Entre samba et danse de camping -  j'ai contribué à la caricature - les dandinements allaient bon train.

J'ai commandé une caïpirinha. La serveuse a fait un joli sourire ; en se baissant vers le frigo, sous sa jupe qui se relevait, un petit pli blanc a enflammé mon corps, les bras, le ventre, les jambes et ce qu'il y avait entre. J'ai tenu raide ma nuque et bombé le torse. Mais surgit de l'armoire frigorifique une armoire à glace, le boy de la serveuse ; je n'ai eu d'autre choix que la débandade.










Un rasta en vélo, coiffé d'un casque de dreads m'a proposé son porte-bagage. A un certain moment,  il fut affriandé par un champ de came à gauche. J'ai sauté du vélo. Adieu brother.
J'ai fait pipi dans le bocage en chantant. J'ai dormi à la belle étoile. La lune était grosse et superbe. J'y ai vu nettement des traces de pas et un drapeau américain. 

Le lendemain matin, le rasta est revenu en marchant - mais dans sa tête il devait voler - à côté de son  cycle. Take-it man ! Il m'a donné son vélo.

Mais plus loin, au milieu des cactus, un mur, fraîchement érigé entre mayas et maillés m'a obligé à rebrousser chemin.

C'était comme si j'étais parti pas loin, comme un oiseaux qui prend son premier envol et qui tombe tout près du nid. Aussi, un un froid vif se faufila sous mon short de cycliste. Le paysage était  grandiose, là au pied des Alpes.

J'ai commencé à gravir les routes sinueuses en vélo, soudain un aigle royal est apparu. Il longeait les falaises en lançant des glapissements rauques et stridents. Il semblait montrer la route, j'ai même cru à une sorte de réincarnation, qu'il pouvait être mon père.

Au Col du Galibier un type en jaune a surgi et a levé les bras au ciel. L'aigle s'est abattu sur moi, je n'ai eu d'autre choix que de m'accrocher à ses serres et ainsi pendu à ses pattes, revenir en planant sur la  terre basse.

A tire-d'aigle, j'ai survolé des villes, de l'eau et des déserts et des champs, la steppe où la petite burkinabé m'a reconnu et  m'a lancé une poupée africaine "Tiens, c'est pour toi". Dissimulé sous mon aile, elle n'aura vu pas ma honte je l'espère, moi qui ne lui avait rien donné.

De là-haut, depuis mon aire volante, j'ai aperçu de la fumée dans les décombres d'une cathédrale en flammes et Quasimodo en train de jouer avec le feu.

Enfin, l'antenne du Chasseral avec en arrière plan la région des Trois-Lacs. Sur la route une file de voitures à la queuleuleu; des Peugeot, une 301, 302, 303, 304, 305, 306, 307, 308, 309. Pas de doute je rentrais bien chez moi, dans cette ville à 1000 mètres d'altitude.

L'aigle a fait mine d'atterrir et j'ai pu me dégager de mon deltaplane à plumes. Je fus abasourdi par le stress des gens et les bruits de la ville.
L'aigle après une dernière virevolte est allé se figer sur le dôme d'une maison de maître; définitivement.

J'avais trop de choses dans la tête, il a fallu du temps pour décompresser, trouver un sens à tout ça. J'ai bougé un pied,  oh quoi ? de quelques centimètres vers la droite.  J'ai reconnu la cabane en bois dans la forêt.

En réalité, j'avais pivoté sur moi-même. J'avais fait le tour du monde, ce voyage dont je rêvais depuis si longtemps.

 Il y a de la lumière dans la cabane, deux amoureux avec des tatoo chinois s'enlacent.




Romand noir

Point final !

Voilà mon premier polar fagoté, terminé.


L'histoire se passe dans un bled sur une presqu'île ancrée dans un estuaire recouvert de glace la plupart de l'année. Elle est séparée de la terre par un unique pont mal entretenu et propice aux accidents routiers. Le nom du bled est lui-même glacial, de longueur infinie et ne comporte aucune voyelle.


Le drame trouve son issue dans le sous-sol d'une maison de maître. La cave est sombre, tapissée de chaînes, de menottes et équipée de toutes sortes d'accessoires sado-maso.

Mais je n'en dis pas plus.


L'intrigue s'articule autour d'un respectable quinquagénaire ayant pignon sur rue, seul, veuf, encore plein de libido et d'alibi. Son nom sonne en -ssonne.

Mais je ne vais quand même pas tout raconter.


D'entrée, les soupçons accablent un homme mal rasé, légèrement bossu, sombre, étrange, le front éperonné d'un gros kyste et un nom en -quist.

J'en reste là.


La police, équipée de lampe-torche, finit par retrouver dans la cave éclairée à la lampe à l'huile, la fille à poil dans sa cage. A côté du congélateur, un martinet encore fumant serpente sur la terre battue.

Mais j'en dis trop, surtout ne rien dévoiler.


Faut dire que la jeune fille au pair, née sans père en possède une belle paire. Sous ses airs de sainte-nitouche, on lui découvre un passé de prostituée de luxe - donc avec du cachet - évoluant alors dans un univers de cuir, de vaseline et de godemichet.

Voilà.


Il s'avère que le bossu, malgré son par-dessus est aperçu bossant pour son chameau de boss, celui qui a pignon sur rue et lui a filé du pognon pour qu'il lui lèche le fion. Malgré les soupçons, il est donc innocent.

Mais chut !


Encore ce dernier détail. Le principal rebondissement intervient avec la visite d'un écrivain has been et vergogneux. C'est quand il monte au phare - il y a un phare, vous en doutiez ? - que ce dernier détail s'impose à lui comme une évidence quant à la résolution de l'énigme.


Un autre personnage a été vu au café qui buvait du whisky. Il pose des questions, il réserve pour quelques jours la seule chambre de l'unique hôtel du bled. Il a un étrange accent. Il pourrait bien être le serial killer tout designé, mais je vous rassure tout de suite, il n'est guère que le frère de la fille en cage.

A partir de là, dans la fiction, il pleut tous les jours. Attention, le pont devient dangereux, il faudra, à coup sûr le fermer à la circulation d'ici quelques pages.

Jusque-là, j'ai bien réussi à maintenir le suspens, je ne vais pas tout briser maintenant.











Le pire dans l'histoire est que les habitants du bled se doutent de quelque chose, il savent bien que c'est le soit-disant respectable assurément quinquagénaire, ce salonnard qui est le coupable et le bourreau. Cela est d'ailleurs confirmé dans les dernières lignes du roman.


Mais ici, les gens sont des taiseux. Ils vous regardent avec leurs yeux creux et passent leur chemin où alors, ils crachent par terre. La presqu'île semble être tenue sous une chape de plomb par des non-dits, des secrets de famille, des réminiscences.

Ici, des hommes sont tous veufs, les femmes toutes veuves.

Je ne peux pas en dire plus.


Et puis, je vous passe le nombre d'assassinats - en tout, quatre - et le prénom de la jolie autochtone, seule, veuve, avec un chien jaune et qui sous prétexte d'alibi à sa libido ne se livre à lui que dans la dernière cage...non, page.


A ce stade, comme vous, je me pose des questions. Qu'est ce qui a amené l'écrivain dans ce coin perdu ? Comment et pourquoi est-il monté au phare alors que celui-ci est habituellement cadenassé ? Comment se retrouve-t-il mêlé à l'affaire ?

Et le cantonnier, si discret, qui de par sa fonction détient la clé n'a-t-il pas les manières et les manies d'un pervers ou d'un potentiel assassin ?

Quel est le détail, la piece manquante du puzzle qui a fait se résoudre l'affaire alors que tout les habitants en connaissent de tout temps tenants et aboutissants ? Pourquoi ne ma-t-il fallu que 10 pages pour en arriver là, alors que 574 ont juste suffit à un collègue romancier pour pratiquement la même histoire ?


J'ai pourtant énormément travaillé et insisté en l'approche psychologique de mes personnages. Il m'a fallu beaucoup de temps pour dessiner leurs contours : "mous", mettre en évidence leur relief : "plat".


Quant au mobile du crime, pas un mot car si vend la mèche plus personne ne voudra acheter mon polar.


Le mobile est en fait immobile, car le crime est romand. Suisse romand.

 





Le somnoleur

Le public debout, en standing ovation laisse éclater sa joie. Les applaudissements en temps et en contretemps font trembler les loges de l'opéra. Une jeune fille exulte, des spectateurs hurlent bravo, on entend des sifflets, certains ont la larme à l'oeil. 
Malgré l'interdiction, les flashs des smartphones crépitent et diaprent la salle d'effets stroboscopiques. Une dame en vague équilibre dans l'étroite rangée manque de tomber dans les pommes posées sur leur siège de velours.

Quelle émotion, quelles voix!

 Lui, applaudit d'un geste pesant, un peu
comme une machine à poinçonner, sans réelle conviction. Bien sûr, le spectacle était exceptionnel, les décors remarquables, les artistes formidables mais, l'apothéose sur laquelle il avait tout misé ne s'était pas révélée à lui. Il avait pourtant préparé son coup avec minutie et il avait mis le paquet ; le prix surréaliste des places, le trajet en avion et la nuit à l'hôtel.

 La mine frustre, il se lève, il frotte les épaules de son voisin de devant sans rien dire. Puis, en tirant la moue, il passe les arcades de sortie de l'opéra. La foule s'émeut encore sur le parvis. En gros caractères lumineux LA BOHÈME clignote sporadiquement sur la façade du Teatro San Carlo. Comme souvent à Naples, une forte odeur de poubelles coupe l'envie de flâner dans les rues; la grève des cantonniers dure déjà depuis deux semaines.

 Il rentre à l'hôtel, il avale d'un trait la bouteille de San Pellegrino sortie du mini-bar, se couche, éteint.

 Sa femme devait souvent le secouer de peur qu'il ne ronfle. A chaque spectacle c'était le même rituel. D'abord, une bonne bière au foyer ou  au bistrot le plus proche pour se détendre un peu, puis ils allaient  prendre place. Elle restait debout devant son siège à scruter l'assistance à regarder si elle connaissait quelqu'un. Si tel ou telle avait changé d'ami.es, elle se baissait et glissait à l'oreille de son mari  : " C'est pas vrai ! ils ne sont plus ensemble les Dubois ".
Pendant ce temps, lui se calait dans son fauteuil. Il enlevait discrètement ses chaussures et débarrassait ses poches des clefs, porte-monnaie et de tout ce qui pouvait contrarier son aise.
Enfin, elle s'asseyait à son tour, faisant, s'il y eût lieu, quelques réflexions sur la tenue vestimentaire de ses voisines. La lumière s'éteignait. Elle allongeait le bras sur le genou de son mari et lui prenait la main.
Le rideau s'ouvrait.

 Lui, après quelques minutes fermait les yeux puis attendait. Enfin,il attendait... c'est ce qu'on aurait pu croire en le voyant car, en réalité, dans sa tête, une monstre mise en branle s'était amorcée. Il possédait tout l'art de synchroniser soit le mot de l'acteur, soit la note de  musique ou le choc gracile d'un pas de danse avec l'image pile du film qu'il déroulait dans sa tête ; qui le conduisait tout droit dans les bras de Morphée avec un si bel apaisement et, si instantanément.

 Alors, quand elle sentait pendre sa main ensomnolée, elle le secouait. Quelquefois, de plus en plus souvent, elle s'endormissait également.

 Sa carrière de somnoleur, il l'avait entraînée modestement en assistant à de petits spectacles, aux revues des enfants à l'école, au théâtre amateur où les comédiens sont payés au chapeau, aux enterrements de ceux qui avaient levé le leur, une dernière fois.

 Puis, le somnoleur songea à se lancer dans la catégorie supérieure, celles des spectacles payants. Et cela lui avait convenu ; comme il avait bien dormi à celui du Transsibérien de Blaise Cendrars qui se déroulait dans un autocar à l'arrêt. De même - mais là, en forme olympique  - à celui des tambours du Bronx en juin dernier. Au concert du cors des Alpes en Valais, ses ronflements n'avait perturbé personne, avouons que l'accord était parfait. 


 






 Sa femme disait : "C'est complètement  idiot de payer une entrée pour aller roupiller".
Mais le somnoleur persista et il en vint  à remarquer que plus le spectacle était grandiose servi par les grand artistes, plus son plaisir s'amplifiait et plus l'endormissement était rapide et bienfaisant.

Il commença à dresser des plans, préparer un budget et constituer un bas de laine spécial spectacles car cela coûtait de plus en plus cher. Il choisît des évènements des plus remarquables, à Milan, à Londres, à Bayreuth, à Paris et même à Buenos Air.
A chaque fois il revenait enchanté de ce cher sommeil. 

Sans doute, mais on s'était moqué quand il en avait fait la confidence, qu'il recouvrait sa symbiose avec sa mère lui lisant  des histoires avant le coucher,  lui tordant ensuite le bout du nez en guise d'interrupteur pour éteindre la lumière.
Mais surtout, à chaque fois il avait, comme on regarde un ciel étoilé avec l'impression que l'univers nous appartient, ce sentiment  de voyage dans l'infini où parmi la foule, les plus grands artistes venaient se produire que pour lui, rien que pour lui.

Or, il décida d'un voyage à Naples. On l'avait averti d'un spectacle extraordinaire corroboré par l'avis des critiques unanimes. Sans hésiter il entreprit les réservations pour ce qui devait être un sommet, le must, le Nirvana.

Au Teatro San Carlo, quand il ferme les yeux, et alors qu'il avait bien bu sa bière, rien ne se passe comme d'habitude.
En boucle, il se voit  tourner en rond dans sa chambre d'hôtel où tout est carré. Sur le lit carré, les draps imprégnés d'odeur de poubelle semblent avoir été tendus par une puissante machine carrée. Il pense au moment où il se glissera dedans aplati comme dans un portefeuille en cuir, impuissant, à moitié étouffé tirant de toutes ses forces pour créer du mou et trouver de l'espace.

Il assiste au spectacle de pied en cap sans qu'aucun chanteur ne prenne la peine de jouer que pour lui tout seul, ne serait-ce qu'une minute.
Il s' étonne - car jusqu'à ce jour, il n'en voyait qu'une partie - de la durée d'une oeuvre et découvre que l'on puisse s'y ennuyer par instants. Pourtant, sur scène le beau Rodolfo à la voix de ténor fait trembler l'enceinte du théâtre et enthousiasme l'audience.

Après le triomphe final, le somnoleur, remarque sur le fauteuil devant lui, un être profondément endormi ; c'est certain, dans sa tête se déroule un film avec Rodolfo en pleurs, suant de toutes parts, dégoulinant de mascara,  démangé par sa perruque, criant son désespoir, hurlant, la langue chargée, le menton rosé du rouge à lèvres qui a coulé, oui hurlant, le prénom de son amour fauchée par la tuberculose.

La mine défaite, le somnoleur s'approche de son voisin de spectacle, avec ses mains en forme de machine à poinçonner, il lui triture les épaules pour le réveiller. Il ne dit aucun mot. Il lui impose un clin d'oeil jaloux. 

Pour leur représentation privée, les artistes avait  élu un autre que lui.



L'Orphelin

 Il est bien raide cet escalier qui dégringole comme un torrent de caillasse dans la falaise. Je me pose un instant pour respirer dans un promontoire de cet interminable zig-zag. Il fait chaud, je regarde ma montre, le soleil est à son zénith.

 Les murets alvéolés de  gros cailloux, sont coiffés de dalles plates et forment comme un pupitre de conférence. De cette tribune improvisée, j'entame une tartine comme un élu en campagne mais rapidement je me laisse transporter par le discours silencieux et  bucolique de la côte amalfitaine; lui adjuge tous mes suffrages. A la vue des villages tirés à quatre épingles dans leur écheveau montueux, du golf en forme de croissant qui s'émiette en vaguelettes turquoises, où semblent s'être échoués des canotiers en képi marin, je vote, je cumule, je panache et ne biffe rien.

 Mais, fais attention vieille branche ! Je te préviens, la suite de ce récit risque bien de te déplaire; il ne parle pas de quoi on peut s'emplir mais de quoi on se vide. Tu verras, c'est la caque.

 Des racines s'embusquent dans le maigre crépi du mur sur lequel est gravé, entre un coeur greffé d' Amore mio et une bite taguée de mauvais goût, le chiffre 365. Manifestement, il s'agit du  nombre de marches restantes  jusqu'à la plage. Jusqu'ici, j'en  avais déjà compté cent-douze.

 Une senteur particulière enveloppe tout à coup mon balcon. Une odeur de dedans d'homme. A quelques marches en amont, au nord, hagard, déterminé, les fesses serrées, il déambule dans l'escalier articulé par un.e marionnettiste invisible. Les muscles de son visage sont aspirés, tirés vers l'intérieur. Son regard fixe parait si habité que je peux y reconnaître ses résidents  - mais plutôt leur absence - et présumer de son histoire à lui.

 Mais, vieille branche je te déconseille de poursuivre, cette lecture n'est pas propre. Tu t'en plaindras pas.

 Des tâches brunâtres tapissent ses mollets. Il tient ses mains écartés du corps, les paumes ouvertes vers le soleil. La même couleur de torchis tâche les poches de son short à la hauteur du ceinturon. C'est sûr, cet homme a chié au froc. Il a eu peur.

 En haut de l’escalier, il aura vu ce couloir sinueux sans autre choix que de le suivre et ce dédale habité de solitude. Il aura vu sa vie en fait.Il l'aura vu défiler. Il été pris de vertige, il a eu la chiasse. 

 Il est né au Mozambique, de retour au Portugal - il aura perdu ses copains d'enfance - son père meurt dans un accident dans une mine de wolfram. A quatorze ans, il doit déjà penser à gagner sa vie quand ses deux frères, l'un sorti d'un chou, l'autre livré par une cigogne, orchestrent leur premier areuh areuh.


 





 Il part chez un oncle à Lisbonne qui l'envoie en Suisse. "Chaque mois, n'oublie pas de virer l'argent" lui avait commandé son oncle. Engagé dans une entreprise de transport de fruits et légumes, il finit, après moult chambardements, dans la région de Naples où il trouve de quoi bien gagner sa vie et s'entourer de nombreux amis.

 Il passe devant moi sans détourner les yeux, il continue sa marche excrémentale. Du fonds de son short suinte un rond bouseux. Par les canons, s'échappent des larmes de diarrhée. Toutes les huit neuf marches, une goutte de  fiente s'étale sur le ciment. Je reste niché dans  mon nid d’aigle en compagnie d'un essaim de mouches, observe cette scène merdique  jusqu’au moment où, trop tard, je  ne pourrai voler à aucun secour.

  Peu importe les raisons, tous les membres de sa famille disparaissent les uns après les autres. A part ses frères, mais ils n’ont rien à se dire, il n'a plus personne pour lui rappeler à quoi sert son existence.

 Il arrive sur la plage après quatre cent septante-sept marches, quatre cent septante-sept chances de réinventer sa vie, quatre cent septante-sept excuses pour ne plus y croire.

 Peu importe les raisons, alors que ses affaires marchent moins bien, ses amis ne lui courent plus après. Il reste seul sans personne pour se confier, aimé et être aimé. 

 Une dizaine de vacanciers sont allongés sur leur transat. Il se baisse, ramasse un peu de sable et, comme un gymnaste se poudre de magnésie sans quitter son agrès du regard, il frotte ses jambes maculées de caca. Comme un immigré clandestin qui passe une frontière, il se glisse silencieusement le long  du mur qui conduit à la jetée. Personne ne le remarque. Mais, qui veut bien voir un être marqué du sceau merdeux de la solitude ?

 Il entre dans l'eau ouvrant tout l'espace de ses bras comme un soleil couchant. Bientôt il sera lavé. De tout. Rapidement, les flots recouvrent ses épaules puis sa tête. Une bulle d'air fait remonter quelques gaguelets d'olives verdâtres formant en auréole, les reliefs de sa dernière pizza. Mais que pouvait-il arriver de mieux à cet orphelin qui avait si faim de retrouver sa mer.

 A bout de souffle, j'essaie d'alerter les gens, je dis n'importe quoi qui fasse italien  "Homo acqua rapido, forza". Je lève mon  bâton trouvé dans le sous-bois au début de cette descente aux enfers, et frappe de grands coups dans le sable, hurlant d'impuissance, seul moi aussi dans mon désarroi. Je t'avais averti vieille branche. ll ne fallait pas lire cette histoire, elle est triste à mourir.



Fake News

Et voilà ! Ma jolie camerounaise de femme a fichu le camp avec le secrétaire général de l'UCD. On ne peut pas courir deux lièvres à la fois, je le sais et le répète suffisamment aux enfants. Foutue politique !

  Tout allait si bien, je venais enfin d'éditer mon roman. Les critiques étaient dithyrambiques et il  commençait à s’en vendre par dizaines. J'était fier de le dédicacer chez Pas Yo et chez la Mère Indienne malgré la difficulté de l'exercice pour un néophyte.

Pourquoi a-t-il fallu que je m'engage dans cette bastringue d'élections confédérales ? Même pas en tant que candidat, c'est bien le pire. Je me suis passionné et quand j'ai entendu Greta Garbo parler de la climatisation, cela ne m'a pas laissé de glace et, à fond,  je me suis investi pour la cause. Le matin, je préparais des fiches dans un carton et le soir, j’étais poseur d’affiches dans les districts. Je n'ai plus vu passer le temps ni même contemplé les forêts à leur automne se vêtir d'un costume de  splendeur.

 J'ai négligé ma famille, car les soirs de libre, j'allais assister à des débats où aider à l'organisation de conférences de notre écurie, qu'on reconnaisse et entende nos poulains.

J'ai ouvert des comptes sur les réseaux sociaux et j'ai saoulé tous mes amis, tous les jours, pendant deux mois. A la fin, plus personne ne mettait de pouces bleus, de coeurs rouges, ne serait-ce qu'un smiley de connivence. J'avais cinq minutes ? J'allais faire la maintenance de notre  parc d'affiches que certains adversaires pulvérisaient sans vergogne. Quelques fois, je rencontrais un type - le même que moi mais d'un parti proche - des poches sous yeux, les poches pleines d’attaches colson  qui disaient “vivement qu’ça s’arrête”.  

 Les ventes de mon bouquin se sont effondrées. J' ai écrit à la presse pour un peu de pub mais, nerveux et sans trop de tact,  je me suis pris de bec avec les responsables de la rubrique culturelle. Dans l'élan, je me suis énervé  avec ceux de la rubrique politique qui favorisaient peu le parti et qui ont fini par le snober carrément.

 J'ai été fouiller les sites des candidats concurrents pour leur  trouver des failles ou pour les provoquer. J'ai inventé des théories fumeuses, j'ai publié des photomontages déjantés en réponse à  ceux de l'UCD qui se foutaient de notre pomme. Du coup, j'ai aussi visité les sites des amis de ce parti. J'y ai vu des coffres de voiture plein d'armes à feu, des désespérés habités par la frustration et l'envie de vengeance qui faisaient une généralité de n'importe quel fait divers pourvu qu'un heimatlos en fasse les frais. J'y ai reconnu une troupe armée de fusils et de haine tapie dans l'ombre d'un sous-bois prête à en sortir sous la brume brune quand les circonstances funestes  seraient favorables. J’ai enfin compris pourquoi je m'étais engagé dans cette campagne. J'ai écrit un pamphlet à leur chef qui m'a traité de ver et d'âne. Puis j'ai su que son équipe avait employé mon beau frère black, au noir pour placarder leurs affiches.  







 Avec mes compagnons de campagnes, nous avons tenu des stands dans toute la circonscription et croisé des gens formidables mais aussi des cons. Une grand mère a dit "Voter, c'est aimer sa terre" et un grand-père nous a accusé d'oxymore. J'en ai profité pour déguster les spécialités vendues sur les stands voisins, la cébiche d'un Péruvien, les accras d'un Capverdien,  l'absinthe d'un  Traversin, la palée d'un Altaripien.

 J'ai croisé les candidat.e.s,  les nôtres mais aussi ceux des autres partis, de loin,  de près; certains respectables et d'autres condescendant.e.s jusqu'à l'écoeurement.

 J'ai voulu jouer dans la cour des grands, moi petit moineau, que pouvait-il arriver d’autre que de me brûler les ailes ?

 Et puis, quelqu'un que j'aimais bien m'a parlé d'une troublante façon, du genre écrire ou faire élire il faut choisir. “Si au moins, t'étais du PEP, pauvre type”  a-t-il déclaré.

 J'ai commencé à me poser de questions, à me demander si titrer  mon livre La chute du Turlututu fut une bonne idée et il a commencé à pleuvoir.

 Jusque là, et j'en étais fier, je connaissais deux amis artistes; ils m'ont tourné le dos quand  j'ai voulu les féliciter en face pour  leur spectacle qui n'était pas un bide. 

 Au boulot, j'avais la tête ailleurs, je ne parvenais plus à faire mes heures. J'ai reçu un avertissement, puis la mauvaise lettre.

 Dimanche, le 2o octobre, tout seul sans plus d'amis, ayant tout perdu, j'ai suivi les élections confédérales sur mon ordi de marque Apple. J'ai compris pourquoi. De son logo en forme de pomme sortait tant de vert.

 Dans le bar, sous la convocation du comité pour les prochaines élections de juin épinglée au mur, traînait une vieille  bouteille de rhum agricole de la coop des Entilles, je l’ai observée vingt bonnes minutes,  tiraillé par l’envie de l’ouvrir. "Si tu commences mon vieux … , mon vieux, va plutôt récupérer les affiches”.  Ma voiture éclectique est tombée en panne, elle aussi,  a choisi de m'abandonner. J’ai pris le vélo. Au retour, il faisait  un peu nuit - mais je n'avais pas bu, je le jure - la lanterne a sauté,  j'ai choppé un caillou, j'ai crevé et pété mes lunettes. J'ai poursuivi à pied sous l'ondée. Foutue politique.

 Une Clio s'est arrêtée, un marocain conteur à Fès, pris de pitié m'a embarqué. Il m’a ramené chez moi tout mouillé. Je lui avais acheté une livre de briouates à son stand du samedi,  et m'a reconnu. Tout cela, n’aura pas servi à rien.